Le soir, il l’aida à se déplacer jusqu’à la chaise près du feu.
Pas en la portant.
En lui offrant un appui.
Une présence.
Il posa un plaid sur ses épaules.
Aylia ne dit rien.
Elle observait tout : l’espace, les angles, la porte, les fenêtres.
Son instinct restait actif même quand son corps refusait.
Il posa près d’elle une assiette.
De la viande.
Pas beaucoup.
Mais chaude.
Il la regarda.
— Mange.
Cette fois, elle obéit.
La première bouchée lui fit presque mal. Comme si son corps avait oublié ce que c’était de recevoir de la nourriture sans devoir la voler ou la chasser en urgence.
La seconde bouchée passa mieux.
La troisième, plus facilement.
Un fil de chaleur remonta dans ses membres.
Elle sentit un souffle de vie.
L’homme l’observa sans insistance.
Puis il dit, calmement :
— La rivière n’est pas loin.
Aylia releva les yeux.
— La rivière ?
Il hocha la tête.
— L’autre rive est un territoire différent. Les chasseurs aiment cette zone. Ils pensent que personne n’y vit. Ils se trompent.
Elle avala lentement.
— Et toi… tu vis ici seul ?
Un silence.
Il fixa le feu un long moment.
Puis répondit :
— Je vis ici… parce que c’était le seul endroit où je pouvais respirer sans qu’on me cherche.
La phrase la frappa au ventre.
Parce qu’elle comprenait.
Aylia murmura :
— On t’a exilé aussi.
Il leva légèrement les yeux.
Son regard était trop calme pour un homme qui n’a jamais souffert.
— On m’a enterré, dit-il simplement.
Aylia se figea.
L’air sembla se figer avec elle.
Il n’ajouta rien.
Comme si le reste était trop grand pour entrer dans la pièce.
Mais le mot avait déjà tout changé.
Enterré.
Ce n’était pas une métaphore.
C’était un passé.
Aylia sentit la forêt en elle se réveiller.
Le rejet.
Le rituel.
Kaël.
La trahison.
Et maintenant…
cet homme.
Ce frère sans nom, sans titre, sans meute visible…
qui portait le poids de quelqu’un qui avait perdu plus que sa place.
Aylia inspira lentement.
— Je veux voir dehors, dit-elle.
Il la fixa.
— Demain.
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais il coupa la discussion d’un regard.
Pas dur.
Inébranlable.
— Demain, répéta-t-il. Et pas seule.
Aylia détourna les yeux, contrariée, mais elle n’insista pas.
Elle sentit au fond d’elle quelque chose d’autre.
Pas de rage.
Une curiosité.
Un besoin de comprendre.
Parce que ce frère-là…
n’était pas seulement un sauveur.
Il était une pièce du monde que Kaël avait tenté de contrôler.
Et si cette pièce existait encore…
alors Kaël pouvait être renversé.
Pas par une vengeance aveugle.
Mais par une vérité.
Le feu crépita faiblement.
Aylia serra le plaid autour de ses épaules.
Et dans le silence, elle comprit une chose :
Elle n’avait pas seulement été sauvée.
Elle avait été déplacée.
Placée sur une autre trajectoire.
Une trajectoire où elle n’était plus seule à porter la chute d’un roi.