6Quand Pablo leur demanda des renseignements sur son père, aucun de ses camarades de l’agence d’espionnage n’accepta de faire des recherches. Il leur mentit avec une certaine sérénité. Il dit qu’il s’agissait d’un monsieur qui vendait des informations de peu de valeur à plusieurs pays ennemis et qu’il fallait le maintenir sous contrôle.
Ils n’avaient pas le même nom. Son père ne l’avait jamais reconnu légalement. Ce détail facilita les choses. Et le fait que personne ne pouvait imaginer que Pablo fût capable de mettre en danger sa situation économique confortable pour une recherche domestique.
Et pourtant l’enthousiasme avec lequel j’ai accepté de travailler avec des espions a sans doute été une façon de penser qu’ainsi je pourrais le rencontrer à nouveau, réfléchit-il, en descendant en auto du studio au centre-ville.
Cette fois il fit plus attention au chemin. Il se trouvait dans une zone de campagne : des tilleuls, des pins, une végétation bruissante. Et même, dans un virage, il lui sembla deviner dans le miroir du rétroviseur un animal imposant qui traversait la route.
Un sanglier ? Peut-être. Un animal qu’il connaissait pour l’avoir lu mais qui n’était qu’une image sans contours, une forme de la peur et de la férocité qu’il ignorait. Il pensait qu’au Venezuela il n’y avait pas de sanglier. Et en outre il avait toujours vécu dans des grandes villes. C’était sa mère qui lui racontait des histoires de la campagne qui le fascinaient et qui lui semblaient faire partie d’univers pleins de lettres et d’odeurs d’encre et de papier. Des histoires de ces lointains ancêtres, des êtres couverts d’ombre, entourés par les plantations de café où ils travaillaient de l’aube au coucher du soleil pour survivre, tout en priant Maria Lionza, la déesse qui prend soin des gens et de leurs animaux et les enveloppe sous son manteau protecteur.
Mais Pablo aimait les grandes villes. Là tout se mêlait, se diluait. Là, il était possible d’être la délicieuse neutralité d’un visage répété, et les dangers avaient une férocité humaine : des petites dents, des corps couverts de vêtements, de mains, de souliers. Là, on pouvait même survivre accompagné de dieux qui sentaient le maïs et la canne à sucre, d’esprits, de fantômes qui erraient dans des campagnes perdues et qui avaient accompagné l’enfance de Pablo comme une deuxième peau, comme une peau cachée, comme une peau beaucoup plus profonde que la peau.
Il eut du mal à trouver un endroit pour garer son véhicule. Puis il marcha jusqu’à la fontaine qu’on lui avait indiquée. Elle était au milieu de la rue. Il fut ébloui par sa rude beauté. Une fontaine complètement couverte de mousse. Il était devenu impossible de deviner les figures qu’il y avait eu un jour au dessous. L’eau et le vert avaient vaincu la pierre.
Sur le trottoir d’en face il vit la femme au pull. Il fit semblant de la connaître. Ils se donnèrent deux baisers maladroits, parce qu’il essaya de le faire à l’espagnole : joue droite, joue gauche et elle essaya de le faire dans l’autre sens, comme on le fait dans le sud de la France. Ils rirent un peu de cette confusion, puis elle commença à lui indiquer de possibles promenades qu’il pouvait faire dans la ville. Pablo fit semblant de lui prêter attention et il essaya qu’aucun muscle de son visage ne frémît quand elle lui indiqua l’information précise qu’il cherchait.
« Et demain tu dois aller sur la montagne Sainte-Victoire. Là tu trouveras ce dont tu as besoin. »
Pablo haussa les épaules. Il connaissait la montagne. C’était la montagne qu’il avait souvent admirée dans les tableaux de Cézanne. Une splendeur sépia et orange qui s’élevait imposante à quelque dix kilomètres d’Aix-en-Provence et qui offrirait sûrement plusieurs chemins antagoniques.
« Par où dois-je monter ?
— Tu trouveras bien un chemin, répondit-elle. Tu peux maintenant si tu veux, continuer à parcourir la ville. Descends la rue Joseph-Cabassol et en arrivant rue Cardinale tourne à gauche. Là tu trouveras le lycée où Zola et Cézanne ont fait leurs études, mais c’est une façade qui n’a rien de spécial. Porte plutôt ton attention sur la place des Quatre-Dauphins. Elle te plaira. »
Pablo suivit ses indications. En arrivant, il trouva une fontaine couverte d’une toile grise, immense et d’un grillage. Elle était en réparation et elle ne serait visible que dans trois mois. L’endroit était désert. Il attendit un moment. Il espérait que quelqu’un allait se présenter, mais aucune silhouette n’apparut dans la rue. Il regarda une maison de la rue Cardinale qui contrastait avec les autres maisons de l’endroit. Elle était recouverte d’une couche terreuse, comme si un oxyde, un rideau très fin de boue, la recouvrait avec morosité.
« Je pourrais vieillir et mourir dans un endroit comme ça, un endroit perdu au milieu de la beauté, un endroit de décrépitude, installé comme un intrus au milieu de la luminosité de la ville, comme un oubli, comme une résignation. »
Il contempla la porte de l’édifice : pleine de poussière et avec des taches de m********e. Puis il se mit à observer une des fenêtres.
« On dirait alors que j’habite à côté de la fontaine. Parce qu’on n’habite pas à la porte ou dans la rue par où on entre dans la maison, on habite à l’endroit que l’on peut regarder chaque matin de sa fenêtre. »
Il resta un moment à contempler cet édifice en ruines, délabré, qui semblait une tache dans cette rue immaculée. Puis il regarda à nouveau la fontaine cachée. Dans le grillage qui l’entourait pendait un morceau brillant de papier. Il s’approcha et l’arracha précipitamment. Puis il s’éloigna vers le fond, vers l’endroit où s’élevait une église. Il se mit à regarder le papier. Une carte de la montagne Sainte-Victoire avec l’indication très claire d’une route marquée au stylo-bille : le chemin Imoucha.