Aylia se réveilla dans une lumière différente.
Elle ne sut pas tout de suite si c’était le matin ou un reste de jour. Ici, la lumière ne mesurait pas le temps comme dans la forêt. Elle n’entrait pas en grandes vagues entre les arbres, elle filtrait, retenue, presque timide, comme si les murs avaient appris à la contenir.
Elle resta allongée, le regard fixé sur le plafond.
Son corps était lourd.
Pas lourd comme après une nuit mauvaise. Lourd comme après un choc. Comme si la douleur avait pris une place stable à l’intérieur d’elle, non pour l’écraser, mais pour lui rappeler qu’elle existait encore.
Sa main glissa lentement vers son flanc.
Le bandage était propre, serré sans être cruel. La chaleur autour de la plaie était contrôlée, pas fiévreuse. Cela lui donna une certitude : la blessure ne s’infectait pas.
Quelqu’un savait ce qu’il faisait.
Elle respira plus profondément, tenta de mobiliser ses jambes. Les muscles répondirent avec retard, mais ils répondirent. Elle se sentit vivante, d’une manière étrange, presque injuste.
Elle aurait dû être plus faible.
Elle aurait dû être brisée.
Et pourtant… la sensation qu’elle éprouvait n’était pas celle d’un corps qui perd. C’était celle d’un corps qui apprend.
Aylia referma les yeux.
La nuit revint par fragments.
La lune, trop ronde.
La course incontrôlée.
Le bruit sec, étranger.
L’impact.
Le sol.
La peur des pas.
Et cette présence.
Calme.
Solide.
La seule chose qui n’avait pas tremblé dans le chaos.
Elle rouvrit les yeux au moment où une ombre passait devant la fenêtre.
Elle ne bougea pas.
Elle n’avait pas besoin de tourner la tête pour savoir.
Il était là.
Le frère entra sans bruit, comme s’il n’avait jamais quitté la pièce. Il portait une bassine d’eau, et quelque chose d’enveloppé dans un tissu. Il posa le tout sur la table, puis se tourna vers elle.
Son regard la parcourut brièvement.
Pas un regard d’homme inquiet.
Un regard d’homme qui vérifie : respiration, peau, stabilité.
— Tu as dormi, dit-il.
Ce n’était pas une question.
C’était la conclusion de quelqu’un qui observe les détails.
Aylia voulut répondre, mais sa gorge accrocha légèrement. Elle se contenta d’un faible mouvement de tête.
Il ne s’approcha pas encore.
Il commença par raviver le feu, ajoutant deux petits morceaux de bois sec. Le geste était simple, maîtrisé, silencieux. Il avait l’habitude d’une vie où le bruit pouvait être une erreur mortelle.
Quand il revint vers elle, il posa près du lit une tasse fumante.
Une infusion sombre, à l’odeur amère.
— Bois, dit-il. Ça va stabiliser la douleur.
Elle observa le liquide comme si la couleur pouvait lui mentir.
Puis elle prit la tasse.
Ses mains tremblaient moins qu’hier.
Elle but lentement.
Le goût était rude, presque piquant, mais une chaleur immédiate descendit dans son ventre. La tension qui pesait dans sa poitrine sembla se relâcher d’un degré, juste assez pour lui permettre d’inspirer plus largement.
Elle releva les yeux vers lui.
— Combien de temps… ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il prit la bassine, trempa un linge, l’essora calmement.
— Deux jours, dit-il enfin. Peut-être trois. Ton corps a… accéléré.
Le mot accéléré n’avait rien d’admiratif dans sa bouche.
Il sonnait comme une mise en garde.
Aylia inspira.
Elle sentit sous la peau cette pulsation discrète, comme un battement secondaire. Elle ne s’affolait plus comme avant. Elle existait, posée, persistante.
Elle murmura :
— Je devrais être morte.
L’homme leva les yeux vers elle.
Son regard ne jugeait pas. Il ne la rassurait pas non plus.
— Oui.
Ce simple mot la frappa plus fort qu’une consolation.
Il ne mentait pas.
Il ne cherchait pas à adoucir.
Il constatait.
Il s’approcha enfin du lit et posa le linge frais sur son front.
Le contact était bref, précis.
Puis il retira immédiatement sa main, comme s’il ne voulait pas lui imposer une proximité trop longue.
Aylia observa ce détail.
Elle avait connu des hommes qui touchaient pour dominer. Pour marquer. Pour rappeler leur pouvoir.
Lui touchait seulement quand c’était nécessaire.
Et cela le rendait plus dangereux que les autres.
