Le Premier Affrontement

982 Words
Le jour se leva sans douceur. La lumière n’apporta ni chaleur ni apaisement. Elle sembla seulement révéler ce qui, jusque-là, avait accepté de rester dissimulé. Aylia marchait lentement le long d’une ligne rocheuse, le regard perdu devant elle. Son corps ne tremblait pas. Il était calme. Trop calme. Ce calme-là n’était pas une paix. C’était une préparation. Elle le sentit avant de le voir. Un souffle brisé. Une vibration discrète dans le sol. Une présence qui n’appartenait pas à la forêt. Elle s’arrêta. Cette fois, ce n’était pas comme avec les deux éclaireurs. Ce n’était pas une observation distante. Pas une approche prudente. C’était une intrusion directe. Un pas lourd se posa derrière elle. Elle ne se retourna pas. — Reste où tu es. La voix était rauque, habituée à commander. Pas celle d’un chasseur improvisé. Pas celle d’un homme perdu. Quelqu’un qui se croyait en position. Aylia ne bougea pas. Elle n’eut pas peur. Ce fut presque inquiétant. La pulsation sous la peau se fit plus présente — mais elle ne brûlait pas. Elle s’alignait. Elle prenait sa place. Un second pas s’approcha. Plus proche. Trop proche. — On t’a trouvée plus vite que prévu, dit l’homme. Sa voix ne contenait ni menace ouverte ni agressivité inutile. Elle contenait une certitude. Ils étaient trois. Elle le sut sans les entendre. Trois silhouettes. Trois respirations. Trois rythmes nerveux. Pas la meute. Pas ceux d’hier. D’autres. Peut-être ceux qui entendaient parler de la rumeur… Peut-être ceux qui voyaient dans une exilée un avantage, une proie, une monnaie d’échange. Ils n’avaient pas compris. Ils n’auraient pas le temps. — Tu vas nous suivre, reprit l’homme. Il se tenait à quelques pas derrière elle. Confiant. Certain du résultat. Aylia ferma lentement les yeux. Elle aurait pu parler. Elle aurait pu demander qui ils étaient, ce qu’ils voulaient, pourquoi ils étaient là. Elle n’en eut pas besoin. Quelque chose d’autre décida avant elle. Pas une rage. Pas un instinct de survie banal. Une réponse. La pulsation monta. Pas vite. Pas brutalement. Mais avec une précision glaciale. Le premier mouvement se produisit sans transition. Elle tourna sur elle-même. Pas en geste humain. Pas en défense improvisée. Son corps se déplaça comme s’il avait déjà appris. Sa main saisit le bras de l’homme avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre ce qui se passait. Son épaule pivota. Son poignet se verrouilla d’un seul geste parfaitement ajusté. Le craquement fut sec. Il ne cria pas tout de suite. Le choc le priva d’air. Ses genoux touchèrent le sol. Ce fut rapide. Simple. Efficace. Elle n’avait pas visé la violence. La violence avait suivi. Le second réagit en avançant, lame courte dissimulée à la ceinture. Ses yeux cherchaient à mesurer la distance. Mais chaque fois qu’il croyait l’avoir atteinte, elle était déjà ailleurs. Aylia ne pensa à aucun mouvement. Son corps le fit pour elle. Elle se déplaça latéralement, esquiva sans effort apparent, puis frappa du plat de la main au centre de sa poitrine. Le geste n’avait rien de spectaculaire. L’impact, lui, fut brutal. L’homme recula d’un pas, surpris… Puis d’un deuxième qu’il ne contrôla pas. Son souffle se coupa. Ses jambes vacillèrent. Il n’avait pas été frappé fort. Il avait été frappé juste là où il fallait. Il comprit trop tard. Le troisième ne bougea pas. Un silence lourd s’installa. Pas celui d’un combat. Celui d’une révélation. Il venait de voir quelque chose qui ne ressemblait ni à une louve entraînée, ni à un humain dangereux. Quelque chose d’autre. Aylia releva lentement la tête vers lui. Son regard n’exprimait rien. Pas de colère. Pas de pitié. Pas de satisfaction. Rien. Et ce rien était plus terrifiant que la violence. Le premier homme gémit enfin. Sa respiration tremblait. Son bras pendait, inutilisable. Le troisième serra la mâchoire. — Ce n’était pas… supposé être comme ça, murmura-t-il. Il n’avait pas parlé pour elle. Il avait parlé pour lui-même. Aylia fit un pas en avant. Il recula immédiatement. Pas par stratégie. Par instinct. Elle ne l’avait pas menacé. Elle n’avait pas levé la main. Et pourtant… son corps lui disait de fuir. Une seconde, Aylia sentit quelque chose remonter en elle. Pas la faim. Autre chose. Une projection. Elle le vit fuir. Elle le vit tomber. Elle le vit supplier. Elle le vit disparaître sous sa main. Pas en réalité. Dans une possibilité. Elle referma la main. La pulsation s’intensifia. Elle comprit. Si elle décidait, maintenant… s’il lui suffisait juste de vouloir… elle serait capable de détruire. Pas parce qu’elle le souhaite. Parce qu’elle en a les moyens. Le troisième homme sembla sentir ce basculement. Il fit un choix simple. Il tourna les talons et partit sans se retourner. Pas rapidement. Pas violemment. Avec la prudence d’un homme qui sait que courir pourrait déclencher quelque chose qu’il ne survivrait pas. Le silence retomba. Seuls restaient le souffle court des deux autres et le battement régulier sous la peau d’Aylia. Elle baissa les yeux vers sa main. Pas de tremblement. Pas de douleur. Rien. Elle ne ressentait pas de culpabilité. Pas de triomphe non plus. Elle ressentait une chose unique. Une évidence froide. Si un jour elle revenait… si un jour elle posait le pied sur le territoire de la meute… si un jour elle décidait d’affronter ceux qui l’avaient rejetée… Elle ne viendrait pas comme une victime. Elle ne viendrait pas comme une ombre fragile. Elle viendrait comme ce qu’elle devenait. Et personne — ni Kaël, ni la meute, ni ceux qui croient comprendre le pouvoir — ne serait prêt. La pulsation ralentit enfin. La tension retomba. Elle fit un pas en arrière. Puis un autre. Elle aurait pu les achever. Elle ne le fit pas. Pas par pitié. Parce qu’elle savait, désormais, que ce n’était pas le moment. Elle n’avait pas besoin de vengeance. Pas encore. Elle avait le temps. Et la transformation, elle, n’avait pas fini de grandir.
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