La rumeur qui mord

947 Words
Ils sentirent la nouvelle avant de l’entendre. Ce n’était pas un bruit. Pas un cri. Pas un messager haletant courant à travers le camp. C’était une tension. Une crispation invisible qui se glissa dans les gestes des guerriers, dans la façon dont certains se retournèrent deux secondes trop tard, dans le regard qui s’attardait un instant de trop vers la lisière. Quelque chose avait bougé — mais pas dans la forêt. Dans la mémoire. Un groupe revint avant la nuit. Ils ne parlaient pas. Leurs pas étaient trop lourds. Trop contrôlés pour être naturels. On ne marche pas ainsi quand rien ne s’est passé. On marche ainsi quand on a vu quelque chose qu’on n’arrive pas à nommer. Ils franchirent la limite intérieure du camp. Et le silence tomba. Pas un silence paisible. Un silence qui sait. Deux hommes portaient un troisième entre eux — conscient, mais brisé. Son bras pendait contre son flanc, dans un angle qui n’appartenait plus au corps. Sa respiration était courte, hachée. Personne ne posa de question immédiatement. Parce que personne n’avait envie d’entendre la réponse. Un soigneur s’approcha, mais l’homme blessé repoussa sa main quelques secondes, tremblant. — Ne… touchez pas… Sa voix tremblait. Pas de douleur. De mémoire. Le chef de faction qui les escortait leva enfin les yeux vers Kaël. Il ne l’avait pas appelé. Il n’avait pas envoyé chercher l’alpha. Kaël était déjà là. Comme si, au moment même où ils avaient franchi la limite, il avait su où se placer. Il s’avança lentement. Pas d’agressivité. Pas de colère. Seulement une vigilance froide. — Parlez. Le chef de faction déglutit. Il chercha ses mots. Pas parce qu’il mentait. Parce que la vérité paraissait… trop simple. — On a trouvé trois hommes sur la zone extérieure. Pas des nôtres. Pas de ceux de la frontière nord non plus. Ils disaient qu’ils suivaient une rumeur. Le mot retomba comme une pierre dans l’eau. Rumeur. Encore. Toujours. Kaël ne bougea pas. Son regard ne cligna pas. — Ils ont dit qu’ils voulaient “capturer quelque chose qui ne se défendait pas”. On pensait à un animal blessé. Ou à… Le mot resta suspendu. Personne ne le prononça. Le blessé lâcha un rire court. Cassé. — Ce n’était pas… blessé. On se tourna vers lui. Une seconde. Une seule. Juste assez pour comprendre. Son regard n’était pas celui d’un homme revenu d’un combat. C’était celui de quelqu’un qui avait découvert qu’il n’était jamais le prédateur comme il l’avait cru toute sa vie. — Elle n’a pas attaqué, dit-il d’une voix rauque. Le silence se durcit. Le mot elle vibra comme une lame tirée. Quelques respirations se figèrent. — Elle n’a pas crié. Elle n’a pas menacé. Elle n’a pas essayé de fuir. Il inspira. Ses doigts tremblaient. — Elle a bougé. Rien d’autre. Elle a bougé. Ça aurait pu être ridicule. Ça aurait dû l’être. Mais personne ne rit. Personne n’en avait envie. — On n’a pas… compris. Pas à temps. Elle nous a arrêtés comme si nos gestes… n’avaient jamais existé. Comme si nos corps n’avaient pas le droit d’aller plus loin. Un jeune guerrier murmura : — Ce n’est pas possible… Le blessé releva brusquement la tête. Ses yeux brûlaient. — Vous n’étiez pas là. On aurait dit une accusation. C’en était une. Le chef de faction ajouta, plus bas : — Ils disent… qu’elle n’a pas frappé pour détruire. Il marqua une pause. Puis : — Elle aurait pu. Kaël serra la mâchoire. Rien ne passa sur son visage. Mais quelque chose se fissura derrière ses yeux. Le blessé lâcha enfin ce que personne ne voulait entendre : — Elle… sait. Deux syllabes. Rien d’autre. Mais elles contenaient tout. Elle sait qu’elle peut. Elle sait ce qu’elle devient. Elle sait que le monde ne peut plus la contenir comme avant. Un murmure sourd traversa la meute. Pas un mot. Une peur. Pas du danger. De ce que cette transformation annonçait. Kaël ne parla pas tout de suite Il resta un très long moment immobile. Comme si chaque respiration devait être contrôlée pour ne pas trahir ce qu’il ressentait réellement. Son regard se perdit brièvement vers la forêt. Pas comme un appel. Comme un aveu silencieux. Il avait toujours su. Depuis le moment où il avait tourné le dos… Depuis la nuit du rejet… Il savait qu’on ne brise pas quelque chose comme Aylia sans que quelque chose d’autre se reconstruise à sa place. — Elle n’est pas revenue, dit-il enfin. Ce n’était pas une question. Le chef de faction secoua la tête. — Non. Kaël serra les doigts contre sa paume. La phrase suivante sortit trop lentement. — Tant qu’elle ne franchit pas la frontière… nous… ne bougeons pas. Personne ne répondit. Personne n’osa dire ce que tous pensaient : Elle n’a pas besoin de franchir la frontière… pour devenir une menace. Plus tard, seul Kaël resta longtemps face aux arbres. Le vent s’était levé. Pas fort. Suffisamment pour lui rappeler une odeur qu’il aurait voulu oublier. Elle n’était pas là. Mais elle existait partout autour. Pas comme une absence. Comme une présence qui n’a plus besoin d’être vue. Il ferma les yeux. Et une pensée le traversa, brutale, inacceptable : S’il la revoyait un jour… il ne serait plus certain d’être celui qui tient le pouvoir. Il resta immobile. Parce que s’il bougeait s’il respirait trop fort s’il acceptait cette idée alors il devait admettre le reste : Un jour, Aylia reviendrait. Pas aujourd’hui. Pas comme une suppliante. Pas comme une ombre égarée. Elle reviendrait comme une force. Et ce jour-là… la meute ne serait plus en position de juger. Elle serait en position de payer.
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