Chapitre 10 - La galerie des mille solitudes

1937 Words
Les portes de bronze de la Grande Salle pivotent sur leurs gonds avec un gémissement sourd, un son de tonnerre étouffé par les sortilèges d’acoustique qui saturent le Palais. En un instant, l’air froid et salé des quartiers bas est balayé par une vague de chaleur étouffante, un mélange écœurant d’ambre, de sueurs parfumées et de magie ancienne. Je franchis le seuil, et le monde semble se suspendre. Le spectacle est éblouissant, d'un éclat si v*****t qu'il en devient blessant. Des milliers de bougies de cire d'abeille brûlent dans des lustres en cristal de roche qui oscillent doucement au plafond, projetant des éclats de lumière dorée sur les murs recouverts de feuilles d'or. C’est une mer de visages poudrés, de soies irisées et de joyaux qui semblent palpiter comme des cœurs de prédateurs. Je reste en haut de l'escalier d'honneur, mon cœur battant contre mon corset comme un animal pris au piège. Ma psychométrie s'affole ; les vibrations de la salle me parviennent par vagues désordonnées. Je capte l'arrogance des colonnes de marbre qui ont vu passer des siècles de complots, la jalousie des femmes qui me toisent, et ce vide immense, ce silence au milieu du vacarme. Je le cherche. Je cherche la seule lueur qui pourrait justifier ma présence dans cet enfer doré. Mes yeux balayent la foule jusqu'à l'estrade royale, là où la lumière est la plus crue. Alistair est là. Il est magnifique dans son uniforme blanc et or, une image de perfection monarchique qui semble hors de portée. Mais il ne regarde pas vers les portes. Il est penché vers Elena, sa main gantée reposant sur le dossier de son trône avec une familiarité qui me glace le sang. Je commence ma descente. Chaque marche sous mes souliers de satin semble s'effriter, comme si je marchais sur de la poussière d'étoiles morte. Le silence se propage autour de moi à mesure que je descends, une onde de choc qui fige les conversations. Je sens les regards peser sur ma robe bleue, ce bleu qu'il a choisi, ce bleu qui, ici, ressemble à un aveu de culpabilité. Je suis l'or des fous au milieu des pépites véritables. Je me convaincs que s'il lève les yeux, s'il croise mon regard ne serait-ce qu'une seconde, l'illusion redeviendra vérité. Je marche vers lui à travers cette foule de courtisans qui s'écartent avec un mépris poli, une mer humaine qui se referme derrière moi pour m'isoler. Je ne suis plus Maximiliana, la fille qui rêve de livres et de liberté ; je suis la cible d'un spectacle dont je ne connais pas encore le dénouement. La musique reprend, une valse lente et lancinante qui semble ramper sur le sol de marbre. Je suis arrivée au pied de l'estrade. Je lève le menton, mes mains crispées sur le tissu de ma jupe, attendant l'instant où il descendra pour me réclamer. Attendant que l'or cesse d'être une imposture. Les premières notes de la valse s’élèvent, lourdes et solennelles, vibrant dans les fondations mêmes du palais. C’est le signal que toute la cour attendait. Le silence se fait brusquement, un vide d’air oppressant où seul le crépitement des flammes dans les lustres semble encore oser exister. Alistair se lève. Mes poumons se bloquent. C’est maintenant. C’est l’instant où le monde bascule, où le salon bleu devient une réalité publique. Je redresse les épaules, offrant mon visage à la lumière, prête à ce qu’il descende vers moi, prêt à braver l’arène pour me saisir la main. Mais il ne descend pas seul. ​Il tend son bras à la princesse Elena. Elle glisse sa main gantée de soie blanche sur sa manche d’apparat avec une assurance qui me donne la nausée. Leurs bras s'entrelacent, créant une ligne parfaite, une alliance de sang et de rang que rien ne semble pouvoir briser. Ensemble, ils entament la descente des