Prévoyez un petit mouchoir (ou un verre de vin) pour ce tête-à-tête sous haute tension : je vous conseille de rester sur Liability de Lorde. Les paroles font tellement écho à cette sensation de Max d'être une erreur de la nature que l'on doit cacher pour ne pas entacher une lignée royale.
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L'air de la nuit est une morsure nécessaire, un b****r glacé qui vient nettoyer l'odeur du banquet — ce mélange écœurant de venin mondain, de vin rance et de sueur poudrée qui me collait à la peau. Je m'appuie contre la balustrade de pierre froide, mes paumes cherchant la rugosité du granit pour m'ancrer dans quelque chose de solide, de brut, de vrai. Sous mes doigts, la pierre millénaire semble pourtant distante, presque méfiante, comme si les fondations mêmes d'Orynthia s'étaient liguées pour me rejeter, faisant de moi une intruse dans le seul lieu que je pensais avoir conquis par le cœur.
Je ne l'entends pas arriver, mais je le sens. Son empreinte thermique est une fréquence que je reconnais entre mille, un écho qui autrefois faisait s'envoler mes pensées vers des horizons doux. Mais ce soir, l'onde n'est plus ce cocon de chaleur dorée. Elle est devenue un courant d'air froid, une vibration parasite d'incertitude et de culpabilité qui fait dresser les poils sur mes bras. Je perçois le poids de son regard dans mon dos, une caresse qui hésite, qui trébuche sur les décombres de mon estime.
« Max. »
Son ton est bas, velouté, teinté de cette autorité naturelle qu'il utilise pour calmer les étalons nerveux dans les écuries royales ou les diplomates de passage. Je ne me retourne pas. Je préfère fixer l'obscurité insondable des jardins, là où les formes géométriques des buis se confondent avec les ombres rampantes, plutôt que de voir le reflet de ma propre humiliation dans ses pupilles bleues.
Je redresse les épaules, mon menton pointé vers l'horizon comme un défi à la nuit elle-même. Je suis Maximiliana, l'orpheline qui a appris à lire le vent, et je ne courberai pas l'échine devant un prince qui se tait.
« Pourquoi as-tu fait ça ? » continue-t-il en s'approchant, son pas feutré sur le marbre. « Tu n'avais pas besoin de les provoquer. Il suffisait de... de sourire, de laisser passer l'orage. De jouer le jeu, tout simplement. »
Un rire sec, dépourvu de la moindre joie, s'échappe de mes lèvres. Il a le goût acide du cuivre et de la révolte pure.
« Jouer le jeu ? » je répète en me tournant enfin, mes yeux lançant des éclairs que même la pénombre ne peut étouffer. « Tu voulais que je reste là, comme une poupée de porcelaine muette et décorative, pendant qu'ils s'amusaient à m'éventrer avec leurs mots tranchants et leurs sourires de prédateurs ? Tu n'as pas dit un mot, Alistair. Pas un seul. Tu as regardé l'incendie dévorer ma dignité sans même esquisser le geste d'appeler les secours. »
Il arrive à ma hauteur, mais il garde une distance de sécurité, comme si ma colère était une fièvre contagieuse qui pourrait ternir son éclat royal. Dans la pénombre, sa parure scintille de mille feux froids ; chaque bouton d'or, chaque broderie d'argent est un rappel cruel de l'abîme qui nous sépare.
« Je ne pouvais pas intervenir sans empirer les choses, Max, » se défend-il, et je perçois enfin la note de fatigue intense dans sa voix, cette lassitude de celui qui porte un secret comme on porte une chaîne trop lourde. « Tu ne comprends pas les enjeux de cette soirée. Ce banquet était un test, une mise à l'épreuve de ma loyauté envers la Couronne... et tu as tout fait voler en éclats par pur orgueil. »
« C'est moi qui suis en éclats, Alistair. Pas leur foutu banquet. »
À la lumière vacillante des torches qui bordent la terrasse, son visage est un masque de douleur contenue, de marbre fissuré. Il tend la main, ses doigts effleurant mon bras avec une hésitation qui me brise le cœur autant qu'elle m'exaspère. Je me dérobe d'un mouvement vif, un frisson de recul instinctif que je ne peux contrôler. Le contact, autrefois électrique et joyeux, me brûle maintenant d'une vérité que je refuse encore de nommer. Je suis la faille dans son armure de perfection, le fardeau qu'on dissimule quand les invités de marque arrivent.
