Le contact fut froid. Humide. Quand la poudre toucha sa peau, Aylia eut un frisson incontrôlé. Pas à cause du toucher, mais à cause de ce qu’il signifiait : elle était désormais marquée comme élément du rituel. Plus comme personne.
« Le lien est reconnu, » déclara Sorya.
Et à ces mots, Aylia sentit le lien se tendre brutalement.
Une douleur sourde éclata dans sa poitrine, comme si quelque chose tentait de se maintenir en place alors qu’on était en train de l’arracher. Elle inspira difficilement. Son regard se troubla une seconde. Elle planta ses ongles dans la pierre pour ne pas fléchir.
Le petit couteau apparut.
La lame était fine, presque élégante. Une arme conçue pour blesser sans tuer. Pour faire parler le sang sans provoquer la mort. Aylia la fixa sans détour.
Kaël le prit.
Ses doigts se refermèrent autour du manche avec une assurance mécanique. Mais Aylia remarqua le détail que peu virent : la tension dans son poignet. Le muscle crispé. Comme s’il luttait contre un réflexe plus ancien que son rôle.
Il s’approcha.
Aylia ne recula pas.
Quand il saisit sa main, son contact fut ferme, autoritaire. Pas brutal. Pas tendre non plus. Elle leva les yeux vers lui. Leurs regards se croisèrent brièvement. Une fraction de seconde où le monde sembla se réduire à cet espace étroit entre leurs deux corps.
Puis la lame glissa.
La douleur fut nette. Précise. Une brûlure vive qui lui coupa le souffle sans la faire crier. Le sang jaillit aussitôt, chaud, rouge, contrastant violemment avec la pierre froide.
Aylia serra les dents.
Kaël incisa sa propre paume sans hésiter. Le même geste. La même profondeur. Le même sang.
Leurs mains furent pressées l’une contre l’autre.
La sensation fut immédiate. Violente. Le lien réagit comme une bête acculée. Aylia sentit une vague la traverser, mélange de douleur, de reconnaissance, de refus viscéral. Son cœur s’emballa. Sa vision se troubla.
« Lune, témoin. » murmura Sorya.
La meute répéta à voix basse.
« Meute, témoin. »
Encore.
« Sang, témoin. »
Les voix se superposèrent, irrégulières, presque respirées. Aylia sentit ses jambes faiblir. Elle s’ancra à la pierre, refusant de tomber. Pas ici. Pas maintenant.
Kaël la lâcha.
La rupture du contact fut presque plus douloureuse que la coupure. Le vide s’installa brutalement, glacial. Comme si on lui avait arraché quelque chose de vital.
Sorya leva la main.
« Alpha Kaël, » dit-elle, « prononce. »
Le silence devint total.
Même la forêt sembla retenir son souffle.
Kaël inspira profondément.
Aylia le fixa. Elle aurait voulu lui dire tant de choses. Lui rappeler les nuits, les promesses sans mots, cette manière qu’il avait de poser son front contre le sien quand tout devenait trop lourd.
Mais le Silence n’était plus un concept.
Il était là.
« Sous la lune, » dit Kaël, la voix grave, contrôlée, « je te rejette. »
La douleur explosa.
Pas comme une blessure physique. Comme une implosion interne. Aylia porta instinctivement une main à sa poitrine, haletante. Le lien se rompit dans une violence sourde. Elle sentit quelque chose céder définitivement.
Kaël continua, chaque mot implacable :
« Je retire ton nom de mon sang.
Je te retire ta place à mes côtés.
Je te libère de moi. »
Libérer.
Le mot la heurta avec une cruauté presque ironique.
La meute resta silencieuse.
Sorya posa une main ferme sur l’épaule d’Aylia. « C’est fait. »
Kaël recula. Un pas. Puis un autre.
Il descendit de la pierre sans se retourner.
Aylia resta seule au centre.
Le sang gouttait encore de sa paume, frappant la pierre dans un rythme lent, cruel. Elle leva la tête. Les regards autour d’elle avaient changé. Elle n’était plus une compagne. Plus une égale.
Elle était une louve sans lien.
Aylia ferma les yeux une seconde.
Et dans cette obscurité intérieure, au milieu de la douleur, quelque chose refusa de se briser.
Quand elle les rouvrit, la lune était haute.
Et le Silence venait à peine de commencer.