Les jours suivants prirent une forme que la logique n’aurait pas su définir.
Aylia ne ressentait plus la fatigue comme un poids… mais comme une tension prête à se rompre. Son corps oscillait entre inertie et impulsion brutale, comme si chaque fibre hésitait entre l’effondrement et l’élan.
La faim apparut sans prévenir.
Pas la faim ordinaire.
Pas celle du corps affamé.
Une faim plus ancienne.
Elle surgissait parfois au milieu d’un silence banal, sans cause visible. Sa gorge se serrait, ses muscles se tendaient, et une sensation brûlante naissait au creux de sa poitrine — pas un besoin de manger.
Un besoin d’agir.
Elle tenta de l’ignorer.
Elle échoua.
Ses doigts se crispèrent sur l’écorce d’un arbre. Ses mâchoires se serrèrent avec une force qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Sa respiration changea — plus profonde, plus lourde — comme si l’air devait désormais répondre à une exigence différente.
Elle ferma les yeux.
La forêt prit une autre texture.
Les odeurs se superposèrent, brutales, tranchantes.
La terre. Le sang sec. La peur ancienne incrustée dans le sol.
Elle n’avait jamais perçu le territoire ainsi.
Elle n’y appartenait plus…
Mais elle le sentait davantage qu’avant.
La sensation de faim remonta soudain, violente, presque impatiente. Pas tournée vers la nourriture. Pas tournée vers un ennemi.
Tournée vers elle-même.
Comme si son propre corps réclamait une forme d’accomplissement qu’il n’avait pas encore atteinte.
Aylia recula instinctivement.
Elle posa les mains sur ses genoux, prit un souffle lent, refusant de céder. Elle savait que céder n’était pas se nourrir.
C’était se perdre.
Elle resta longtemps ainsi.
Puis la sensation diminua…
Non parce qu’elle avait résisté.
Parce qu’elle avait été satisfaite de l’attente.
Et cela était plus inquiétant encore.
Pendant ce temps, dans la meute
Le départ d’Aylia n’avait laissé aucun vide officiel.
Rien n’était dit.
Rien n’était reconnu.
Mais les gestes avaient changé.
L’entraînement se faisait plus tôt. Les ordres circulaient plus vite. Les conversations étaient brèves, mesurées, comme si chaque mot portait désormais un risque invisible. Chacun reprenait son rôle avec une précision presque agressive.
Personne ne parlait d’elle.
C’était voulu.
C’était nécessaire.
Dans les rangs, certains évitaient de croiser le regard des autres, de peur que la pensée traverse — Tu y penses encore ?
Mais le silence était une loi plus forte qu’un ordre.
Et dans les structures qui reposent sur la peur,
le silence devient une arme partagée.
Kaël observait.
Il parlait peu, surveillait beaucoup. Ses gestes restaient fermes, impeccables, mais une tension imperceptible altérait ses mouvements. Il imposait l’image d’un alpha solide… mais la meute percevait quelque chose qu’elle n’osait pas nommer.
Une fissure.
Il y avait des nuits où il restait seul, longtemps, face à la lisière.
Comme si quelque chose, au loin, persistait à l’appeler.
Il ne cédait pas.
Il ne cédait jamais.
Mais il ne tournait pas le dos non plus.
Et c’était déjà un aveu.
Retour à Aylia
La faim revint au crépuscule.
Plus forte.
Plus claire.
Elle n’était plus liée au corps.
Elle était liée au territoire.
Comme si quelque chose en elle cherchait à s’ancrer, à prendre place, à exiger une existence que ni la meute ni le rejet n’avaient prévu.
Elle sentit sa gorge se serrer, son souffle s’alourdir, et un instant — un seul — une pensée lui traversa l’esprit :
Si je cesse de lutter… je ne serai plus moi.
La pulsation sous la peau lui répondit.
Non par contradiction.
Par patience.
Aylia comprit alors que cette métamorphose n’était pas un affrontement.
C’était une négociation.
