VI

1857 Words
VI Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, occupait l’aile du château qui regarde la route venant de Condé. Quand le marquis, après la mort de son père, avait pris possession de Rudemont, il avait fait arranger là un appartement complet, distribué selon ses besoins et arrangé selon ses goûts. Tout d’abord un parloir dans lequel il recevait les importuns, gens d’affaires, fermiers, etc. ; puis un cabinet de travail communiquant avec une bibliothèque et une salle d’armes ; puis enfin une chambre immense située tout à l’extrémité de l’appartement et accompagnée à droite d’un cabinet de toilette, à gauche d’une salle de bain. Ce qui faisait le charme de cette chambre, dans laquelle une maison entière eût pu tenir, c’étaient huit hautes fenêtres s’ouvrant sur trois faces, et donnant ainsi une vue splendide sur la contrée environnante. Tandis que tout le reste du château avait conservé son antique ameublement, solennel mais assez peu confortable, cette aile avait été meublée à la moderne et pour satisfaire à des exigences de bien-être ou de goût que n’avaient point les anciens propriétaires de Rudemont. Sur les dalles en pierre qui formaient le carrelage, des tapis de Smyrne ou des nattes de Chine ; partout des sièges larges et moelleux. Aux fenêtres, des doubles rideaux ; aux portes, des tentures ; contre les murailles, quelques tableaux et des gravures. En entrant dans le parloir, M. de Carquebut le trouva désert. Il continua d’avancer, marchant à pas glissés sur le tapis, qui étouffait tout bruit et il pénétra dans le cabinet de travail, désert aussi. Il s’arrêta pour regarder autour de lui et surtout pour écouter. La porte qui faisait communiquer le cabinet de travail avec la bibliothèque était grande ouverte, et la portière en tapisserie était tirée contre le mur ; de même était ouverte la porte de la bibliothèque donnant sur la chambre. En écoutant attentivement, il lui sembla entendre un léger bruit venant de cette chambre ou plus justement du cabinet de toilette y attenant ; ce bruit, à peine perceptible, ressemblait au clapotement de l’eau coulant d’un robinet ouvert. Évidemment le marquis était occupé à sa toilette, et le murmure de l’eau avait dû l’empêcher d’entendre le craquement de la porte du parloir. Doucement M. de Carquebut s’avança vers la table de travail du marquis, sur laquelle étaient étalés pêle-mêle des livres ouverts et des papiers. Le marquis de Rudemont n’avait pas très développé ce que les craniologistes appellent l’organe de l’ordre, c’est-à-dire cette faculté qui consiste à ranger chaque objet dans la place qu’il doit occuper. Lorsqu’il quittait un livre qu’il était en train de lire, il le laissait toujours ouvert à la page où il interrompait sa lecture. Lorsqu’il recevait une lettre, il la posait sur son bureau grande ouverte, pour l’avoir sans cesse devant les yeux et se rappeler ainsi forcément qu’il devait lui faire une réponse. Il agissait ainsi, un peu par paresse d’esprit, pour n’avoir pas besoin de se charger la mémoire, et beaucoup par suite de la confiance qu’il avait dans les personnes qui l’entouraient ; poussant jusqu’à l’extrême le respect de la discrétion envers les autres, il n’admettait pas qu’on n’eût point cette discrétion envers lui-même, et jamais il ne lui était venu à l’esprit qu’on pouvait avoir la pensée de lire une seule des lettres qu’il entassait ainsi sur son bureau. Il ne s’occupait pas des affaires des autres, pourquoi les autres se seraient-ils occupés des siennes ? D’ailleurs n’ayant rien à cacher, il ne sentait point la nécessité du secret ou du mystère. M. de Carquebut connaissait cette disposition du marquis, et, comme il n’avait pas à l’égard de la curiosité les mêmes principes que son cousin, il avait plus d’une fois appris, en feuilletant ce tas de lettres, ce qu’il avait le désir de connaître. Peut-être sur les lettres amassées trouverait-il celle qui l’intriguait si vivement. Ayant