Mais Aylia distingua les voix à l’intérieur, étouffées, graves. Pas assez claires pour saisir les mots. Assez pour sentir l’intention. Une discussion courte. Sans place pour le doute.
Elle recula d’un pas, prête à repartir, quand une sensation la cloua sur place.
Kaël.
Ce n’était pas une magie, pas un parfum romantisé. C’était plus brut : une présence qu’elle reconnaissait dans son corps avant de l’identifier avec ses yeux. Comme un courant électrique discret qui remonte le long de la colonne.
La porte s’ouvrit.
Kaël sortit.
Il avait l’air plus fatigué que d’habitude, mais il portait cette fatigue comme une armure. Son visage était fermé, ses épaules droites. Il ne regarda personne. Il se contenta d’avancer, lentement, comme quelqu’un qui a avalé une décision et refuse qu’elle se voie sur ses traits.
Derrière lui, Mael apparut brièvement dans l’encadrement, échangea un mot avec un ancien, puis referma la porte. Fin de réunion. Fin de débat.
Kaël tourna légèrement la tête.
Son regard accrocha Aylia.
Une seconde. Pas plus.
Et dans cette seconde, elle comprit quelque chose d’affreusement simple : ce n’était pas elle qu’il voyait. C’était un problème à résoudre. Une chose qu’on lui avait demandé de gérer.
Aylia sentit une brûlure froide descendre dans son ventre.
Pas de jalousie. Pas de tristesse spectaculaire. Une humiliation muette, plus violente parce qu’elle ne se montrait pas.
Kaël fit un pas, comme s’il allait venir vers elle.
Il s’arrêta.
La distance entre eux devint un troisième personnage. Une barrière que personne n’avait posée, mais que tout le monde respectait.
Il s’approcha finalement, suffisamment pour que sa voix n’appartienne qu’à eux.
« Tu restes près de ta cabane ce soir. » dit-il.
Aylia cligna des yeux. « Tu me donnes des consignes maintenant ? »
Kaël serra la mâchoire. Le muscle au coin de son visage tressaillit. Il ne répondit pas tout de suite, comme s’il évaluait chaque mot avant de le laisser sortir.
« Je te dis ce qui est le plus… sûr. »
Aylia eut presque envie de sourire. Presque.
Parce que ce mot-là — “sûr” — n’avait aucun sens dans la bouche d’un alpha qui venait de sortir d’une réunion avec les anciens.
« Sûr pour qui ? » demanda-t-elle doucement.
Kaël planta son regard dans le sien, plus dur. Plus contrôlé. Comme s’il refusait d’ouvrir l’endroit en lui où la question faisait mal.
« Pour toi. »
Aylia eut un rire bref, sans joie. « Tu sais mentir quand tu es obligé. C’est impressionnant. »
Kaël inspira lentement. Ses doigts se crispèrent un instant, puis se détendirent. Il avait cette manière de se contenir : comme si ses instincts hurlaient une chose et que son rôle en ordonnait une autre.
« Ne complique pas les choses, Aylia. »
Elle se rapprocha d’un demi-pas, juste assez pour que la tension change de texture.
« Ce n’est pas moi qui les complique. » dit-elle. « Je suis juste la personne sur qui vous avez décidé de les poser. »
Kaël eut un mouvement presque imperceptible, une hésitation dans le regard, comme une fêlure qui essaye de s’ouvrir.
Puis tout se referma.
« Ce soir, » dit-il, « tu iras à la Clairière. »
Aylia sentit son cœur ralentir au lieu d’accélérer. C’était ça, le choc : quand on s’attend à l’orage, le tonnerre ne surprend plus. Il confirme.
Elle hocha la tête. « Donc c’est fait. »
Kaël la fixa. « Ce n’est pas… »
« Ne termine pas. » coupa-t-elle, sans hausser la voix. « Ne dis pas que ce n’est pas ce que tu veux. Ne dis pas que tu n’as pas le choix. Les deux phrases sont les excuses préférées des gens qui ont le pouvoir. »
Un silence.
Kaël resta là, immobile, comme s’il voulait dire quelque chose de plus vrai. Quelque chose de dangereux. Mais la meute avait déjà posé sa main sur sa nuque, invisible, ferme.
« Je te veux vivante. » lâcha-t-il finalement, plus bas.
Aylia sentit la phrase heurter quelque chose en elle. Pas comme une consolation. Comme une insulte déguisée.
« Alors commence par arrêter de me livrer. » répondit-elle.
Elle tourna les talons.
Pas pour fuir. Pour ne pas lui offrir la vue d’un visage qui aurait pu trahir ce qu’elle refusait de donner au système : une douleur visible.
Sur le chemin du retour, le ciel commençait à pâlir. La fin de journée déposait une lumière froide sur le village, comme une lame posée sur la gorge d’un monde qui fait semblant de respirer.
Aylia entra dans sa cabane et ferma la porte.
Elle s’appuya contre le bois quelques secondes, les yeux ouverts, le souffle calme.
Puis elle se redressa, prit un linge, attacha ses cheveux, ajusta ses vêtements.
Pas comme quelqu’un qui se prépare à supplier.
Comme quelqu’un qui s’apprête à être regardé… et qui a décidé de contrôler ce que ce regard verrait.
Ce soir, la meute attendait une réaction.
Et Aylia, pour la première fois, commença à envisager que sa vraie force ne serait ni un cri, ni une fuite.
Mais un silence choisi.