La pluie commence à tomber, fine et glaciale, lavant la suie du manoir sur nos visages. Nous marchons dans l'ombre des venelles, évitant les patrouilles qui sillonnent déjà les grands axes. Le poids d'Irina entre nous devient insoutenable, mais la peur de l'échec agit comme un dernier ressort dans mes muscles.
Le quartier des vieux entrepôts se dessine enfin, un labyrinthe de briques rouges dévorées par le lierre et l'oubli. Au milieu de ce paysage industriel délabré, je la vois. La demeure de Percy.
C’est un bâtiment étrange, une tour étroite de briques sombres qui penche dangereusement vers la rue, comme si elle s’inclinait pour nous saluer. Elle semble ne tenir debout que par miracle, ou peut-être par la seule pression des milliers d’ouvrages que l’on devine entassés derrière chaque fenêtre encrassée. L'édifice respire une sagesse poussiéreuse et une stabilité que seule la connaissance peut offrir face au chaos du monde extérieur.
« On y est, » je souffle, mes doigts engourdis serrant le bras d'Irina.
« C’est ici ? » murmure Seraphine en levant les yeux vers la structure chancelante. « Ça ressemble à un château de cartes prêt à s'effondrer au moindre éternuement. »
« C’est plus solide qu’il n’y paraît, je réponds. C'est le seul endroit où Valerius ne pensera pas à chercher. C'est le sanctuaire du désordre. »
Percy m'avait prévenue, quelques jours plus tôt, dans un de ces échanges cryptiques dont il a le secret : La porte ne sera pas verrouillée avant l'aube, Max. Ne frappe pas, entre simplement. Le silence est le meilleur des codes.
L'aube n'est plus qu'une ligne grise et incertaine à l'horizon. Nous traversons la rue déserte, nos pas résonnant sur les pavés inégaux. Je pose ma main sur la poignée en cuivre terni. Elle tourne sans résistance. Un gémissement de métal, doux et presque accueillant, nous invite à l'intérieur.
L'odeur nous frappe dès le seuil : un mélange entêtant de vieux papier, d'encre séchée, de tabac à pipe et d'herbes médicinales. C’est une odeur de terre ferme après une tempête en haute mer. À l'intérieur, des piles de livres montent jusqu'au plafond, créant des canyons étroits où la lumière de quelques bougies vacillantes dessine des ombres dansantes. Ici, la magie n'est pas une arme, c'est une étude. La pression qui écrasait mes tempes depuis le manoir semble s'évaporer, remplacée par une chaleur protectrice qui palpite au rythme de ce foyer improvisé.
Nous refermons la porte derrière nous. Le verrou s'enclenche avec un clic définitif. Pour la première fois de la nuit, je lâche une inspiration qui ne brûle pas mes poumons.
« Percy ? » j'appelle à voix basse.
Le bruissement d'un parchemin se fait entendre au sommet d'une échelle de bois. Une silhouette émerge de la pénombre, une lanterne à la main. Le refuge est trouvé. Mais alors que je regarde Irina s'effondrer sur un fauteuil de cuir usé, je réalise que si nous avons trouvé un abri pour nos corps, nos esprits, eux, portent encore les stigmates de la bête que nous venons de réveiller.
Le craquement du bois sous ses pas semble accompagner la chute de la tension qui nous maintenait debout. Percy descend l’escalier en colimaçon avec une lenteur calculée, sa lanterne projetant des lueurs ambrées sur les reliures de cuir qui tapissent les murs. Il porte une chemise de lin froissée, les manches retroussées sur des avant-bras tachés d'encre, et cette expression de calme imperturbable qui, ce soir, agit sur moi comme un baume. Son visage, marqué par une honnêteté presque radicale, s'éclaire d'une lueur de soulagement en croisant mon regard.
« Tu es en retard, Max, » dit-il d'une voix douce, mais ses yeux ne mentent pas : il a compté chaque seconde depuis le premier reflet des flammes sur les nuages.
Il pose sa lanterne sur un guéridon croulant sous les parchemins et s'approche sans hésiter. Son regard glisse sur l'état déplorable de nos vêtements, la suie qui nous recouvre et le sang qui macule les mains de Seraphine, mais il ne pose aucune question superflue. La confiance qu'il me porte est une ancre ; il sait que si je suis ici avec deux autres femmes au bord de l'effondrement, c'est que le monde a basculé.
