Le lendemain ne commença pas vraiment.
Il se déclencha.
Aylia ouvrit les yeux sans être certaine d’avoir dormi. Son corps portait les traces d’un repos incomplet, mais quelque chose d’autre persistait, comme un écho mal refermé. Elle resta immobile, attentive, avant même de tenter le moindre mouvement.
La douleur n’était plus diffuse.
Elle avait une profondeur.
Sous la peau, au niveau de la cage thoracique, une zone semblait battre selon un rythme qui n’était pas tout à fait le sien. Rien de visible. Rien de spectaculaire. Juste une présence interne, discrète, insistante, comme une pulsation étrangère.
Elle posa la main sur sa poitrine.
Rien.
La peau était froide. Le souffle régulier. Le cœur stable.
Mais la sensation restait.
Elle inspira lentement.
La pression ne diminuait pas. Elle ne s’intensifiait pas non plus. Elle existait à part, comme si deux temporalités coexistaient dans le même corps : celle qu’elle connaissait… et une autre, superposée, inaccessible par la logique.
Aylia se redressa.
Cette fois, le vertige ne vint pas. Ses gestes étaient précis, calculés, mesurés. Mais quelque chose d’invisible accompagnait chacun d’eux, comme une vibration silencieuse qui se propageait depuis l’intérieur.
Elle sortit de l’abri.
L’air du matin avait une odeur plus dense que la veille. Pas plus forte — plus présente. Chaque nuance aromatique semblait dotée d’un poids propre, presque matériel. Elle percevait les variations avant même que le vent ne les lui apporte.
Ce n’était pas agréable.
Ce n’était pas utile.
C’était trop.
Elle marcha quelques pas, puis s’arrêta.
Un mouvement minuscule sous sa peau traversa sa clavicule, comme une contraction intérieure que son corps n’avait pas ordonnée. Pas une crampe, pas une douleur. Un signal.
Elle s’immobilisa.
Attentive.
Aucune répétition.
Juste le souvenir tactile d’un phénomène qui refusait de se laisser classer.
Elle reprit sa marche.
Plus loin, au bord d’un ruisseau, elle s’accroupit pour boire. L’eau refléta son visage, fragmenté par le courant. Rien n’avait changé. Et pourtant, en observant son propre regard, elle eut la sensation troublante d’y voir quelqu’un d’autre derrière elle.
Pas une présence extérieure.
Une profondeur nouvelle.
Comme si une partie d’elle avançait à une vitesse différente.
Elle détourna les yeux.
Aylia s’assit sur une pierre plate et attendit. Elle ne cherchait plus à forcer son corps à suivre un rythme. Elle testait. Elle évaluait ce qui répondait encore… et ce qui lui échappait déjà.
C’est alors que la sensation revint.
Plus nette.
Un point de chaleur sous la peau, juste sous la marque laissée par le rituel. Pas une brûlure violente — une insistance, presque lente. La douleur n’était pas faite pour l’arrêter.
Elle était faite pour la prévenir.
Aylia ferma les yeux.
Elle sentit son souffle se synchroniser malgré elle avec ce battement interne, comme si son corps tentait d’accorder ses fonctions à ce nouveau rythme, que sa volonté le permette ou non.
Elle comprit quelque chose.
Le rejet n’avait rien effacé.
Il avait ouvert.
Pas un manque.
Pas une cassure.
Un mécanisme.
Quelque chose agissait désormais en elle, sans demander permission, sans annoncer son intention. Ce n’était pas un pouvoir. Pas encore.
C’était une transformation qui n’avait pas besoin de mots.
Aylia resta immobile longtemps.
Non pour reprendre des forces — mais pour accepter une évidence simple :
Son corps ne dépérissait pas.
Il se réécrivait.
Et elle n’en contrôlait pas la direction.
Le reste de la journée se déroula comme un fil tendu.
Aylia marchait peu, parlait encore moins — même intérieurement. Elle économisait tout : les gestes, l’attention, la pensée. Chaque action devait passer par ce filtre nouveau, cette zone de tension sous la peau qui, désormais, ne disparaissait plus.
À plusieurs reprises, la sensation changea de nature.
Parfois, elle se faisait lourde, presque statique, comme un poids enfoui profondément. D’autres fois, elle se déplaçait lentement, glissant le long de ses côtes ou vers l’épaule, sans qu’elle puisse en expliquer la logique. Ce n’était pas une douleur.
C’était une présence mobile.
Par moments, son corps réagissait avant elle.
Un bruit trop soudain, un mouvement furtif entre les arbres — et ses muscles se contractaient sans qu’elle ait pris la décision. Ses doigts se crispaient, son souffle se suspendait, comme si un réflexe ancien avait repris possession de ses nerfs.
Cela ne l’effrayait pas.
Mais cela ne lui appartenait pas non plus.
En fin d’après-midi, elle s’arrêta près d’un terrain dégagé. La lumière basse filtrait à travers les branches, découpant le paysage en zones claires et sombres. Aylia resta immobile, comme pour mesurer la distance entre ce que son corps percevait… et ce que son esprit considérait comme réel.
Elle eut alors l’impression étrange que le monde se rétractait autour d’elle.
Non pas qu’il rétrécissait vraiment — mais sa perception semblait s’orienter vers des éléments précis : un battement d’ailes au loin, une odeur presque imperceptible portée par le vent, une vibration minuscule dans le sol. Tout devenait plus net.
Trop net.
Le soir arriva sans transition.
Le sommeil, lui, tarda.
Quand il vint enfin, il n’apporta ni images ni scènes cohérentes.
Seulement des fragments.
Des éclats de mouvement.
Des respirations rapides.
Des sensations physiques plus précises que n’importe quel souvenir.
Elle courait.
Pas dans la forêt — dans un espace qui n’avait pas de contours. Le sol n’existait pas vraiment. Le vent n’était qu’une pression contre sa peau. Elle sentait ses muscles se tendre, ses os résonner, sa colonne vibrer comme si chaque pas franchissait une limite invisible.
Elle ne voyait rien.
Mais elle savait où courir.
La pulsation sous la peau guidait ses foulées, imposant un rythme que son esprit n’aurait jamais choisi. Il n’y avait ni peur, ni but. Seulement cette nécessité impérieuse d’avancer, comme si l’immobilité équivalait à l’effondrement.
Elle se réveilla brusquement.
Pas avec un cri.
Pas avec un sursaut.
Avec une respiration beaucoup trop rapide pour un corps immobile.
Ses doigts étaient enfoncés dans la terre. Ses muscles tremblaient légèrement, comme s’ils avaient vraiment couru pendant des heures. La pulsation intérieure battait plus fort que jamais — pas douloureuse, mais dominante.
Aylia resta allongée, le regard tourné vers l’obscurité.
Elle ne chercha pas à se calmer.
Elle observa.
Son souffle finit par suivre, malgré elle, ce rythme étranger. Et plus elle s’y laissait entraîner, plus elle comprenait une chose troublante : ce phénomène ne tentait pas de la détruire.
Il tentait de l’entraîner.
Comme si quelque chose, au-delà d’elle, insistait pour que son corps s’adapte.
Elle ferma les yeux.
Pas pour fuir le phénomène — mais pour l’accompagner un instant, juste assez pour en mesurer la portée.
La pulsation ralentit.
Pas jusqu’à disparaître.
Jusqu’à s’intégrer.
Quand le calme revint, Aylia sut que la transformation n’était plus seulement en cours.
Elle était entrée dans sa phase intérieure.
Et désormais, ce n’était plus la meute qu’elle devait craindre.
C’était ce qu’elle devenait — lentement, méthodiquement, sans retour possible.