La lumière ne ressemblait pas à celle de la forêt.
Elle n’entrait pas par les branches, ne glissait pas entre les feuilles. Elle venait de quelque part au-dessus d’elle, douce, diffuse, retenue par une surface qu’elle ne voyait pas encore. Aylia n’ouvrit pas les yeux tout de suite. Elle sentit d’abord le sol sous son dos.
Ce n’était pas la terre.
Ni l’écorce.
Ni l’humidité froide.
Un tissu épais.
Stable.
Propre.
Un lit.
Pas de luxe.
Pas de confort inutile.
Un lieu pensé pour survivre.
Elle inspira.
L’air avait une odeur qu’elle ne connaissait pas.
Bois brûlé. Herbes sèches. Poussière ancienne.
Et, derrière tout cela, une trace presque imperceptible.
La marque d’une autre meute.
Elle bougea légèrement.
Son corps la rappela aussitôt.
La douleur ne jaillit pas — elle vibra doucement, comme une braise sous la peau. Là où la balle avait pénétré, un poids pulsait, contrôlé, contenu, entouré. Elle tenta de lever une main. Ses doigts rencontrèrent un bandage.
Solide. Ajusté. Posé avec soin.
Pas posé à la hâte.
Pas posé par un chasseur.
Quelqu’un avait travaillé longtemps.
Elle ouvrit enfin les yeux.
Le plafond était bas, fait de bois sombre traversé de fissures fines. Une lumière pâle filtrait à travers un rideau lourd, couleur terre, tiré partiellement. L’espace avait cette sobriété silencieuse qu’on trouvait chez ceux qui n’avaient plus besoin d’être vus.
Elle tourna lentement la tête.
Chaque mouvement lui demanda de la patience.
La pièce était petite.
Une table contre le mur.
Une chaise simple.
Un feu discret dans un foyer de pierre, presque réduit à des braises.
Rien de superflu.
Juste l’essentiel.
Comme quelqu’un qui avait appris à tout perdre… et à ne garder que ce qui ne trahissait pas.
Elle n’était pas seule.
Il était là.
Assis, immobile, le dos droit, près du foyer. Il n’avait pas tourné la tête quand elle avait bougé. Mais elle sut qu’il savait déjà qu’elle était réveillée.
Sa présence ne remplissait pas la pièce.
Elle la tenait.
Comme une ligne invisible qui empêchait l’espace de s’effondrer.
Il ne portait pas d’armure.
Pas d’insignes.
Pas de marque de pouvoir.
Ses vêtements étaient simples, sombres, ajustés à un corps qui n’avait rien à prouver. Ses mains reposaient sur ses genoux. Des mains calmes. Fortes sans ostentation. Des mains d’homme qui avait travaillé… et perdu… et continué malgré tout.
Son profil se dessinait dans la lumière basse.
Une mâchoire marquée mais élégante.
Une cicatrice fine, près de la joue — ancienne, nette, pas guerrière.
Une cicatrice de trahison.
Il tourna enfin la tête vers elle.
Son regard ne la surprit pas.
Il ne chercha pas à la sonder.
Il ne la jugea pas.
Il ne la plaignit pas.
Il la constata.
Comme on regarde quelque chose qu’on savait déjà exister.
Il parla après un long silence.
Sa voix était basse, posée, presque douce, mais sans faiblesse.
— Tu peux bouger… mais lentement.
Pas un ordre.
Pas un reproche.
Un fait.
Elle essaya de répondre. Sa gorge la brûla légèrement. Les mots ne suivirent pas. Il observa la tentative, ne se rapprocha pas, n’insista pas.
Il lui tendit un gobelet d’eau sans brusquerie.
Pas contre ses lèvres.
Pas à la manière de ceux qui imposent le geste.
Il le posa près d’elle.
Assez proche pour qu’elle puisse le prendre.
Assez loin pour qu’elle reste libre d’y renoncer.
Il attendit.
Elle leva sa main après quelques secondes.
Ses doigts tremblaient légèrement.
Il ne fit aucun mouvement pour l’aider.
Pas par indifférence.
Parce qu’il respectait ce qu’elle pouvait encore tenir seule.
L’eau passa dans sa gorge comme un fil froid.
La vie remonta doucement.
Elle reposa le gobelet.
Le silence resta entre eux.
Il ne chercha pas à le rompre.
Il savait ce que c’était,
le silence après la douleur.
Elle parla enfin.
Sa voix était rauque, presque absente.
— Où… suis-je ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Il tourna légèrement la tête vers la fenêtre fermée.
Comme s’il vérifiait quelque chose qu’elle ne pouvait pas voir.
Puis il dit simplement :
— Pas sur ton territoire.
Pas d’explication.
Pas de discours.
La vérité tenait dans ces quatre mots.
Il ajouta, plus bas :
— Mais tu n’es pas en danger ici.
Elle ferma un instant les yeux.
Pas de soulagement.
Pas de méfiance.
Juste un constat.
Elle respira.
La pulsation sous la peau tentait encore de s’élever. La transformation n’avait pas complètement quitté son corps. La douleur s’accrochait comme une ombre qui refusait de céder.
Il reprit.
— La balle a traversé. Elle n’est plus là. Mais ton corps a… résisté d’une façon que je n’ai pas encore comprise.
Il ne demanda pas d’explication.
Il ne demanda pas qui elle était.
Il ne demanda pas ce qu’elle devenait.
Il ne demandait rien.
Cela seul le rendait différent de tous les autres.
Elle murmura, presque sans voix :
— Tu… m’as trouvée.
Il hocha légèrement la tête.
— Non.
Un silence.
Puis :
— Je t’ai vue tomber.
Les mots n’avaient pas d’emphase.
Pas de tragédie inutile.
Il parlait comme quelqu’un qui s’était déjà trouvé trop souvent
à la limite entre la vie et la mort de quelqu’un d’autre.
Elle voulut demander pourquoi.
Le mot resta coincé.
Elle n’en eut pas besoin.
Il comprendrait sans l’entendre.
Il détourna à nouveau le regard vers le feu.
Pas par gêne.
Par pudeur.
Comme s’il savait que certains souvenirs ne se prononçaient pas à voix haute.
Il continua, calmement :
— Les chasseurs reviendront. Pas maintenant. Pas ici. Ils ont vu ce qu’ils ne comprennent pas. Les hommes craignent toujours ce qu’ils ne peuvent pas nommer.
Il fit une courte pause.
— Tu dois rester… quelques jours.
Elle sentit alors que ce verbe — rester — n’était pas une contrainte.
C’était une place.
Temporaire.
Mais réelle.
Elle essaya de se redresser légèrement. La douleur la ramena à la prudence. Il se leva, mais seulement d’un pas. Pas de précipitation. Pas de panique.
Il posa sa main sur le dossier de la chaise.
Pas sur elle.
Jamais sans nécessité.
— Ne force pas.