V

1211 Words
V Le marquis entra dans le salon, tenant son feutre à la main et marchant à grands pas. – On m’a parlé d’une lettre pressée, dit-il en s’adressant à madame Mérault. – La voici, répondit celle-ci en lui présentant le plateau. M. de Carquebut avait repris sa place sur le canapé, mais en s’asseyant simplement au lieu de se coucher, et il tenait ses yeux fixés sur le marquis. Celui-ci prit la lettre, et, à la façon dont il regarda l’adresse, il fut évident qu’il n’en connaissait point l’écriture ; mais, en la retournant pour ouvrir l’enveloppe, il aperçut les initiales du cachet, et alors il tressaillit. Madame Mérault fit un mouvement imperceptible du côté de son frère. Mais il était inutile de provoquer M. de Carquebut à l’attention, il ne quittait pas le marquis des yeux. Lorsqu’on sait voir, on apprend bien des choses en regardant une personne lire une lettre intéressante. Mais la curiosité du frère et de la sœur fut déçue ; le marquis mit la lettre dans la poche de sa veste, et, sortant du salon, il passa dans son appartement particulier. – Eh bien ! dit M. de Carquebut, lorsque la porte fut refermée, tu as vu son émotion lorsqu’il a aperçu les initiales. – Émotion est peut-être un peu fort, mais j’accorde la surprise. – Moi, je maintiens qu’il a été ému ; je sais l’effet que vous produit une lettre de femme peut-être. D’ailleurs, s’il ne s’était pas senti ému, il aurait lu sa lettre ici, il n’aurait pas été s’enfermer chez lui pour se cacher ; car il se cache de nous. Si tu ne m’avais pas arrêté, nous saurions ce qu’il y a dans cette lettre. – Nous le saurons un jour. – Et s’il est trop tard ? Si cette lettre est écrite par une ancienne maîtresse, qui s’adresse à Arthur pour une demande d’argent, cela ne signifie rien ; je n’ai pas souci des anciennes maîtresses, on ne tient pas compte des vieilles lunes. Mais, au contraire, s’il s’agit d’une femme dont la puissance s’exerce actuellement, s’il s’agit d’une nouvelle lune, il est important pour nous de savoir quelle sera son influence. Ce que fait Arthur quand il va à Paris, nous n’en savons rien, et il est bien probable qu’à son âge, il ne se promène pas solitaire et mélancolique sur le boulevard. S’il a des maîtresses dans le monde des gueuses, c’est parfait : ces femmes, là ne sont pas à craindre. C’est une affaire de quelques milliers de francs dans le présent, et franchement on peut bien lui permettre ces distractions. Mais si les gueuses ne lui disent rien ? Tout est possible avec un original de ce caractère. Arthur n’est pas d’âge à ne pas se marier ; avec sa fortune et son nom, il doit provoquer les honnêtes filles qui cherchent un solide établissement. Que deviendrons-nous, s’il tombe dans les mains d’une de ces honnêtes filles qui sache le mater ? – Il ne s’est pas laissé prendre jusqu’à présent. Comment ne comprends-tu pas que, plus un homme vieillit, plus il est facilement prenable par le mariage ? C’est quand on commence à reconnaître qu’on ne peut plus avoir toutes les femmes, qu’on éprouve le besoin d’en avoir une à soi. Les facultés de résistance ou d’inconstance dont on était doué dans la jeunesse s’usent et s’affaiblissent ; on ressent comme une crainte vague de manquer, et l’on se laisse toucher par ce qui naguère vous faisait rire. Arthur est précisément à cette époque critique ; il a quarante-cinq ans, et le bel Arthur d’autrefois commence à devenir un vieil Arthur. Si je ne m’a***e, – et je crois que je raisonne juste, ayant l’expérience de ces choses, – on ne doit plus courir après lui, ou bien celles qui le font ont des vues intéressées : marquise de Rudemont et trois cent mille francs de rente, cela est tentant pour une fille de vingt-trois à vingt-cinq ans qui n’a pas encore trouvé à se marier. – C’est précisément pour cela que je voudrais vous empêcher de pousser le marquis à bout par vos extravagances ou vos exigences. Sans doute Arthur a pris envers nous l’engagement