Et chaque seconde où elle résistait ne l’empêchait pas d’avancer.
Elle retardait seulement le moment où elle devrait choisir :
Se maintenir.
Ou devenir.
La nuit arriva sans qu’Aylia ne s’en rende compte.
Elle ne sentit pas le passage entre le jour et l’obscurité. Ce fut seulement lorsque le froid s’installa qu’elle comprit que le temps avait avancé sans elle. Son corps, lui, ne semblait plus suivre ce rythme-là.
La faim reprit.
Pas comme une montée progressive.
Comme une ouverture brutale.
Elle s’agenouilla instinctivement, les doigts plantés dans la terre. Sa respiration se creusa, lourde, presque sonore. La pulsation sous la peau résonnait à nouveau, mais cette fois elle n’était plus isolée. Elle se propageait dans ses épaules, dans sa nuque, jusque dans ses mâchoires.
Ce n’était pas un besoin.
C’était une urgence.
Elle comprit qu’elle ne contrôlait plus entièrement ses réactions. Ses muscles se contractaient avant qu’elle ne leur donne l’ordre. Ses sens s’élevaient comme une lame tirée de son fourreau — pas pour attaquer.
Pour préparer.
Elle ferma les yeux.
La forêt n’était plus un décor.
Elle devint un organisme.
Chaque souffle du vent, chaque vibration du sol, chaque battement de vie minuscule convergait vers elle comme si le monde entier retenait son souffle.
La faim s’intensifia.
Pas tournée vers une proie.
Pas tournée vers la nourriture.
Tournée vers le mouvement.
Son corps voulait courir.
Pas pour fuir.
Pas pour chasser.
Pour répondre à quelque chose qu’elle ne percevait pas encore.
Aylia serra les dents.
Elle refusa.
Son propre souffle se mit à lutter contre lui-même — un rythme humain contre un rythme qui ne l’était plus entièrement. La pulsation insista, patiente, obstinée, comme une main qui frapperait doucement à l’intérieur d’une porte.
Elle resta immobile.
Longtemps.
La faim ne la brisa pas.
Elle attendit.
Et c’était cela, le plus inquiétant.
Ce n’était plus elle qui résistait à quelque chose.
C’était quelque chose qui attendait qu’elle cesse de résister.
Dans la meute, au même moment
Personne n’avait prononcé son nom.
Mais, ce soir-là, plusieurs têtes se tournèrent en même temps vers la forêt.
Sans raison apparente.
Un silence bref traversa le camp. Les conversations s’interrompirent d’un même mouvement, comme si une vague invisible avait glissé au-dessus des corps. Certains froncèrent les sourcils. D’autres détournèrent aussitôt le regard, refusant d’admettre ce qu’ils avaient perçu.
Un malaise collectif.
Une sensation diffuse.
Quelque chose d’hors du territoire, mais encore lié à lui.
Un ancien guerrier murmura :
— Le vent a changé.
Personne ne répondit.
Kaël resta immobile.
Son visage ne révéla rien…
mais sa mâchoire se contracta.
Il ne disait pas qu’il la sentait.
Il ne disait pas qu’elle existait encore pour lui.
Mais son silence, ce soir-là, était moins une autorité…
et davantage une défense.
Comme si reconnaître la sensation aurait suffi à lui donner une forme.
Retour à Aylia
La faim céda soudain.
Pas comme une défaite.
Comme un retrait conscient.
La pulsation ralentit.
Le souffle se calma.
Le corps retrouva un semblant de stabilité.
Pas de victoire.
Pas d’apaisement.
Juste une trêve.
Aylia rouvrit les yeux.
Elle sut alors que la transformation n’était pas en train de la dévorer.
Elle apprenait à patienter avec elle.
Et ce constat n’apporta pas de soulagement.
Il apporta une certitude froide :
Ce qu’elle devenait…
n’était pas un accident.
C’était un processus.
Et tôt ou tard,
il exigerait un prix que la meute n’avait pas prévu de payer.