Pour ce moment de basculement où Max décide de rendre au monde chaque once de douleur qu'elle a absorbée, je vous suggère Hunt You Down par Hit House. Le rythme est lourd, implacable, et porte en lui cette promesse de traque que Valerius va amèrement regretter.
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Mes doigts se referment sur la poignée de fer froid, et l’impact est si v*****t que j'ai l'impression que mes os se transforment en verre. Ce n'est pas un simple objet inerte. C’est une éponge à cauchemars, une relique saturée par des siècles de sadisme méthodique.
Je sens la haine de la lignée de Valerius couler dans mes veines comme un poison brûlant, une lave noire qui cherche une issue, cherchant une proie. La sensation est électrisante, terrifiante, mais étrangement, elle me donne une clarté que je n'ai jamais connue.
Le Sujet 14, est en plein vol. Ses griffes de métal raclent l’air, à quelques centimètres de mon visage, et je peux sentir l'odeur de son haleine de cuivre et d'ozone. Mais pour la première fois de ma vie, je ne recule pas. Je ne ferme pas les yeux en attendant le coup.
J'ai passé mon existence à absorber la douleur des autres, à la laisser me consumer, à être le réceptacle passif des tragédies du passé. C’était mon fardeau. Ma malédiction d'orpheline. Mais ici, dans ce laboratoire qui pue la mort et l'arrogance, je comprends que mon don n'est pas une prison.
C'est une porte qui s’ouvre dans les deux sens. Si je peux recevoir, je peux aussi projeter. Si je peux ressentir l'agonie, je peux aussi l'utiliser pour mordre.
Je ne regarde plus le monstre qui me fonce dessus. Je visualise Valerius, là-haut, sur son piédestal de soie et de mépris. Je puise dans l'objet, non pas pour lire son histoire, mais pour en extraire la moelle épinière, la substance pure de la souffrance qu'il contient. Je force mes barrières mentales à s'effondrer. Je deviens un conducteur, un canal à vif entre cette relique maudite et le monde extérieur. Je sens ma propre identité vibrer, s'étendre, devenir immense et sauvage.
L’énergie qui s'échappe de l'instrument n'est pas de la lumière, c'est une distorsion noire qui fait grésiller l'air et tordre l'espace. Mon sang bat à un rythme féroce, une cadence de chasse. Je ne suis plus la proie. Je ne suis plus la petite couturière aux pieds nus et au cœur brisé. Je suis la tempête que Valerius a lui-même invoquée en me jetant dans cet enfer. Une beauté sauvage et destructrice s'empare de moi, une force qui ne demande qu'à être lâchée.
« Tu voulais voir mon contrôle ? » je murmure, alors que mes yeux commencent à brûler d'une lueur instable, une lueur qui n'appartient à aucun ciel connu. « Regarde bien. »
Je ne frappe pas la bête. Je ne l'esquive même pas. Je sors l'instrument de son logement avec un cri de métal déchiré et je concentre toute la charge émotionnelle de l'objet — les cris étouffés, les supplications ignorées, la chair brûlée par l'alchimie — en une pointe acérée, invisible et dévastatrice.
Le pouvoir de Seraphine vacille autour de moi ; mon propre déchaînement sensoriel est en train de consumer son voile d'invisibilité, l'aspirant comme une mèche dans un brasier.
La bête s'écrase au sol, à mes pieds, terrassée non par un coup physique, mais par une onde de choc mentale. Elle se tord, ses membres mécaniques grinçant dans un spasme de douleur par procuration. Elle n'est plus un prédateur, elle est une victime de nouveau. Mais ce n'est qu'un dommage collatéral.
Mon regard est verrouillé sur Valerius. Je sens le lien se tisser entre nous, un fil d'argent noir qui relie mon instrument de torture à son esprit si propre, si clinique, si lâche.
Je n'ai pas besoin de l'approcher physiquement pour qu'il comprenne qu'il a perdu. Je suis en train de le traquer dans les couloirs de sa propre conscience. Je sens ses barrières alchimiques trembler sous l'assaut de ma projection. Il a passé sa vie à infliger la douleur ; je vais maintenant la lui rendre, avec les intérêts de tous ceux qu'il a brisés pour ses calculs.
Je verrouille mon regard sur Valerius, là-haut, et le monde autour de moi s'efface dans un flou de vibrations. Le Sujet 14 n'est plus qu'un bruit de fond, un tas de chair et de métal qui sanglote sur le sol. Ce qui compte, c'est ce pont de noirceur que je jette entre mon esprit et le sien. Je l'atteins avec l'instrument, ce paratonnerre de souffrance que je pointe vers lui comme une accusation ultime.
Je libère la pression. Je lâche tout.
La projection ne voyage pas dans l'air, elle voyage dans la structure même de la réalité, utilisant les pierres et les métaux comme des autoroutes. C’est un impact invisible qui fait voler en éclats la vitre de protection de sa galerie. Je le vois reculer, son calme olympien se fissurant pour la première fois. Je ne lui envoie pas des images, je lui envoie des sensations brutes, celles qu'il a toujours refusé de ressentir : le goût métallique du sang dans la bouche, le froid du scalpel qui v***e la chair, le désespoir absolu de ceux qu’il a transformés en simples sujets.