Ses yeux cherchent les miens, une lueur de désespoir sauvage y brille, luttant contre la rigidité de son éducation. Il jette un regard nerveux vers les hautes fenêtres de la salle de bal, là où les silhouettes des courtisans ondulent comme des spectres avides de scandale.
« Pas ici, » murmure-t-il d'une voix pressante, presque suppliante. « On ne peut pas parler ici. Les murs d'Orynthia ont des oreilles, et les statues ici ont appris à voir depuis des siècles. »
Il désigne une petite porte dérobée, noyée dans l'ombre d'une tourelle, un passage secret vers les recoins privés du palais où le protocole n'a plus cours.
« Suis-moi. On va dans le petit salon bleu. J'ai besoin que tu m'écoutes, Max. Loin de leurs regards de faucons. »
Je fixe cette porte, ce passage vers un nouveau huis clos. Mon instinct d'aventurière, celui-là même qui me guidait sur les corniches périlleuses pour le rejoindre, me hurle de fuir dans la direction opposée, de dévaler les marches et de m'enfoncer dans la forêt sauvage jusqu'à ce que mes poumons brûlent de liberté.
Mais mon cœur, cette part de moi qui refuse de lâcher prise, veut encore croire au miracle. Une explication. Un « nous » qui survivrait à l'aurore.
Le petit salon bleu m’accueille avec la froideur feutrée des lieux de jugement. Ici, les murs sont tapissés d'une soie d'un bleu d'abysse, changeant selon l'angle des bougies, et l’odeur de la poussière impériale se mêle à une cire de lavande entêtante qui me monte à la tête. C’est un coffre-fort de velours où les échos lointains du banquet ne parviennent plus.
Alistair verrouille la porte. Le déclic métallique du loquet résonne dans mon ventre comme une sentence. Il reste un long moment le front appuyé contre le bois sombre, les épaules secouées par une respiration hachée, presque convulsive. La superbe du Prince s’est évaporée ; il ne reste qu’un homme qui semble ployer sous le poids du ciel tout entier.
Ma colère commence à s’effriter malgré moi, remplacée par cette empathie dévorante qui est ma plus grande faiblesse. Ma psychométrie capte sa détresse à distance, une onde de choc sourde qui irradie de sa peau, un mélange de peur viscérale et de ferveur.
« Max, » murmure-t-il enfin en se retournant.
Ses yeux sont voilés, chargés d’une tristesse si limpide que mon âme en oublie ses propres cicatrices. Il s'approche, non plus comme un futur roi, mais comme un condamné cherchant sa grâce auprès de sa seule alliée. Ses mains tremblent lorsqu'il saisit les miennes.
« Pardonne-moi. Ce banquet... c'était une torture sans nom. Je me suis haï à chaque seconde de mon silence, à chaque fois que j'ai dû détourner le regard pour ne pas trahir notre secret. »
« Alors pourquoi, Alistair ? Pourquoi m'avoir jetée seule et désarmée dans cette arène de loups ? »
Il lâche un soupir qui ressemble à une déchirure et m'entraîne vers le sofa de brocart. Il s'assoit si près que je sens la chaleur de son souffle erratique sur mon visage. Il sort alors la lettre de sa veste — ce parchemin à la cire rouge, froissé par son angoisse — et la pose entre nous comme un pacte avec le diable.
« Mon père sait tout, Max. L'université, nos projets de fuite, chaque b****r volé dans l'ombre des couloirs. Cette lettre n'était pas un simple message administratif. C'était un ultimatum sanglant et définitif. »
Je sens mon sang se figer dans mes veines. Mon don s'étire vers le papier sans même que je le touche, et je ressens une onde d'autorité absolue, une volonté royale écrasante qui exige l'obéissance aveugle ou la destruction totale. Alistair baisse la tête, sa voix n'est plus qu'un murmure brisé par l'émotion.
