Chute

1369 Words
Le corps d’Aylia ne suivit pas tout de suite la décision qu’elle avait prise. Elle s’éveilla tard, bien après que la lumière eut déjà gagné la forêt. Ce décalage la surprit plus qu’il ne l’inquiéta. Elle resta allongée un long moment, les yeux ouverts, attentive à ce que son corps lui transmettait avant même qu’elle tente de bouger. La fatigue était différente de celle des jours précédents. Plus dense. Comme si le sommeil n’avait pas réparé, seulement suspendu quelque chose. Quand elle se redressa, un vertige discret l’obligea à s’arrêter. Pas une chute, pas encore. Juste une oscillation intérieure, brève mais nette, qui la força à poser une main contre l’écorce rugueuse de l’arbre. Elle inspira lentement, méthodiquement, comme elle l’avait appris depuis l’exil. Ça passa. Elle se leva sans commentaire intérieur. Les réactions excessives étaient inutiles tant qu’elle ne disposait pas de données suffisantes. Elle nota simplement la sensation, l’enregistra, puis reprit ses gestes. L’eau du ruisseau lui parut plus froide que d’habitude. Pas au toucher — à l’intérieur. Comme si la fraîcheur s’était prolongée sous sa peau, s’installant plus longtemps que nécessaire. Elle fronça légèrement les sourcils, observa ses mains, la couleur de ses doigts, la stabilité de ses mouvements. Tout semblait normal. Trop normal. Elle mangea peu. Non par manque d’appétit, mais parce que son corps rejetait l’idée même de la nourriture. La sensation n’était pas du dégoût. Plutôt une indifférence tendue, comme si l’énergie qu’elle absorbait ne se distribuait plus correctement. Elle reprit sa marche. Les sons l’atteignirent avant qu’elle n’ait parcouru une longue distance. Des bruits qu’elle connaissait pourtant : branches frottées par le vent, battements d’ailes, craquements discrets sous les pas d’animaux invisibles. Mais aujourd’hui, tout lui parvenait trop vite. Trop net. Les couches habituelles du paysage sonore semblaient s’être rapprochées, compressées, sans hiérarchie. Aylia ralentit. Elle s’arrêta à nouveau, cette fois volontairement, et ferma les yeux quelques secondes. Elle tenta de trier. De séparer. D’isoler les sources. L’exercice lui demandait un effort inhabituel, comme si son esprit devait lutter contre un afflux d’informations qu’il n’avait pas sollicité. Quand elle rouvrit les yeux, la sensation ne s’était pas dissipée. Elle reprit sa marche malgré tout. S’arrêter trop longtemps était un luxe qu’elle refusait encore. Le mouvement l’aidait à rester ancrée. À maintenir une continuité. Ce fut en franchissant une pente douce que tout céda. Pas brutalement. Pas avec fracas. Son pied glissa sur une surface qu’elle aurait dû anticiper. Une erreur minime, presque ridicule. Elle tenta de se rattraper, mais son corps réagit avec un léger retard. Un battement de trop. Une coordination faussée. Elle tomba. La chute fut courte, mal amortie. Son épaule heurta le sol en premier, suivie d’un choc sec contre sa hanche. L’air quitta ses poumons dans un souffle qu’elle n’avait pas prévu. Elle resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur un fragment de ciel entre les branches. La douleur arriva ensuite. Sourde. Localisée. Supportable. Aylia inspira profondément, puis roula lentement sur le côté pour s’asseoir. Elle testa ses membres un à un, sans précipitation. Rien de cassé. Rien d’irréversible. Juste une raideur immédiate, un avertissement clair. Ce n’était pas la chute qui l’inquiétait. C’était l’erreur. Elle connaissait ce terrain. Son corps savait comment se déplacer ici. Elle n’avait pas été distraite. Elle n’avait pas paniqué. Et pourtant, le signal n’était pas passé au bon moment. Elle posa une main contre sa poitrine. Son cœur battait trop vite, puis trop lentement, comme s’il cherchait un rythme qui ne s’imposait plus naturellement. Aylia resta assise longtemps. Elle ne chercha pas à se relever immédiatement. Elle observa les réactions internes, la façon dont la douleur s’installait, la manière dont son souffle se stabilisait avec retard. Chaque sensation était décortiquée, évaluée, replacée dans une chronologie précise. Quelque chose déviait. Pas assez pour être nommé. Pas assez pour être compris. Mais suffisamment pour être ignoré. Quand elle se remit debout, ses jambes tremblèrent légèrement avant de se stabiliser. Elle ne s’en offusqua pas. Elle ajusta simplement sa posture, redistribua son poids, et continua à marcher, plus lentement. Cette fois, elle ne se contentait plus d’observer le monde