précis de ne pas se marier ; sans doute, en restant dix ans sans se marier, il a presque, à un certain point, laissé s’établir un droit tacite en notre faveur, qui lui défend le mariage. – Tu appelles ça un droit, toi. – C’en est un aux yeux du marquis, et cela suffit. Vous devriez assez le connaître pour savoir combien il respecte les situations acquises. Je voudrais donc que vous ne fissiez rien pour compromettre cette situation et lui faire perdre le sentiment de nos droits. – Il a peur de moi. – Il a peur de vous peiner ; mais, si vous le poussez à bout, la colère l’emportera sur la bonté. Une fois décidé à une rupture, une fois cette rupture accomplie ce mariage que nous redoutons deviendra alors plus menaçant. Parce qu’il n’a pas voulu jusqu’à ce jour se marier, ce n’est pas à dire qu’il soit insensible. Sa jeunesse a été des plus orageuses. – Les femmes le trouvaient irrésistible. Je n’ai jamais partagé ce sentiment, mais il ne faut pas discuter le goût des femmes. – Je me rappelle l’avoir vu aux courses de Condé, il y a vingt ans : il était vraiment magnifique. C’est l’année où deux grandes dames, qui étaient ses maîtresses, ont quitté ostensiblement Paris pour le suivre aux courses : elles en étaient tellement affolées qu’elles se le sont disputé en public d’une façon scandaleuse. – Tout cela est connu, et voilà pourquoi je ne suis qu’à moitié rassuré par ce long repos. Qui nous dit qu’il ne se réveillera pas, qui nous dit qu’il ne s’est pas réveillé ? Cette lettre aurait pu nous éclairer ; sans compter qu’elle nous aurait peut-être expliqué le mystère qu’il y a dans sa vie. – Quel mystère ? – Celui qui sans doute l’a empêché de se marier ; car enfin il n’est pas naturel qu’un homme de son âge, avec ses goûts, sa position, sa fortune, son nom, ne soit pas marié. Il y a là certainement quelque chose que nous ne savons pas, qui est inexpliqué pour nous, mais qui n’est pas inexplicable. Il y a longtemps que je cherche ce quelque chose. Je me suis renseigné, j’ai interrogé ceux qui pouvaient m’éclairer : je n’ai rien appris. Aussi suis-je furieux d’avoir eu la sottise de te céder quand tu m’as retenu la main. J’ai comme un pressentiment que cette lettre nous aurait appris des choses intéressantes et utiles à connaître. – C’est possible, mais ce n’est pas vraisemblable. – Alors, pourquoi Arthur a-t-il été troublé en reconnaissant les initiales et pourquoi n’a-t-il pas osé l’ouvrir devant nous ? Je persiste dans mon idée : il y a là quelque chose d’intéressant à savoir pour nous, et comme je ne veux pas rester sous l’obsession de cette idée, je vais m’arranger pour en avoir le cœur net. – Que voulez-vous faire ? – Chercher à me procurer cette lettre. – Je vous en prie, Arthème. – Croyez-vous que je vais aller l’arracher de force des mains du marquis. – J’ai peur que vous ne fassiez quelque sottise qui nous coûte cher ; en tout cas, souvenez-vous qu’en tout ceci je vous blâme. Sans doute nous devons défendre nos droits, mais pas par de pareils moyens. – Tous les moyens sont bons quand on veut réussir. Sur cette maxime, il ouvrit la porte par laquelle le marquis était sorti et passa dans l’appartement de celui-ci. Madame Mérault le regarda s’éloigner en haussant les épaules. Elle l’avait averti : tant pis pour lui s’il faisait une sottise ! Elle commençait à être lasse de ces avertissements en pure perte. Sans doute, elle avait intérêt à ce que le marquis ne rompit pas avec son frère. Cet intérêt qu’elle avait expliqué, c’était la solidarité ; unis, ils étaient plus forts. Mais, d’un autre côté, elle avait intérêt aussi à ce que cette rupture eût lieu ; car alors, si elle se maintenait auprès du marquis, – et il était à croire qu’elle saurait s’y maintenir, – elle serait seule pour recueillir l’héritage d’Arthur, et elle n’aurait plus à le partager avec son frère. Pour elle, la situation était double.
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