marches de marbre. Chaque pas qu'il fait vers le bas est un coup de poignard dans mes dernières certitudes. Je suis là, au premier rang, si près qu'il pourrait sentir le parfum du santal sur ma peau, si près que je pourrais toucher l'or de son uniforme. Je plonge mon regard dans le sien, y jetant tout mon espoir, toute notre histoire, toutes les nuits passées à rêver d'université et de liberté. Il ne me voit pas. Ses yeux restent fixés droit devant lui, d'une fixité de statue. Il m'évite avec une précision chirurgicale, comme si je n'étais qu'une colonne de marbre de plus, ou une ombre fâcheuse sur le passage de la royauté. Son visage est un masque de glace, lisse, impénétrable. Il passe devant moi sans un cillement, le froufrou de la robe d'Elena balayant le bas de ma propre traîne dans un froissement de mépris. Ils atteignent le centre de la piste. La musique enfle, devenant plus rythmée, plus cruelle. Alistair pose sa main sur la taille d'Elena. Il la fait tourner avec une grâce impeccable. Ils forment un cercle parfait, le centre d'un univers dont je viens d'être violemment éjectée. ​Le "nous" n'existe plus. Il n'y a plus que lui, le Prince, et moi, Maximiliana, la spectatrice de son propre désastre. Percy avait raison. Le silence de la veille n'était pas un bouclier, c'était le prologue de ce reniement. Je reste clouée au sol, les mains glacées, regardant l'homme que j'aime offrir à une autre la promesse qu'il m'avait faite. L'or des fous vient de révéler sa vraie nature : c'est un métal qui ne réchauffe que ceux qui le portent. La musique n'est plus qu'un bourdonnement informe, un bruit de friture qui m'agresse les tympans. Au centre de la piste, Alistair et Elena tournoient dans une symbiose parfaite, deux astres dont la lumière me brûle les yeux. Chaque rotation de leur valse est une meule qui broie mes souvenirs : le salon bleu, ses mains tremblantes, ses promesses de fuite... tout cela n'était donc que du métal vil recouvert d'une fine couche de dorure. Je sens la bile monter dans ma gorge. La douleur n'est pas un cri, c'est un froid polaire qui irradie de ma poitrine vers mes extrémités. Je suis une statue de sel au milieu d'un jardin en fleurs. Autour de moi, les courtisans ne se cachent même plus pour ricaner. Je sens leurs regards comme des piqûres d'insectes sur ma peau nue. Ils savourent ma chute, ils dégustent mon humiliation comme on goûte un vin rare. Ne pleure pas. L'ordre résonne dans mon esprit avec la force d'un décret royal. Je contracte chaque muscle de mon visage jusqu'à ce que mes traits soient aussi rigides que le masque de nacre que je tiens à la main. Mes yeux brûlent, une pression insoutenable s'accumule derrière mes paupières, mais je refuse de leur offrir une seule larme. Je refuse de laisser ces vautours se nourrir de ma détresse. S'ils veulent un spectacle, ils n'auront que le marbre. Ma psychométrie, d'ordinaire si bavarde, s'est tue de terreur. Le sol de la salle de bal ne me transmet plus que la vibration des pas d'Alistair, un rythme régulier, implacable, qui s'éloigne de moi avec une indifférence de métronome. Soudain, une ombre se glisse à mes côtés. Un jeune servant, à peine sorti de l'adolescence, se tient là, les yeux baissés, une coupe de vin vide sur son plateau d'argent. Il ne me regarde pas directement, respectant l'étiquette de l'invisibilité, mais son murmure parvient à mes oreilles, plus tranchant qu'un rasoir. « Mademoiselle Maximiliana... Son Altesse demande que vous l'attendiez dans le petit cabinet des miroirs, à l'aile ouest. Immédiatement. » Il n'attend pas de réponse et s'éclipse dans la foule. C’est un ordre de retrait. Un ordre de disparaître. Alistair veut finir de m'abattre loin des regards, ou peut-être ne supporte-t-il plus la vision de sa propre