autour d’elle. Elle observait son propre corps comme un territoire devenu instable. Et pour la première fois depuis qu’elle était devenue invisible, une pensée claire traversa son esprit, sans panique, sans émotion excessive : Ce n’est pas une faiblesse passagère. C’est un changement. Elle continua d’avancer, consciente que la véritable chute n’était peut-être pas celle qu’elle venait de faire. Mais celle qui commençait. La douleur ne s’intensifia pas avec le mouvement. Elle se transforma. À mesure qu’Aylia avançait, ce n’était plus une gêne localisée, mais une fatigue diffuse, glissante, comme si son corps perdait progressivement la capacité de hiérarchiser ce qui importait. Chaque pas demandait un calcul conscient. Chaque appui devait être vérifié, ajusté, confirmé. Elle n’avait jamais marché ainsi. Pas même les jours suivant le rejet. À plusieurs reprises, elle dut s’arrêter. Pas longtemps. Juste assez pour reprendre le contrôle de son souffle, pour s’assurer que ses jambes répondaient encore correctement. Le paysage autour d’elle demeurait stable, inchangé. La forêt ne la menaçait pas. Elle ne sentait aucune présence hostile. Le danger venait d’elle. À un moment, sans raison apparente, une vague de chaleur la traversa. Brève, mais intense. Elle s’immobilisa aussitôt, les doigts crispés contre la lanière de son sac. Sa vision se troubla légèrement, comme si l’air avait changé de densité. Puis tout revint à la normale. Trop vite. Aylia serra les dents. Les phénomènes transitoires étaient les plus difficiles à analyser. Ils ne laissaient pas de trace nette. Ils glissaient hors de la mémoire avec une facilité inquiétante, comme s’ils n’avaient jamais existé. Elle s’obligea à rester présente. À la mi-journée, elle dut admettre l’évidence : elle n’irait pas plus loin aujourd’hui. Non par faiblesse, mais par lucidité. Continuer aurait été inutilement risqué. Elle chercha un abri, en trouva un sans difficulté, puis s’y installa avec une efficacité presque mécanique. S’asseoir lui coûta plus qu’elle ne l’aurait admis. Une fois immobile, son corps sembla protester. De légers tremblements parcoururent ses mains, imperceptibles pour quiconque ne les aurait pas observées de près. Elle les posa à plat sur le sol, ferma les yeux, et attendit que la réaction passe. Elle ne paniqua pas. La panique supposait l’inconnu total. Or, elle savait une chose : ce qu’elle vivait n’était pas aléatoire. Le rejet avait rompu quelque chose. Pas seulement un lien social. Pas seulement un statut. Il avait déplacé un équilibre plus profond. Allongée contre la terre froide, Aylia tenta de dormir. Le sommeil vint par fragments, haché, peuplé de sensations sans images. Elle se réveillait souvent, sans raison précise, avec l’impression persistante que son corps poursuivait une activité autonome pendant que son esprit s’éteignait. À un moment, elle rêva qu’elle courait. Pas pour fuir. Pas pour chasser. Elle courait parce que rester immobile était impossible. À son réveil, son cœur battait trop vite. Elle mit plus de temps que d’habitude à retrouver un rythme stable. Une sueur froide perlait à la base de sa nuque, malgré la fraîcheur de l’air. Elle s’assit lentement. Cette fois, elle ne chercha pas d’explication immédiate. Elle se contenta d’une constatation simple, presque clinique : son corps ne lui appartenait plus entièrement de façon passive. Il exigeait désormais une attention constante. La nuit tomba sans transition marquée. Aylia ne se sentit pas plus en sécurité dans l’obscurité, ni plus vulnérable. La différence se situait ailleurs. Les sons nocturnes lui parvenaient avec une précision inconfortable. Trop proches. Trop distincts. Elle pouvait suivre des déplacements invisibles sans en chercher la source. C’était nouveau. Et ce n’était pas souhaité. Elle comprit alors que la chute ne se mesurerait pas en blessures visibles. Elle serait progressive. Silencieuse. Insidieuse. Une perte de familiarité avec ce qu’elle avait toujours considéré comme acquis. Son propre corps. Avant de fermer les yeux, une pensée s’imposa à elle, sans émotion, sans dramatisation : Si cela continuait, elle devrait apprendre à fonctionner autrement. Pas pour devenir plus forte. Pour ne pas devenir dangereuse sans le vouloir. La forêt resta silencieuse. Mais Aylia, pour la première fois depuis le rejet, sentit clairement qu’elle avait franchi un seuil invisible. Et qu’il n’y aurait pas de retour à l’état précédent.
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