3– Allô, Mme B. ?
– Oui.
– C’est le docteur V. à l’appareil. Mais où êtes-vous ? Où est M. B. ?
Nous vous attendons comme d’habitude, au service de chimiothérapie.
– Nous avons pris des vols différents. J’allais le rejoindre…
J’ai senti ma gorge s’assécher, des sueurs froides perler sur mon front.
– Je ne comprends pas…
– Je vous rappelle.
Une heure plus tard, une heure pendant laquelle tout mon être avait été secoué par l’angoisse, la terreur et l’obscur mystère de cette disparition, le téléphone a de nouveau sonné, me tirant de mon inertie.
– Nous l’avons retrouvé. Il est au service de cardiologie, en réanimation.
À sa descente d’avion, il a fait une embolie pulmonaire.
Deux caillots de sang s’étaient lentement glissés vers tes poumons, comme dans un mouvement harmonieux et concerté, complot parfait du corps contre lui-même. Brutalement s’était obstruée l’une des branches de l’artère pulmonaire, ou peut-être l’artère pulmonaire tout entière. Une petite masse de sang coagulé s’était formée, au niveau de ta jambe, sur la paroi d’une veine profonde. Poussé par la circulation sanguine, le caillot avait ensuite migré depuis l’endroit de sa formation jusque vers les poumons qui servent de filtre. Il semble que la survenue des phlébites des membres supérieurs, susceptibles d’aboutir à une embolie pulmonaire, soit plus fréquente depuis l’utilisation des cathéters veineux centraux qui permettent une chimiothérapie. C’est, du moins, ce que disent les manuels. Le cathéter ! Un assassin qu’on avait volontairement introduit sous ta peau, un beau matin, pour que le médecin et les infirmières puissent plus facilement pénétrer dans ton corps, à n’importe quel moment, à n’importe quelle heure.
J’ai vite raccroché et me suis précipitée à l’hôpital qui était à l’autre bout de Paris. De métro en métro, j’ai dévalé, monté les marches, suis descendue, âme à la dérive, suspendue entre ciel et terre. Enfin, je suis arrivée haletante, rouge de larmes, dégoulinante de sueur. Les infirmières m’ont aussitôt conduite à ton chevet. J’ai posé un b****r sur ton front. Tu as ouvert les yeux, et m’as attirée sur le flanc du lit – nous avions partagé tous les lits, ceux des hôtels, celui de la maison, ceux de l’hôpital, sans compter divans et tapis. Tu m’as pressé la main comme un noyé qui retrouve l’air libre après s’être débattu avec les flots. Ce regard déposé au centre de mon cœur, ce jour-là, m’ébranle encore.
– En quittant l’avion, disait ta voix épuisée, j’ai eu très mal aux jambes, je ne pouvais plus tenir debout, je ne savais plus marcher… La chute s’en est suivie, une hôtesse m’a soutenu… Puis je me souviens avoir vu le sol, l’ambulance, les urgences, toi, la mort, oui, la mort de si près…
Plus ta voix se brisait par l’effort, mieux se dessinait sur tes sèches lèvres ton sourire habituel. Tu as presque ri au visage de la mort et fermé les yeux comme en un tête-à-tête avec elle.
Alors a commencé une autre course de pharmacie en pharmacie pour trouver les bons bas de contention, à la bonne taille, la bonne texture. Et puis, il m’a fallu apprendre comment te les enfiler. Il me fallait les rouler à l’envers d’abord, les enchâsser au bout de ton pied et doucement les dérouler, au fur et à mesure, jusqu’en haut de ta jambe. Auparavant, j’avais pris l’habitude de te mettre tes chaussettes et tes chaussures au moment de ton départ pour le bureau, nous en étions heureux et excités comme des enfants. Désormais, ce geste prenait la gravité d’une lutte farouche contre la mort.
Ta peau devenait râpeuse, se déshydratait de jour en jour. Je débutais le massage par la plante des pieds, remontais vers les mollets et les jambes en faisant mes gestes plus doux. Ce n’était plus un préambule à l’union charnelle, mais un acte médical. Tu me trouvais meilleure à ce jeu que les infirmières. Le contact de ta peau était devenu une souffrance – tu souffrais dans ta chair –, mais aussi une jouissance, celle des ultimes caresses volées à la maladie et au temps. Je finissais toujours par prendre dans ma bouche ton orteil gauche, qui portait les traces de la t*****e qu’on t’avait infligée au centre de détention secret Derb Moulay Cherif. Malgré la maladie, mon geste t’arrachait encore un grand sourire.
– Ah tu en profites ! N’est-ce pas, coquine ? me lançais-tu avec un regard reconnaissant, tandis que je m’occupais de ta toilette intime.
Faute de mieux, balbutiais-tu.
Désormais, aucune limite n’a plus été possible entre nous deux. Tu m’avais ouvert les dernières portes de ton corps. Je t’avais donné mon amour sous toutes ses formes possibles. Je ne parvenais plus à accepter mon corps détaché du tien. Mais à quoi pouvait-il servir ? À quoi bon, maintenant que tu étais parti ?
J’ai passé des heures à te gratter le dos, le corps. Et si un visiteur arrivait, je glissais doucement ma main sous le drap. Nous étions si heureux, toi et moi, de cette complicité. Beau comme tu l’étais, tu sentais la maladie peu à peu grignoter nos derniers bastions. Nous n’avons rien cédé facilement, nous n’avons à aucun moment capitulé.