Chapitre 17 - Sœurs de sang et de verre

1409 Words
Mes doigts se referment sur la poignée de fer froid, et l’impact est si v*****t que j'ai l'impression que mes os se transforment en verre. Ce n'est pas un simple objet. C'est une éponge à cauchemars, une relique saturée par des siècles de sadisme méthodique. Je sens la haine de la lignée de Valerius couler dans mes veines comme un poison brûlant, cherchant une issue, cherchant une proie. ​La bête, le Sujet 14, est en plein vol. Ses griffes de métal raclent l’air, à quelques centimètres de mon visage. Mais pour la première fois, je ne recule pas. Je ne ferme pas les yeux. J'ai passé ma vie à absorber la douleur des autres, à la laisser me consumer, à être le réceptacle passif des tragédies du passé. C’était mon fardeau. Ma malédiction. Mais ici, dans ce laboratoire qui pue la mort et l'arrogance, je comprends que mon don est une porte qui s’ouvre dans les deux sens. Si je peux recevoir, je peux aussi projeter. Si je peux ressentir, je peux aussi infecter. Je ne regarde plus le monstre qui me fonce dessus. Je visualise Valerius, là-haut, sur son piédestal de soie et de mépris. Je puise dans l'objet, non pas pour lire son histoire, mais pour en extraire la moelle épinière, la substance pure de l'agonie qu'il contient. Je force mes barrières mentales à s'effondrer. Je deviens un conducteur, un canal à vif entre cette relique maudite et le monde extérieur. L’énergie qui s'échappe de l'instrument n'est pas de la lumière, c'est une distorsion noire qui fait grésiller l'air. Mon sang bat à un rythme sauvage, synchronisé sur la pulsion prédatrice de la chanson que mon âme semble hurler en silence. Je ne suis plus la proie. Je ne suis plus la petite couturière au cœur brisé. Je suis la tempête que Valerius a lui-même invoquée en me jetant dans cet enfer. « Tu voulais voir mon contrôle ? » je murmure, alors que mes yeux commencent à brûler d'une lueur instable. « Regarde bien. » Je ne frappe pas la bête. Je ne l'esquive même pas. Je sors l'instrument de son logement avec un cri de métal déchiré et je concentre toute la charge émotionnelle de l'objet — les cris, les supplications, la chair brûlée — en une pointe acérée, invisible et dévastatrice. Je sens le pouvoir de Seraphine vaciller autour de moi, comme si mon propre déchaînement sensoriel était en train de consumer son voile d'invisibilité. La bête s'écrase au sol, à mes pieds, terrassée non par un coup physique, mais par l'onde de choc mentale que je dégage. Elle se tord, ses membres se contractant dans un spasme de douleur par procuration. Mais ce n'est qu'un dommage collatéral. Mon regard est verrouillé sur Valerius. Je sens le lien se tisser entre nous, un fil d'argent noir qui relie mon instrument de torture à son esprit si propre, si clinique. Je n'ai pas besoin de l'approcher physiquement pour qu'il comprenne. Je suis en train de le traquer dans les couloirs de sa propre conscience. Je sens ses barrières alchimiques trembler sous l'assaut de ma projection. Il a passé sa vie à infliger la douleur ; je vais maintenant la lui rendre, avec les intérêts de tous ceux qu'il a brisés. Je verrouille mon regard sur Valerius, là-haut, et le monde autour de moi s'efface. Le Sujet 14 n'est plus qu'un bruit de fond, une interférence négligeable. Ce qui compte, c'est ce pont de noirceur que je jette entre mon esprit et le sien. Je ne cherche pas à l'atteindre avec mes mains ; je l'atteins avec l'instrument, ce paratonnerre de souffrance que je pointe vers lui comme une accusation. ​Je libère la pression. La projection ne voyage pas dans l'air, elle voyage dans la structure même de la réalité. C’est un impact invisible qui fait voler en éclats la vitre de protection de sa galerie. Je le vois reculer, son calme olympien se fissurant pour la première fois. Je ne lui envoie pas des images, je lui envoie des sensations brutes : le goût du sang dans la bouche, le froid du scalpel sur la peau, le désespoir de ceux qu’il a transformés en "sujets". Je le touche. Mon esprit s'engouffre dans les failles de sa conscience comme une inondation. Je