« Il me menace de t'envoyer dans les districts désolés du Sud sous une escorte de fer, de t'accuser publiquement de sorcellerie pour avoir utilisé ton don ici. Il dit que tu es une infection pour la lignée pure des souverains. Si je t'avais défendue ce soir, si j'avais montré un atome d'amour devant Elena, il t'aurait fait arrêter avant même que le dessert ne soit servi. »
Un frisson de pure terreur remplace instantanément ma rancœur. Je n'avais pas compris l'ampleur du gouffre qui s'ouvrait sous nos pieds. Je voyais des moqueries mondaines, je n'imaginais pas des cachots humides. La réalité brutale d'Orynthia me frappe au visage : ici, l'amour véritable est un crime d'État, une trahison passible de mort sociale.
« J'ai dû jouer le rôle cruel qu'il attendait, Max. Te traiter comme une distraction sans importance, une curiosité passagère pour amuser un prince s'ennuyant. C'est le seul moyen de lui faire baisser sa garde, le seul moyen de garantir que nous puissions encore franchir les portes du palais à la rentrée. »
Il prend mon visage entre ses mains, ses pouces essuyant une larme traîtresse qui coule sur ma joue. Son regard est un océan de dévotion où je me noie avec une sorte de soulagement désespéré. Mon assurance, mon désir d'aventure, tout s'efface devant le besoin vital d'être protégée par lui, mon ancrage dans ce monde hostile.
« Le bal de l'été... ce sera notre ultime représentation, notre chef-d'œuvre de tromperie. Si nous jouons bien notre partition, s'il croit enfin que je me range à sa volonté, il desserrera l'étau autour de nous. Et lors de cette première danse, ce ne sera pas un adieu, Max, mais notre signal de départ. Les chevaux seront harnachés et prêts derrière les écuries royales. On quittera Orynthia avant que le soleil ne se lève sur leurs lois archaïques et leurs cœurs de pierre. »
Je le regarde, et je veux de toutes mes fibres croire à cette épopée romantique. Je veux croire que son silence au banquet était le plus grand et le plus douloureux des sacrifices. Je veux croire que cette lettre est la seule ombre entre nous. Mon amour est un voile que je rabats volontairement sur mes doutes. Pour moi, Alistair est le soleil, et sans lui, je crains de n'être qu'une ombre sans nom.
« Je te crois, Alistair, » je souffle, me nichant contre son cou, cherchant l'odeur rassurante du musc sous celle de la peur qui l'imprègne. « Je serai l'actrice qu'il faut. Je serai tout ce que tu voudras pour nous sauver. »
Il me serre avec une force qui me coupe presque le souffle, comme s'il craignait que je m'évapore entre ses bras. Mais dans le silence oppressant du salon bleu, ma psychométrie capte une dernière note discordante, un murmure de la matière que je ne peux étouffer.
Le papier de la lettre, sous sa main, ne vibre pas seulement de peur pour moi. Il vibre d'une résolution glacée, d'un calcul politique millimétré qui ne ressemble en rien à la panique d'une fuite amoureuse. Mais je serre les dents, j'étouffe mon don, et je décide de préférer son mensonge doré à l'insupportable réalité de ma solitude.
« Promets-moi juste... que nous danserons ensemble sous les étoiles, » je murmure contre sa peau chaude.
« Je te le promets, Max. Sur ma vie, sur mon sang, sur tout ce que je possède. »
Il m'embrasse, et ce b****r a le goût d'un pacte solennel scellé dans le déni le plus total. Je suis de nouveau sa complice, ignorant avec obstination que je viens peut-être de lui remettre les clés de mes propres chaînes. Je ferme les yeux, savourant l'illusion d'une liberté prochaine, tandis que dehors, le vent d'Orynthia continue de hurler sur les remparts d'une prison dorée que je refuse encore de voir pour ce qu'elle est.