« Percy, j'ai besoin de toi, » je halète en aidant Seraphine à allonger Irina sur une banquette de velours élimé. « Voici Seraphine... et Irina. Tu te souviens d'Irina ? Elle était à l'école avec nous. »
Percy s'approche de la forme inerte d'Irina. Il penche la tête, ses yeux parcourant les runes résiduelles qui scintillent encore faiblement sur la peau de la jeune fille. Son pouvoir de linguiste ne se limite pas aux mots parlés ; il déchiffre les intentions gravées dans la chair comme s'il lisait une grammaire oubliée. Un pli d'amertume barre son front lorsqu'il comprend la syntaxe de la torture qu'elle a subie.
« Je me souviens, » répond-il en hochant la tête avec une gravité solennelle. « Elle aimait les jardins de la bibliothèque. Elle lisait des poèmes que personne d'autre ne comprenait. »
Il pose une main rassurante sur l'épaule d'Irina, et je vois ses lèvres bouger imperceptiblement. Il murmure des mots dans une langue ancienne, un dialecte de soin dont les vibrations semblent apaiser les tremblements de la blessée. Pour Percy, chaque être est un texte sacré que l'on a malmené, et il s'apprête déjà à restaurer les pages déchirées.
« Seraphine, aide-moi à dégager ces fils de soie de verre, » ordonne-t-il avec une autorité tranquille. « Max, va chercher le flacon bleu sur l'étagère derrière les traités de botanique. Il contient une essence de mandragore distillée sous vide. Il faut calmer son système nerveux avant que la magie résiduelle ne provoque une embolie. »
Je m'exécute, mes jambes tremblant de fatigue. En l'observant travailler, je vois en Percy bien plus qu'un érudit. Il est la boussole morale dont nous avons besoin pour ne pas sombrer. Sa loyauté envers moi est absolue, mais je perçois dans l'ombre de ses yeux le poids de son dilemme. Il sait qu'en nous protégeant, il se place en opposition directe avec Alistair, son frère de cœur, le prince qui a laissé l'injustice fleurir sous son nez.
Percy est le seul homme de cette ville capable de dire la vérité au pouvoir, et ce soir, sa vérité se trouve dans les soins qu'il prodigue à une paria. Il ne manie pas l'épée comme Killian, ni la distorsion comme Seraphine, mais tandis qu'il déchiffre les blessures d'Irina pour mieux les refermer, je comprends que sa connaissance est le seul rempart capable de démanteler les mensonges de Valerius.
Le craquement des marches en chêne résonne comme une percussion lente alors que Percy descend. La lanterne qu'il tient à bout de bras projette une lueur ambrée qui glisse sur ses traits fatigués mais d'une honnêteté désarmante. Il porte une chemise de lin froissée et ses lunettes sont posées de travers sur son nez, comme s'il venait de s'arracher à un manuscrit séculaire.
Dès que son regard croise le mien, je vois la boussole de son intégrité s'orienter instantanément vers l'urgence de notre détresse. Il ne pose pas de questions sur le sang ou la fumée qui nous imprègnent. Il voit l'épuisement. Il voit la douleur.
« Max, » murmure-t-il, sa voix étant un baume de stabilité. « Tu es là. »
« On a besoin de toi, Percy. C’est Irina, » je réponds dans un souffle, désignant la silhouette brisée que nous soutenons. « Elle était avec nous à l’école, tu te souviens ? Avant que tout ne bascule. »
Je sens Seraphine se raidir à mes côtés, son regard de prédateur analysant chaque recoin de ce sanctuaire de papier. Je la présente d'un geste rapide :
« Et voici Seraphine. Elle... elle nous a aidées à sortir. »
Percy hoche la tête avec une solennité tranquille. Il ne s'arrête pas sur le nom de Seraphine, ni sur les secrets qui entourent sa naissance. Ses yeux se posent sur Irina avec une compassion immense. Pour lui, elle n'est pas un "sujet" ou un échec alchimique ; elle est une âme à réparer.
