Puis :
— La vérité.
Aylia fronça légèrement les sourcils.
— Tu l’as déjà.
— Non. Pas toute.
Il s’approcha encore. Il s’arrêta à une distance qui ne la mettait pas en danger, mais qui rendait impossible le mensonge confortable.
— Ce que tu es en train de devenir… tu le sens. Tu l’as senti la nuit de la pleine lune. Tu l’as senti quand tu as imaginé briser une gorge.
Aylia eut un mouvement de recul, minuscule.
Raphaël continua :
— Si tu me caches ça, tu deviendras un risque. Et je n’ai pas survécu à un trône volé pour mourir à côté d’une louve qui refuse de se regarder.
Les mots n’étaient pas méchants.
Ils étaient justes.
Aylia baissa les yeux vers ses mains. Elle les observa comme si elle les découvrait. Ces doigts avaient déjà tenu le sang. Ils pouvaient maintenant le donner… ou le prendre.
— J’ai peur, admit-elle.
Le mot sortit sans honte. Parce qu’il était humain.
Raphaël resta immobile.
— De quoi ? demanda-t-il.
Elle releva la tête, et son regard s’accrocha au sien.
— De devenir pire qu’eux.
Le feu fit un petit bruit, comme une respiration.
Raphaël la fixa avec une intensité silencieuse.
Puis il dit quelque chose qu’elle n’attendait pas :
— Cette peur-là… c’est ce qui te sauvera.
Aylia sentit son cœur se serrer.
— Kaël n’a plus cette peur.
Raphaël hocha la tête.
— Non. C’est pour ça qu’il est devenu ce qu’il est.
Aylia resta quelques secondes sans voix. La simplicité de la phrase lui fit presque mal.
Elle finit par murmurer :
— Alors je garde ma peur… mais je garde aussi mon courage.
Raphaël eut une réaction à peine visible : un souffle plus long, comme une approbation silencieuse.
Il se tourna vers la table, prit une lame fine, puis la posa sur le bois entre eux.
Elle ne brillait pas comme les armes de la meute. Elle était sobre, utilitaire.
— C’est ton premier pacte, dit-il.
Aylia fixa la lame.
— Je ne sais même pas m’en servir.
— Ce n’est pas pour frapper, répondit Raphaël. Pas encore.
Aylia releva les yeux, confuse.
Raphaël posa deux doigts sur la lame, sans se couper.
— C’est pour te rappeler qu’un geste a un prix. Qu’une décision a un poids. Que tu n’agis pas parce que tu brûles, mais parce que tu choisis.
Il retira sa main.
— Si tu acceptes ça, tu peux rester.
Aylia sentit sa poitrine se serrer.
Rester.
Ce verbe avait été une prison dans la meute.
Ici, il devenait une option.
Un endroit où se reconstruire, sans être humiliée pour sa lenteur.
Elle répondit sans hésitation :
— J’accepte.
Raphaël la fixa une dernière fois, comme pour vérifier qu’elle ne parlait pas sous l’émotion.
Puis il dit, calmement :
— Alors écoute bien.
Il désigna le sol.
— À partir d’aujourd’hui, tu n’es plus une proie.
Il désigna la fenêtre, l’autre rive.
— Tu n’es pas encore une chasseuse.
Il posa son regard sur elle.
— Tu es une survivante qui apprend à devenir un danger… sans perdre son âme.
Aylia sentit ses yeux brûler.
Ce n’étaient pas des larmes faibles.
C’étaient des larmes qu’elle n’avait jamais eu le droit de verser.
Parce qu’on ne pleure pas dans une meute qui confond dureté et grandeur.
Elle détourna la tête, pour ne pas montrer.
Raphaël ne fit pas semblant de ne pas voir.
Il se contenta de se lever.
Il prit un manteau sombre, le posa sur ses épaules.
— Repose-toi encore aujourd’hui.
Aylia se redressa, contrariée.
— Et demain ?
Raphaël ouvrit la porte, et l’air froid entra avec lui.
Il se tourna légèrement, et sa voix sortit comme une promesse ferme :
— Demain, tu marcheras jusqu’à la rivière.
Aylia sentit un frisson la traverser.
Pas de peur.
D’impatience.
Raphaël ajouta :
— Et si ton corps te trahit… je le verrai. Et je t’arrêterai.
Aylia soutint son regard.
— Et si je réussis ?
Raphaël esquissa quelque chose qui ressemblait presque à un sourire, mais sans chaleur facile.
— Alors on commence.
Il sortit.
La porte se referma doucement derrière lui.
Aylia resta seule devant le feu.
Elle observa longtemps la lame sur la table.
Puis elle posa sa main dessus.
Le métal était froid.
Mais son cœur, lui, ne tremblait plus.
Elle ne savait pas quand elle frapperait Kaël.
Ni comment.
Mais elle savait une chose, enfin claire :
Elle n’était plus en train de fuir son passé.
Elle le transformait en arme.
Et cette arme, cette fois, ne serait pas une tempête.
Ce serait une décision.