Suite Le Loup de l’Autre Rive

657 Words
Ses mots n’étaient pas une recommandation. Ils étaient un pacte. Si elle respectait son corps… il respecterait sa volonté. Elle l’observa plus longtemps. Sa silhouette. Sa façon de tenir l’espace. Il ne ressemblait pas à Kaël. Kaël occupait. Imposait. Dominait les lieux comme un poids qu’on ne pouvait ignorer. Cet homme faisait l’inverse. Il habitait l’espace sans bruit. Et tout dans son calme donnait l’impression qu’il aurait pu devenir un roi sans avoir besoin de couronne. Elle murmura, presque à elle-même : — Tu n’es pas… de ma meute. Il croisa brièvement son regard. Quelque chose passa dans ses yeux. Pas une émotion vive. Un souvenir. Il répondit doucement : — Non. Un mot. Mais derrière ce mot… toute une vie. Il retourna s’asseoir près du feu. Ses gestes étaient lents, mesurés. Pas de nervosité. Pas de tension inutile. Il avait la patience de ceux qui avaient dû, un jour, survivre en silence. La pièce sembla s’élargir autour de lui. Aylia sentit que cet endroit n’était pas son refuge habituel. C’était une retraite. Un lieu à l’écart. Choisi pour disparaître… et continuer quand même à exister. Elle ferma les yeux un instant. Des éclats de la nuit revinrent. La lune. La course. La balle. Et lui. La silhouette calme qui n’avait pas crié. Pas frappé inutilement. Pas fui. Il avait simplement été là. Elle respira plus lentement. La douleur ne partait pas. Mais elle cessait d’être seule. Le temps passa. Elle ne savait pas combien. Peut-être des heures. Peut-être une fin de journée entière. Dehors, la lumière changea sans qu’on distingue vraiment le moment précis. Il bougea peu. Il sortit parfois — brièvement. Toujours silencieux. Quand il revenait, il ne faisait pas de bruit. Mais elle sentait que l’air changeait avec lui. Comme si le monde, à l’extérieur, se souvenait encore de ce qu’il avait été. Elle ouvrit les yeux quand il se tint à nouveau près de la table. Il posa quelque chose — une coupe d’herbes broyées, une b***e propre, un couteau poli et froid. Il ne parla pas. Il demanda pourtant la permission. Rien qu’avec le regard. Elle inclina légèrement la tête. Il s’approcha. Ses gestes étaient d’une précision presque douloureuse. Pas une hésitation. Pas un tremblement. Il retira doucement une partie du bandage. L’air frais frôla la plaie. La douleur vibra, brève, nette. Il ne détourna pas le regard. Il ne détourna pas le sien. Ses doigts effleurèrent à peine les rebords de la chair. Il avait soigné des corps avant celui-là. Des corps blessés par des choix qu’on ne pouvait plus annuler. Elle sentit, un instant, que cet homme savait ce que c’était… d’être laissé pour mort. Il murmura, à peine audible : — Tu guéris plus vite que tu ne devrais. Il ne posa pas la question. Il acceptait déjà la réponse qu’il ne recevrait pas. Elle inspira. Sa voix revint très doucement. — Pourquoi… m’avoir sauvée ? Il resta immobile quelques secondes. Puis il répondit, calmement : — Parce que quelqu’un… m’a déjà laissé mourir. Il releva à peine les yeux. — Et que je refuse de faire la même chose. Rien de dramatique dans sa voix. Rien de théâtral. Juste la vérité. Elle comprit alors. Sans encore mettre de nom dessus. Cet homme ne l’avait pas sauvée par devoir… ni par bonté… ni par hasard. Il l’avait sauvée parce que la trahison avait déjà croisé son chemin. Et qu’il ne la laisserait pas recommencer. Il remit le bandage, referma la plaie d’un geste sûr, puis recula d’un pas. La distance revint. Pas froide. Respectée. Ils restèrent ainsi, longtemps, à se regarder sans rien demander sans rien promettre. Deux âmes qui avaient été expulsées de leur destin par le même homme sans encore savoir qu’elles venaient de se rencontrer. Et, quelque part très loin de là, sous le ciel qui tombait lentement sur la forêt, la lune qu’on aurait cru absente continuait de veiller sur ce qui venait de commencer.
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