constaté que le marquis était dans son cabinet de toilette, il approcha avec précaution de la table de travail. Sur un coin, était posée l’enveloppe qu’il avait vue ; puis au milieu se trouvaient dépliées plusieurs feuilles de papier couvertes d’une écriture serrée. Son premier mouvement fut de prendre ces feuillets et de les cacher dans sa poche, pour les lire plus tard ; mais il réfléchit, au moment où il étendait la main, que le marquis pouvait revenir tout à coup et chercher cette lettre pour la relire. Ne la trouvant pas, il serait trop facile de constater qui l’avait prise. D’ailleurs, entre prendre une lettre et la lire, il y avait une nuance pour la conscience de M. Carquebut. Il s’approcha du bureau et se plaçant debout, vis-à-vis la porte de la chambre, de façon à guetter l’arrivée du marquis, si par hasard il survenait sans faire de bruit ; il étendit doucement la main sur ces feuillets et les retourna avec la précaution de ne pas les froisser, cherchant tout d’abord la signature. Au bas de la dernière page, il ne trouva qu’un trait au-dessous un morceau de journal découpé et collé là. Ne serait-elle pas signée ? ce serait jouer de malheur. Mais, en écartant, délicatement les feuillets, qui malgré ses précautions, bruissaient sous ses doigts, il aperçut deux noms et une adresse : « Emma Lajolais, rue Le Peletier, 37. » Emma Lajolais ! il connaissait ce nom pour celui d’une comédienne à la mode. Si c’était cette comédienne qui écrivait au marquis, alors il n’y avait rien à craindre. Une demande d’argent sans doute. Et, comme, du côté de la chambre, on continuait à n’entendre d’autre bruit que celui de l’eau, il replaça les feuillets dans leur ordre de manière à commencer la lecture par la première page. « Il y a si longtemps que je ne t’ai écrit, mon cher Arthur, que bien certainement tu ne vas pas reconnaître mon écriture, et, en voyant mes pattes de mouche, tu vas te dire : J’ai vu cette écriture autrefois, mais à qui, diable ! appartient-elle ? Sans compter que depuis dix ans elle a dû pas mal changer. Et tu vas chercher. Eh bien ! c’est ton Emma qui t’écrit ; je te le dis tout de suite, pour t’éviter la peine de chercher ma signature, qui d’ailleurs va peut-être se trouver éloignée, car j’ai bien des choses à te conter. Quel effet cela te produit-il à lire ce nom d’Emma ? Autrefois tu me disais si passionnément que tu étais heureux de le prononcer. Pour moi, en écrivant tout à l’heure le nom d’Arthur mon cœur a battu ! Ah ! comme c’est loin dans la réalité, et pourtant dans le souvenir, comme c’est près ! Je te vois encore, entrant dans ma chambre avec ton grand pas de géant, et je me sens encore soulevée dans tes bras quand tu me prenais comme une poupée pour m’embrasser… Mais ce n’est pas pour me perdre dans ces souvenirs que je t’écris. Il faut parler sérieusement, le temps presse. » La première page se terminait sur ce mot. M. de Carquebut fut sur le point de renoncer à sa lecture et de ne pas retourner le feuillet. Que lui importait le reste ? Sa conscience d’ailleurs lui disait que ce qu’il faisait là était presque indélicat ; s’introduire dans les affaires du marquis, v****r ses secrets alors que ces secrets ou ces affaires pouvaient le toucher personnellement, lui, Arthème de Carquebut, cela était tout naturel ; mais, dès l’instant que ces secrets ne le menaçaient pas directement, il se sentait assez disposé à les respecter. Mais les mots « il faut parler sérieusement » le décidèrent à continuer. D’ailleurs rien n’indiquait que le marquis fût disposé à sortir de sa chambre. Il tourna donc le feuillet. « Le sérieux, mon cher Arthur, c’est que me voilà malade, si gravement qu’il ne me reste pas beaucoup de chances pour me relever. Autrement dit, et pour ne pas atténuer la vérité, il ne m’en reste aucune. C’est fini. Des heures, oui ; des journées, peut-être ; mais des semaines, non. Tandis que tu menais dans ton château une existence paisible, (car si je