Mon esprit s'engouffre dans les failles de sa conscience comme une inondation noire. Je sens ses barrières mentales — des années de déni et de froideur — s’effondrer les unes après les autres sous le poids de la vérité. Valerius, le grand architecte, s'écroule contre la balustrade. Ses mains gantées griffent son propre visage, s'enfoncent dans ses tempes comme s'il essayait d'en arracher les visions insoutenables que je lui impose. Il hurle, mais aucun son ne sort de sa gorge ; c'est un cri qui résonne uniquement dans la dimension psychique, un hurlement d'âme qui déchire le silence du laboratoire.
« Voilà ta vérité ! » je crie, ma propre voix me paraissant étrangère, amplifiée par la puissance de la relique. « Respire-la ! Deviens-la ! »
Je sens son agonie, et pour une seconde terrifiante, cette puissance m'enivre. C'est l'aventure la plus dangereuse de mon âme. Je le chasse dans ses propres souvenirs, je traque chaque recoin de son esprit pour y déposer une graine de folie. Il n'est plus le maître. Il est devenu la victime de son propre héritage.
La pièce entière tremble, les cuves de stase se fissurent sous la pression de mon déchaînement émotionnel.
Seraphine, hébétée, me regarde avec une peur nouvelle. Elle voit ce que je suis capable de devenir quand je cesse de subir.
Je n'ai pas seulement touché Valerius. Je l'ai brisé de l'intérieur, je l'ai forcé à porter le poids de ses crimes. Son contrôle est mort. Maintenant, il ne nous reste qu'un souffle avant que le système ne s'autodétruise sous le poids de ce chaos sensoriel total.
L'onde de choc de ma projection a laissé Valerius pantelant, une épave humaine recroquevillée derrière sa balustrade. Mais le prix de cette attaque est terrifiant : le laboratoire entier entre en résonance. Les lumières clignotent comme des yeux mourants, et le verre de la sphère centrale commence à se zébrer de fissures lumineuses, de veines de lumière qui menacent d'exploser.
« Max ! Maintenant ! » hurle Seraphine en se ruant vers le socle de la machine.
Elle n'a plus besoin de son invisibilité ; le chaos est notre seul manteau, un tourbillon de fumée et d'étincelles. Je lâche l'instrument de torture, qui tombe au sol avec un bruit sourd et mort, sa mission accomplie. Je cours vers la cuve, ignorant la douleur de mes pieds qui courent sur les débris de verre. Mes mains brûlent encore de l'énergie noire que j'ai canalisée, mais je les plaque contre la paroi de verre qui retient Irina.
« Je te tiens, Irina... Je te tiens. »
À travers le verre, je ne ressens plus seulement les schémas mécaniques. Je ressens son cœur, un petit oiseau affolé qui bat contre les parois d'une cage trop étroite. Le système de décompression que j'avais identifié commence à s'emballer, crachant des jets de vapeur glaciale. Les câbles de soie de verre reliés à sa colonne vertébrale vibrent d'une tension insupportable, prêts à rompre et à l'emporter avec eux.
Seraphine surgit à mes côtés. Son visage est marqué par la sueur, sa coiffure est en ruine, elle a perdu cette perfection glaciale et elle n'a jamais été aussi humaine, aussi vibrante. Elle insère ses mains dans les jointures hydrauliques du dôme, utilisant toute sa force pour forcer l'ouverture.
« Aide-moi à la stabiliser ! Si les connexions se rompent d'un coup, son système nerveux va griller ! »
Je ferme les yeux et je plonge une dernière fois dans l'intimité du mécanisme. Je perçois le flux de mana corrompu qui alimente les câbles. D'une main, je saisis le faisceau de soie de verre — la sensation est celle d'empoigner des fils électriques dénudés — et de l'autre, je cherche le point de rupture dans l'esprit d'Irina. Je dois synchroniser sa douleur avec la mienne, créer un pont pour qu'elle ne soit pas foudroyée par le choc du sevrage.
Je lui donne ma force, mon souffle, ma rage.
Le dôme explose vers l'extérieur dans un déluge de particules d'argent et de gaz azuré. C'est magnifique et terrible à la fois. Irina bascule en avant, inerte, libérée enfin du poids de la machine. Nous la rattrapons de justesse, l'arrachant à ses entraves de métal. Elle est si légère, si fragile, comme si Valerius avait déjà extrait une partie de sa vie pour ses calculs.
Ses yeux se révulsent, cherchant la lumière au milieu des décombres et de la fumée. Elle ne nous reconnaît pas encore, mais elle serre faiblement mon poignet, un geste de pure survie. Le lien est rétabli. Elle n'est plus une batterie, elle est redevenue une femme.
Mais autour de nous, le sanctuaire de Valerius devient son propre tombeau. Les générateurs surchargés crachent des étincelles violettes et le rugissement du système de purification commence à aspirer l'air, créant un vent furieux qui hurle dans la nef.
« On sort d'ici, » ordonne Seraphine en passant le bras d'Irina sur son épaule. Ses yeux brillent d'une détermination nouvelle. « Maintenant ! »
Je ramasse un pan de ma robe déchirée, je redresse la tête, et malgré l'épuisement, je sens une étincelle d'exaltation. L'aventure ne fait que commencer. Nous courons vers la sortie, trois ombres fuyant le brasier d'une folie qu'elles ont osé défier.