— Tu as de la fièvre, dit-il.
Elle tenta de se redresser.
La douleur remonta aussitôt, vive, mais contrôlée. Elle serra les dents.
L’homme la regarda, et sans se précipiter, posa une main sur le bord du matelas.
Pas pour la retenir physiquement.
Pour lui rappeler la limite.
— Pas maintenant.
Aylia se figea.
Une colère minuscule lui traversa le corps. Pas contre lui. Contre sa propre faiblesse.
Elle murmura, rauque :
— Je dois partir.
Il ne répondit pas.
Il reprit seulement le bandage, vérifia la plaie d’un regard rapide.
Son silence était celui de quelqu’un qui refuse de répondre à une idée absurde.
Aylia inspira plus fort.
— Ils vont croire que je suis morte.
Il leva enfin les yeux.
— Qu’ils le croient.
La phrase tomba avec une froideur implacable.
Aylia serra la tasse entre ses doigts.
Le calme de cet homme ne ressemblait pas à la paix.
C’était un calme forgé dans des années où survivre signifiait apprendre à attendre.
Elle tenta malgré tout :
— Kaël…
Le nom sortit comme une lame.
L’homme ne broncha pas.
Mais quelque chose changea.
Pas sur son visage.
Dans l’air.
Comme si la pièce venait de se resserrer autour d’eux.
Aylia sentit son propre corps se raidir, non par douleur.
Par mémoire.
L’homme posa le bandage avec la même lenteur qu’avant. Puis il dit d’une voix basse :
— Ne prononce pas ce nom trop souvent. Ici, il voyage.
Aylia plissa légèrement les yeux.
— Comment tu sais ?
Il se redressa, la fixa.
Puis, comme si la vérité lui coûtait un prix, il répondit seulement :
— Parce que je viens d’un endroit où tout voyage : les odeurs, les rumeurs… et les morts.
Le mot resta suspendu.
Morts.
Aylia sentit sa gorge se serrer.
Il n’avait pas dit : les morts du monde.
Il avait dit : les morts au sens de ceux qui devraient l’être… mais ne le sont pas.
Elle ne poussa pas.
Pas encore.
Ce jour-là, le silence était encore plus solide que les questions.
**
Plus tard, quand la lumière eut changé de direction, Aylia tenta de se lever.
Ce n’était pas un défi.
C’était un besoin.
Son corps, même blessé, refusait l’immobilité complète. Il n’était plus construit pour attendre sans agir. Elle posa un pied au sol, puis l’autre.
La cabane sembla tourner autour d’elle.
Son souffle se fit court.
Elle serra la mâchoire et avança d’un pas.
Le frère ne bougea pas immédiatement.
Il la regarda faire, comme s’il voulait mesurer : courage ou inconscience.
Aylia fit un deuxième pas.
Puis un troisième.
Ses jambes tremblèrent.
Sa vision se troubla.
Elle s’accrocha au bord de la table.
Et là, le vertige la coupa net.
Son corps bascula.
Elle n’eut pas le temps de tomber.
L’homme fut là.
D’un mouvement rapide, contrôlé, il la rattrapa par les épaules, la stabilisa contre lui sans brutalité. Il ne la serra pas. Il la maintint juste assez longtemps pour empêcher le sol de l’avaler.
Aylia sentit l’odeur de sa peau.
Bois. Terre. Fer.
Une odeur de rivière et de nuit.
Il la reposa doucement sur le lit, puis recula aussitôt.
Ce geste-là…
Ce mouvement rapide, l’autorité silencieuse, la précision…
Ce n’était pas un homme ordinaire.
Elle inspira fortement.
La honte brûla plus que la plaie.
— Je ne suis pas faible, murmura-t-elle.
Il la regarda sans dureté.
— Non.
Il marqua une pause.
Puis il ajouta :
— Tu es instable.
Le mot était pire qu’un reproche.
Parce qu’il était vrai.
Il reprit calmement :
— Ton corps ne sait pas encore quel rythme adopter. Tu guéris vite, mais ça ne veut pas dire que tu es prête.
Aylia détourna le regard vers le plafond.
La pulsation sous la peau vibra légèrement, comme si elle refusait l’idée de limitation.
L’homme continua, d’une voix basse :
— Tu guériras. Mais pas en un jour.
Elle aurait voulu répondre.
Mais à la place, elle sentit une fatigue lourde descendre sur elle.
Pas la fatigue normale.
Une fatigue qui vient quand le corps se défend sur plusieurs fronts.
Elle ferma les yeux.