Elle entra enfin dans sa cabane et referma la porte. L’intérieur lui sembla plus étroit que d’habitude. Les objets familiers — la table, la couche, le mur où elle accrochait ses affaires — avaient pris une dimension presque étrangère, comme si elle les regardait à travers une vitre.
Elle posa ses mains à plat sur la table et ferma les yeux quelques secondes.
Réfléchis.
Pas comme une louve blessée.
Comme quelqu’un qui cherche à comprendre une structure.
Le lien avec Kaël lui revint à l’esprit, mais elle le repoussa aussitôt. Pas parce qu’il ne comptait pas — mais parce qu’il comptait trop. Et dans une meute, ce qui compte trop devient une faiblesse exploitable.
Elle se redressa, se servit de l’eau, but lentement. Son corps avait besoin de gestes simples pour rester stable. Elle refusait de laisser l’agitation intérieure prendre le dessus.
Un bruit de pas s’arrêta devant sa porte.
Aylia ne sursauta pas.
Elle attendit.
On frappa. Une fois. Pas fort.
Elle ouvrit.
Eren se tenait là.
Le frère de Kaël n’avait jamais ressemblé à un futur chef, et c’était précisément pour cela qu’il voyait des choses que les autres ignoraient. Moins massif que son frère, plus nerveux dans ses mouvements, il compensait par une intelligence rapide, parfois dangereuse.
Son regard glissa immédiatement derrière elle, évaluant l’intérieur, comme s’il cherchait des oreilles indiscrètes.
« Je peux entrer ? » demanda-t-il.
Aylia hocha la tête sans répondre.
Eren entra, referma la porte avec soin. Il ne s’adossa pas. Il resta debout, tendu, comme quelqu’un qui n’avait pas l’intention de s’attarder.
« Ils parlent beaucoup aujourd’hui. » dit-il enfin.
Aylia le fixa. « Ils parlent toujours. »
Eren esquissa un sourire bref. « Pas de cette façon. »
Il passa une main dans ses cheveux, hésita. « Tu sais comment ça fonctionne. Quand la meute commence à poser des questions, ce n’est jamais pour trouver des réponses. »
Aylia croisa les bras. « Dis-le clairement. »
Il soutint son regard. « Ils pensent que Kaël n’est plus… parfaitement aligné. »
Aylia sentit quelque chose se figer en elle.
« Et comme ils ne peuvent pas attaquer l’alpha frontalement, » continua Eren, « ils cherchent ce qui l’influence. »
Le mot n’était pas innocent.
Aylia comprit immédiatement. Pas parce qu’elle se sentait coupable. Parce qu’elle connaissait le système. Les sociétés autoritaires fonctionnent toujours ainsi : on ne détruit pas le sommet directement. On coupe ce qui l’entoure.
« Ils ont besoin d’un exemple. » dit-elle calmement.
Eren hocha la tête. « D’un rappel. »
Un silence s’installa entre eux. Dense. Chargé.
Aylia s’approcha de la table et posa ses mains à plat. « Kaël est au courant. »
Ce n’était pas une question.
Eren détourna le regard une fraction de seconde. Assez pour répondre.
Aylia inspira lentement. Ce qu’elle ressentit n’était pas de la trahison brute. Plutôt une forme de lucidité douloureuse. Elle avait toujours su que Kaël appartenait à la meute avant de lui appartenir à elle. Elle avait juste… espéré que ce ne serait pas utilisé contre eux.
« Quand ? » demanda-t-elle.
« Ce soir. » répondit Eren. « À la Clairière. »
Le mot tomba sans emphase. Comme une procédure administrative.
Aylia ferma brièvement les yeux.
La Clairière n’était pas seulement un lieu rituel. C’était un théâtre. On y exposait les décisions pour leur donner une légitimité collective. Ce qui s’y décidait ne pouvait pas être contesté ensuite, parce que tout le monde avait vu, entendu, accepté.
« Et si je refuse d’y aller ? » demanda-t-elle.
Eren eut un rire sans joie. « Alors tu seras coupable en plus d’être désignée. »
Aylia hocha la tête. Elle s’y attendait.
« Qu’est-ce qu’ils vont faire exactement ? »
Eren hésita plus longtemps cette fois. « Ils parleront d’équilibre. De stabilité. De traditions. »
Il la regarda droit dans les yeux. « Et ils te feront porter quelque chose qui ne t’appartient pas. »
Aylia sentit une froideur se répandre en elle, lente, maîtrisée. Pas de panique. Pas de colère explosive. Juste une prise de conscience nette.
Elle était devenue un enjeu politique.
Eren s’approcha d’un pas. « Je ne suis pas censé te dire tout ça. »
« Pourquoi tu le fais, alors ? »
Il soutint son regard. « Parce que tu es la seule ici à comprendre ce que ça signifie vraiment. »
Aylia observa son visage. Elle y vit la peur. Pas pour elle. Pour l’ensemble du système. Eren savait que ce qui allait se passer ce soir créerait un précédent.
« Merci. » dit-elle simplement.
Eren sembla surpris. « Tu ne vas pas… »
« Supplier ? » coupa-t-elle doucement. « Non. »
Il la fixa un instant, comme s’il cherchait à comprendre ce qu’elle voyait déjà.
« Ne leur donne pas ce qu’ils attendent. » murmura-t-il avant de se diriger vers la porte.
Aylia resta seule.
Le soleil avait désormais complètement levé le jour. La lumière entrait par l’ouverture étroite, découpant des ombres nettes sur le sol. Tout semblait normal. Trop normal.
Elle s’assit lentement sur le bord de la couche.
Ce n’était pas la peur qui montait en elle.
C’était une forme de détachement nouveau.
Si la meute avait décidé de la transformer en symbole, alors elle n’avait plus aucune raison de protéger son image d’avant. Cette Aylia-là — discrète, loyale, patiente — était déjà en train d’être effacée.
Elle releva la tête.
Très bien, pensa-t-elle.
Si vous voulez un problème… alors observez bien.
Ce soir, elle irait à la Clairière.
Pas pour se défendre.
Pas pour convaincre.
Mais pour comprendre jusqu’où ils étaient prêts à aller.