La nuit du tir

1157 Words
La lune monta lentement. Elle ne surgit pas d’un coup derrière les nuages. Elle glissa, pâle et ronde, comme une présence qui attendait depuis longtemps. Aylia comprit qu’elle était là avant même d’oser lever les yeux. La pulsation sous sa peau changea. Elle ne vibrait plus. Elle appelait. Ce n’était pas une douleur. Pas une peur. Pas une faim. C’était une nécessité. Une évidence sourde qui s‘installait dans ses muscles, dans sa colonne, jusque dans sa respiration. Elle se tenait au bord de la clairière, immobile. Le monde autour d’elle semblait figé, comme si la forêt retenait son souffle. Puis le changement commença. Il ne se fit pas brutalement. Il se fit comme tout ce qui, un jour, décide enfin de prendre la place qu’on lui avait refusée. Son souffle se creusa. Sa poitrine se tendit. Son corps ne pesait plus de la même façon. Ses os paraissaient soudain trop étroits pour contenir ce qui, en elle, insistait pour naître. Elle posa une main contre un tronc d’arbre. La terre bascula. La lune, au-dessus, n’éclairait pas seulement le sol. Elle éclairait l’intérieur. Son cœur battait plus vite — mais ce n’était pas le sien. Pas seulement. Une seconde. Puis une autre. La frontière céda. La douleur arriva enfin. Pas violente. Pas hurlante. Dense. Comme si chaque fibre était en train d’être déchirée puis reformée dans le même battement. Sa gorge se contracta, mais aucun cri n’en sortit. Ses doigts s’enfoncèrent dans l’écorce. Son dos se cambra. Ses muscles tremblaient, non par faiblesse — par transformation. Elle n’essayait pas de résister. Elle n’essayait pas d’accepter non plus. Elle traversait. Le monde tourna autour d’elle. La nuit prit une forme différente. Les odeurs devinrent plus lourdes. Les sons se rapprochèrent, précis, découpés. Le vent n’était plus une caresse. Il était une surface. Une direction. Une mémoire. Son corps glissa entre deux réalités. Et puis, soudain, tout bascula. Elle courait. Elle ne se souvenait pas du moment où ses pieds avaient quitté le sol pour se jeter dans la vitesse. Son corps ne lui appartenait plus une seconde — il appartenait à ce qu’elle devenait. Elle ne fuyait rien. Elle ne poursuivait rien. Elle courait parce que rester immobile était impossible. Le monde défilait autour d’elle. Les branches frappaient l’air, les feuilles éclataient sous son passage. La forêt n’était plus un lieu. Elle était un prolongement. Chaque appui trouvait sa place. Chaque mouvement se décidait avant elle. Elle ne pensait plus. Elle existait. Un instant, elle sentit presque de la lumière en elle. Pas de la douceur — de la puissance contenue. Puis tout changea. Un son. Sec. Tranchant. Pas celui d’un animal. Pas celui de la forêt. Un bruit étranger. Son corps comprit avant elle. Mais une fraction trop tard. La balle entra. Pas comme une brûlure. Comme un trou. L’impact la traversa et la coupa en plein mouvement. L’air quitta sa poitrine dans un souffle arraché. Sa course s’interrompit d’un coup sec — son corps bascula en avant, roulé par la violence invisible. La terre frappa. Le choc se propagea jusqu’à sa nuque. Ses muscles se contractèrent par réflexe — trop tard pour l’amortir. Pendant une seconde, tout disparut. Plus de sons. Plus d’odeurs. Plus de lune. Juste un vide. Puis la douleur revint. Pas comme avant. Plus lourde. Plus profonde. Elle tenta de respirer — son souffle resta coincé. Un goût métallique remonta dans sa gorge. Ses doigts grattèrent le sol, cherchant un appui qui n’existait plus. Les bruits arrivèrent après. Des pas. Pas légers. Pas rapides. Des pas d’hommes qui savent ce qu’ils font. Elle tenta de bouger. Son corps refusa. La pulsation sous la peau s’affola — pas par peur. Par instinct. Comme un battement sauvage coincé dans une cage brisée. Une voix murmura, quelque part. — Là. Elle ne distinguait pas les silhouettes. La vision se fragmentait. La nuit se dédoublait. Les arbres se mêlaient au ciel. La lune semblait osciller comme si elle allait tomber. Un autre pas s’approcha. Trop près. Elle sentit une odeur étrangère. Pas la meute. Pas la forêt. Les chasseurs. Ils étaient là. Ils ne voyaient pas une femme. Ils ne voyaient pas une louve. Ils voyaient un cible. Un bruit métallique. Un geste levé. Quelque chose en elle tenta encore de se relever. Son corps, lui, ne suivi pas. Elle pensa — juste une seconde — Pas maintenant. Ce fut à ce moment-là qu’une autre présence apparut. Pas bruyante. Pas visible d’abord. Elle la sentit arriver. Silencieuse. Lourde. Stable. Pas un chasseur. Pas un ennemi. Pas la meute. Quelqu’un qui appartenait à un autre monde. La scène bascula très vite. Un souffle coupé. Un corps projeté au sol. Un cri étranglé. Pas le sien. Pas cette fois. Le sol vibra sous un choc bref. Un mouvement net. Précis. Pas sauvage. Contrôlé. Elle voulut tourner la tête pour voir. Mais son regard refusa de se fixer. Des silhouettes tremblèrent devant elle, floues, dédoublées. Une voix basse — posée, calme — parla quelque part, presque à côté d’elle. Elle n’entendit pas les mots. Elle sentit l’autorité. Le reste se dissipa. Les chasseurs reculèrent. Pas comme des hommes effrayés. Comme des hommes qui venaient de comprendre qu’ils n’étaient plus dans la position qu’ils croyaient. L’un d’eux partit en courant. Un autre suivit. Le silence retomba d’un coup. L’odeur du métal resta. La douleur aussi. Aylia tenta de respirer à nouveau. Ses mains glissèrent contre la terre. Ses doigts tremblaient. Ses poumons ne répondaient qu’à moitié. Elle aurait voulu se relever. Son corps refusa. Une ombre s’approcha enfin. Lente. Assurée. Exacte. Elle sentit plus qu’elle ne vit. Une présence puissante. Pas menaçante. Pas douce non plus. Solide. Quelqu’un s’accroupit près d’elle. Pas trop près. Pas brutalement. La main qui effleura le sol près de son visage ne la toucha pas. Elle resta suspendue un instant, comme si ce geste seul avait déjà suffisamment de poids. Sa respiration se stabilisa légèrement. Pas par miracle. Par présence. Elle força ses yeux à se focaliser. La lune refléta brièvement un fragment de visage. Une cicatrice fine, presque élégante, au coin de la mâchoire. Un regard sombre. Paisible. Pas froid. Pas cruel. Un regard qui avait appris à se taire longtemps. Il ne parla pas. Il ne la souleva pas. Il ne la secoua pas. Il posa simplement sa main contre sa poitrine, là où la balle battait encore sous la peau. Son contact n’était ni brusque ni tendre. Juste réel. La pulsation chercha à s’emballer. Elle s’apaisa. Comme si, soudain, le monde avait retrouvé un centre. La dernière chose qu’elle perçut avant que la nuit ne l’emporte fut sa voix — basse, grave — murmurant quelque chose qu’elle ne comprit pas. Mais elle sentit que ce n’était pas une prière. Ni un ordre. C’était une promesse silencieuse. Elle sombra. La lune resta seule. Et, pour la première fois depuis longtemps, ce ne fut pas la meute qui veilla sur ce que Aylia devenait.
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