sens ses barrières mentales s’effondrer les unes après les autres. Valerius, le grand architecte de la douleur, s'écroule contre la balustrade, ses mains gantées griffant son propre visage comme s'il essayait d'en arracher les visions que je lui impose. Il hurle, mais aucun son ne sort de sa bouche ; c'est un cri qui résonne uniquement dans la dimension psychique que nous partageons. « Voilà ta vérité ! » je crie, ma propre voix me paraissant étrangère, amplifiée par la puissance de la relique. « Respire-la ! Deviens-la ! » Je sens son agonie, et pour une seconde terrifiante, elle m'enivre. Je le chasse dans ses propres souvenirs, je traque chaque recoin de son esprit pour y déposer une graine de folie. Il n'est plus le maître du laboratoire. Il est devenu la victime de son propre héritage. La pièce entière tremble, les cuves de stase se fissurent sous la pression de mon déchaînement. Seraphine, hébétée, me regarde comme si j'étais devenue un monstre plus dangereux que le Sujet 14. Je n'ai pas seulement touché Valerius. Je l'ai brisé de l'intérieur. Son contrôle est mort. Maintenant, il ne nous reste qu'un souffle avant que le système ne s'autodétruise sous le poids de ce chaos sensoriel. L'onde de choc de ma projection a laissé Valerius pantelant, recroquevillé derrière sa balustrade de fer. Mais le prix de cette attaque est terrifiant : le laboratoire entier entre en résonance. Les lumières clignotent frénétiquement, et le verre de la sphère centrale commence à se zébrer de fissures lumineuses. « Max ! Maintenant ! » hurle Seraphine en se ruant vers le socle de la machine. Elle n'a plus besoin de son invisibilité ; le chaos est notre seul manteau. Je lâche l'instrument de torture, qui tombe au sol avec un bruit sourd et mort, et je cours vers la cuve. Mes mains brûlent encore de l'énergie noire que j'ai canalisée, mais je les plaque contre la paroi de verre qui retient Irina. Ma sœur adoptive. Celle qui a payé pour nos silences, celle qui a été la chair sacrifiée sur l'autel de la démence de Valerius. « Je te tiens, Irina... Je te tiens. » À travers le verre, je ne ressens plus seulement les schémas mécaniques. Je ressens son cœur, un petit oiseau affolé qui bat contre les parois d'une cage trop étroite. Le système de décompression que j'avais identifié plus tôt commence à s'emballer. Les câbles de soie de verre reliés à sa colonne vertébrale vibrent d'une tension insupportable. Seraphine surgit à mes côtés, son visage taché de sang et de sueur, perdant enfin cette perfection glaciale qui la protégeait. Elle insère ses mains dans les jointures hydrauliques du dôme, utilisant toute sa force pour forcer l'ouverture que mon sang et le sien avaient amorcée. « Aide-moi à la stabiliser ! Si les connexions se rompent d'un coup, son système nerveux va griller ! » Je ferme les yeux et je plonge une dernière fois dans l'intimité psychique du mécanisme. Je perçois le flux de mana qui alimente les câbles. D'une main, je saisis le faisceau de soie de verre, et de l'autre, je cherche le point de rupture dans l'esprit d'Irina. Je dois synchroniser sa douleur avec la mienne pour qu'elle ne soit pas foudroyée par le choc du sevrage magique. Le dôme explose vers l'extérieur dans un déluge de particules d'argent et de gaz azuré. Irina bascule en avant, inerte. Nous la rattrapons de justesse, une sœur de chaque côté, l'arrachant à ses entraves de métal. Elle est si légère, si fragile, comme si Valerius avait déjà extrait la moitié de sa substance. Ses yeux se révulsent, cherchant la lumière au milieu des décombres. Elle ne nous reconnaît pas encore, mais elle serre faiblement mon poignet. Le lien est rétabli. Elle n'est plus une batterie, elle est redevenue une âme. Mais autour de nous, le laboratoire commence à s'effondrer. Les générateurs surchargés crachent des étincelles violettes et le rugissement du système de purification par le vide commence à aspirer l'air de la pièce. « On sort d'ici, » ordonne Seraphine en passant le bras d'Irina sur son épaule. « Maintenant ! »
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