trahison debout au milieu de sa fête. Je prends une inspiration saccadée, le corset me comprimant les côtes comme si mes propres vêtements voulaient m'étouffer. Je me détourne de la piste de danse, tournant le dos au Prince et à sa future reine. Je traverse la salle, la tête haute, le regard fixe, feignant une dignité qui n'est qu'une façade prête à s'écrouler. Chaque pas est une agonie, mais je marche. Vers lui. Vers la fin. Vers le cabinet des miroirs où il s'apprête à briser ce qu'il reste de mon cœur. Le regard de la princesse Elena me foudroie à l'instant même où Alistair l'entraîne dans le sillage de la valse. Ce n'est pas un regard de haine — la haine impliquerait que je sois une menace — mais un regard de possession absolue, d'une cruauté tranquille. Ses yeux sombres se plantent dans les miens pendant une fraction de seconde, une éternité de mépris où je lis tout ce que les lèvres d'Alistair refusent de prononcer : Tu n'as jamais été qu'une parenthèse. Je suis la règle. Je suis la couronne. Tu es la boue que l'on essuie avant d'entrer au temple. Elle sourit, un battement de cils victorieux, avant de nicher son visage contre l'épaule du prince, m'effaçant d'un geste de nuque. Je fais demi-tour. Le chemin vers la sortie de la Grande Salle ressemble à une traversée du désert sous un soleil de plomb. Les nobles, ces vautours aux plumages de soie, forment une haie d'honneur de la dérision. Leurs rires, étouffés derrière des éventails de plumes précieuses, me fouettent le visage. Je sens leurs chuchotements ramper sur ma traîne de satin : La petite psychomètre croit-elle encore aux contes de fées ? Voyez comme elle est pâle, elle porte le deuil de ses ambitions. Chaque pas est une épreuve de volonté. Ma fierté est la seule chose qui me tient debout, une colonne vertébrale d'acier trempé dans l'humiliation. Mes conduits lacrymaux me brûlent, une lave acide pousse derrière mes paupières, mais je refuse de leur offrir ce spectacle. Si une seule larme s'échappait, ce serait une victoire qu'ils se raconteraient pendant des décennies au lever du roi. Je préférerais mourir de suffocation dans mon corset plutôt que de leur accorder le moindre tressaillement de lèvre. Je quitte enfin le tumulte de la salle pour m'enfoncer dans les galeries de l'aile ouest. Ici, le faste change de nature. La musique s'atténue, devenant un écho lointain et lugubre. Les couloirs sont pavés de porphyre, et l'air y est plus frais, presque sépulcral. Ma marche solitaire est rythmée par le claquement sec de mes talons sur la pierre, un son qui résonne comme un compte à rebours. J'arrive devant le petit cabinet des miroirs. C’est une pièce circulaire, isolée, conçue pour les intrigues et les confidences vénéneuses. En poussant la porte, je suis assaillie par des dizaines de reflets de moi-même. Les murs sont entièrement recouverts de glaces au tain argenté, multipliant à l'infini ma silhouette en bleu. Partout où je regarde, je vois cette Maximiliana brisée, ce fantôme en robe de bal qui attend son bourreau. La magie de la pièce semble amplifier mon propre désarroi ; les miroirs ne se contentent pas de refléter mon image, ils semblent absorber ma chaleur, me renvoyant une image de plus en plus livide, de plus en plus fragile. Je m'arrête au centre de la pièce, entourée de mes propres doubles silencieux, et je serre les poings jusqu'à ce que mes ongles s'enfoncent dans ma chair. Le silence ici est pire que les moqueries de la cour. C'est un silence qui attend une sentence. Et dans le reflet de la porte derrière moi, je vois enfin la poignée d'or pivoter. Alistair entre. Il est encore essoufflé par sa danse avec la princesse, et l'odeur du parfum d'Elena colle encore à ses vêtements.
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