ne t’ai pas donné signe de vie depuis dix ans, je n’ai pas cessé pour cela de m’inquiéter de ce que tu devenais), moi, de mon côté, je n’ai rien changé à mes habitudes d’autrefois. En avant, à outrance. Ç’a été ainsi pendant un certain temps, même pendant longtemps. Mais je n’avais pas assez de fond, comme vous dites dans votre langage du turf ; et aujourd’hui voilà que je suis vannée. Il faut en prendre son parti, et c’est ce que je tâche de faire. Bien entendu il y a autour de moi de braves cœurs qui cherchent à me cacher la vérité, afin de m’adoucir ce vilain moment qu’il va falloir passer ; mais ce vérité-là, on finit toujours par les apprendre un jour ou l’autre. Les médecins qui me soignent disent que ce ne sera rien et qu’avec du temps la santé reviendra. Les journaux où j’ai des amis publient de temps en temps un entrefilet pour annoncer que mademoiselle Emma Lajolais, qu’une cruelle maladie tenait depuis trop longtemps éloignée de la scène, va bientôt reparaître en public, dans un rôle écrit pour elle. Mais, à côté des journaux où j’ai des amis, il y a ceux où j’ai des ennemis, et ceux-là ne se gênent pas pour annoncer, avec une bienveillance féroce, que mademoiselle Lajolais est dans un état désespéré. Je joins à cette lettre un extrait coupé dans un de ces journaux qui te dira la vérité à ce sujet. La vérité, cher bon ami, c’est, que je vais mourir ; voilà la vérité. Et, avant de mourir, je veux te voir. Il est vrai que je vais t’imposer là une pénible, une cruelle visite, et, si je n’écoutais que mon ancienne coquetterie, j’aimerais mieux disparaître, sans que nous vous soyons revus. En apprenant ma mort par un article de journal, je me dresserais devant toi telle que j’étais il y a dix ans, quand nous nous aimions, et ce serait la femme que j’étais il y a dix ans qui resterait dans ton souvenir. Tandis que celle qui te poursuivra désormais, ce sera la malheureuse que tu vas voir, sur son lit, maigrie, défigurée, laide à faire peur. Enfin ne pensons pas à cela ; je dois à cette heure avoir des idées plus hautes et plus fermes. Il ne s’agit plus de moi, il s’agit de Denise. C’est pour elle que je me tourmente, c’est pour elle que je parle, pour elle que je t’écris. » À ce moment, une porte craqua du côté de la chambre, et M. de Carquebut s’éloigna vivement de la table. Il avait fait à peine quelques pas du côté de la fenêtre, quand le marquis parut. – Ah ! dit celui-ci en l’apercevant, vous êtes ici, mon cousin ? Je ne vous, ai pas entendu entrer. – J’étais venu pour vous parler de Mathias, au sujet de sa dernière adjudication de bois. Arthur, en entrant dans le cabinet, s’était dirigé vers la table, et il s’occupait à réunir les feuillets épars de la lettre et à les plier. Il ne parut pas s’apercevoir qu’ils avaient été dérangés ; lorsqu’il les eut pliés, il les plaça dans un portefeuille qu’il serra dans sa poche. M. de Carquebut, remis de son premier mouvement de surprise, remarqua alors que le marquis avait changé de toilette ; son costume de chasse avait été remplacé par un vêtement de voyage. – Mathias, continua M. de Carquebut, voudrait que… Mais le marquis l’interrompit. – Mon cousin, dit-il, je n’ai nulle envie de savoir ce que voudrait Mathias. C’est à vous de voir si ce qu’il demande peut être accordé. Puisque vous voulez bien me rendre le service de vous occuper de mes affaires, je vous demande la grâce de ne pas m’en parler. Vous savez que d’avance je ratifie tout ce que vous faites. D’ailleurs en ce moment je ne pourrais pas vous écouter, je pars pour Paris. Et le marquis serra la main de M. de Carquebut. Quand la calèche eut emmené Arthur, M. de Carquebut monta à l’appartement de sa sœur. – J’ai lu cette lettre, dit-il ; rien à craindre. C’est d’une vieille maîtresse à son lit de mort. Cependant il est question dans cette lettre d’une certaine Denise qui m’inquiète. Quelle peut être cette Denise ?
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