« Je me souviens d'elle, Max. Je me souviens de l'éclat qu'elle avait. Posez-la sur la table de cartographie, là-bas. Le parchemin est plus doux que le bois nu. »
D'un geste précis, il écarte des piles de cartes stellaires et des lexiques de runes anciennes. Alors qu'il s'approche pour examiner les marques sur la nuque d'Irina, je vois ses doigts trembler légèrement, non de peur, mais d'une rage contenue face à l'injustice gravée dans la chair.
« Le langage de ces marques est barbare, » grogne-t-il, ses yeux parcourant les cicatrices comme s'il lisait une langue morte et impie. « C'est une syntaxe de souffrance que personne ne devrait avoir à traduire. Mais je peux stabiliser le flux. »
Il se dirige vers une étagère où s'alignent des fioles de verre soufflé, chacune contenant des essences aux couleurs changeantes. Percy est le cerveau dont nous avons besoin, celui qui transforme l'information en protection. Dans ce chaos, il est le seul à ne pas porter de masque.
« Préparez de l'eau chaude et déchirez des draps propres, » ordonne-t-il sans nous regarder, déjà absorbé par la préparation d'un onguent. « On va lui rendre son humanité, mot par mot, soin après soin. Ici, vous êtes sous mon abri. Et rien de ce qui rampe à l'extérieur ne franchira ce seuil sans mon consentement. »
Je regarde ses mains s'activer avec une précision experte. Sa loyauté envers moi est un pilier sur lequel je peux enfin m'appuyer. Dans cette maison qui semble tenir par la seule force des livres, je comprends que Percy est bien plus qu'un savant : il est le gardien de notre vérité.
Percy travaille avec une concentration qui confine à la transe. Ses mains, d'ordinaire si agitées lorsqu'il manipule ses vieux manuscrits, sont maintenant d'une stabilité absolue. Il a disposé autour d'Irina des cristaux de quartz gravés de micro-runes de transfert et plusieurs fioles dont les vapeurs s'entrelacent au-dessus de son corps.
La complexité du processus m'étourdit. Ce n'est pas une simple plaie qu'il panse ; il s'attaque à une architecture magique complexe. Je vois Seraphine, debout dans l'ombre, les bras croisés, le regard brûlant de méfiance et d'une angoisse qu'elle ne parvient plus à dissimuler. Percy, sentant cette tension, commence à parler d'une voix calme, rythmée par le cliquetis de ses instruments.
« Je ne soigne pas seulement la chair, Seraphine, » explique-t-il sans quitter Irina des yeux. « Les marques que vous voyez... ce sont des ancres. Elles lient son énergie vitale à une source extérieure. Si je les arrache brutalement, elle s'éteindra comme une bougie dans un courant d'air. Je dois traduire ces liens, changer leur polarité. »
Il verse une goutte d'un liquide argenté sur la rune la plus sombre de sa nuque. La peau d'Irina frémit, et un sifflement de vapeur s'échappe de la blessure.
« J'utilise une solution de sel alchimique neutre pour saturer les conduits magiques. C’est comme introduire une langue étrangère dans un discours imposé pour en briser la logique. Je réécris le code de sa douleur pour en faire un silence. Regardez... le flux se stabilise. »
Sous nos yeux, la lueur violette malsaine qui pulsait sous la peau d'Irina s'adoucit, virant vers un bleu pâle, presque apaisant. Son souffle, jusqu'ici haché, devient profond et régulier. Le "Savant" est dans son élément : il déconstruit l'horreur avec la patience d'un philologue devant un texte interdit. Il finit par poser un linge tiède sur son front, avant de se redresser lentement, essuyant ses lunettes avec un pan de sa chemise.
Le silence retombe sur la pièce, seulement troublé par le crépitement d'une bouche d'aération. Percy se tourne enfin vers nous. La chaleur protectrice de sa lanterne semble soudain plus crue, plus exigeante. Il pose son regard sur mon visage épuisé, puis sur celui de Seraphine, dont l'armure de glace semble se fissurer sous le poids de la fatigue.
Il croise les bras, adossé à sa table de cartographie encombrée, et nous fixe avec cette honnêteté brutale qui le caractérise.
« Elle dormira pendant plusieurs heures. Le plus dur est passé pour elle, mais pour vous, j'ai l'impression que ce n'est que le début. »
Il marque une pause, son regard passant du manoir en flammes qu'on devine au loin à l'expression hantée de mes yeux.
« Maintenant, dites-moi tout. »