Je marche sans but, mes talons martelant le pavé avec une régularité de métronome, un bruit sec qui tente de couvrir le vacarme de mes pensées. Je ne peux pas rentrer. L'idée même de franchir le seuil de mon appartement me donne la nausée. Chaque recoin de ces quelques mètres carrés est une mine prête à exploser : l'odeur de son thé préféré qui imprègne encore les rideaux, le livre qu'il a laissé ouvert sur la table, l'empreinte de son corps sur mon lit... Tout là-bas n'est qu'un sanctuaire dédié à un mensonge.
La robe bleue, si lourde et si coûteuse, s'accroche à mes jambes comme un linceul dont je n'arrive pas à me défaire. Je me fiche de la déchirer, je me fiche des taches de boue qui dévorent le satin de mes souliers. Je veux juste m'épuiser, marcher jusqu'à ce que mes muscles hurlent plus fort que mon cœur, jusqu'à ce que la fatigue engourdisse cette douleur qui me brûle les entrailles.
Je m'enfonce dans les quartiers du port, là où l'air est plus épais, chargé de sel et de goudron. Ici, les lumières ne sont pas des globes magiques, mais des fanaux vacillants qui luttent contre une obscurité vorace. Je ne suis plus Maximiliana la rêveuse, je ne suis plus la favorite d'un prince ; je suis une ombre parmi les ombres, une silhouette égarée qui cherche à se perdre.
La sueur perle sur mon front malgré la fraîcheur de la nuit, et je sens le sang battre dans mes tempes avec une violence nouvelle. C'est une étrange sensation de puissance qui naît du désespoir. Il m'a tout pris — mon innocence, mes espoirs, mes larmes — mais en faisant cela, il m'a dépouillée de ma peur. Je n'ai plus rien à perdre, et cette réalisation est un poison qui commence à se transformer en carburant.
Je continue d'avancer, fuyant la mémoire d'un homme qui n'a jamais existé. Je ne cherche plus un refuge, je cherche une issue. Et tandis que le brouillard commence à ramper entre les entrepôts, je sens que le destin n'en a pas fini avec moi. Il reste encore quelque chose à donner, quelque chose qui ne sera ni des mots, ni des promesses, mais du sang, de la sueur et des larmes versés pour une vérité que l'or ne pourra jamais acheter.
Le brouillard s’épaissit, transformant les silhouettes des grues du port en monstres de métal tapis dans l’ombre. Mes pieds me font souffrir, mais cette douleur physique est une ancre, la seule chose qui m’empêche de dériver totalement.
C'est alors que je la vois.
À une dizaine de mètres, une silhouette émerge d'une ruelle transversale. Elle ne marche pas, elle vacille, ses mouvements saccadés rappelant ceux d'une marionnette dont les fils auraient été partiellement tranchés. Elle porte une chemise de nuit d'un blanc spectral, déchirée et tachée de terre, qui tranche violemment avec l'obscurité ambiante. Ses cheveux, d'un blond si pâle qu'ils semblent presque gris sous la lueur d'un fanal, cachent son visage.
« Hé !... Est-ce que ça va ? »
Ma voix sort enrouée, étrangère. La silhouette s'immobilise. Un frisson parcourt son corps avant qu'elle ne s'effondre lourdement sur les pavés humides. L'instinct prend le dessus sur ma propre détresse. J'oublie ma robe, j'oublie ma ruine personnelle, et je m'élance vers elle.
Je m'agenouille dans la boue à ses côtés. C'est Irina. Cette fille discrète de l'école, celle que l'on ne remarquait jamais, si ce n'est pour sa pâleur maladive. Mais ici, sous la lumière crue de la lune qui perce les nuages, elle ressemble à un cadavre que l'on vient de déterrer. Sa peau est translucide, laissant apparaître un réseau de veines d'un bleu électrique, et ses bras... ses bras sont couverts de marques de ponctions et de cicatrices chirurgicales encore fraîches.
« Irina ? Regarde-moi ! »
Elle est inconsciente, son souffle n'est qu'un sifflement erratique. Prise de panique, j'oublie la règle d'or de ma survie. J'oublie mes gants. Je les arrache fébrilement pour chercher son pouls au creux de son cou.
Dès que ma peau nue entre en contact avec la sienne, le monde explose.
Ce n'est pas une simple résonance, c'est une effraction. Ma conscience est violemment arrachée au pavé humide pour être projetée dans un abîme de sensations blanches et stériles. La vision me percute avec la force d'un haut-le-cœur : je vois des plafonds de pierre suintants éclairés par des lampes alchimiques dont le grésillement électrique semble me vriller le crâne.
Puis, l'horreur se précise. Je ressens le froid mordant d'une table d'acier contre mon dos. Je sens des sangles de cuir qui s'enfoncent dans mes poignets, immobilisant chaque muscle. Mais le pire, c'est cette odeur : un mélange rance de chair brûlée, d'ozone et de produits chimiques si corrosifs qu'ils me brûlent la gorge par procuration.
Dans le reflet d'une fiole en verre, je vois des mains. Des mains gantées de cuir fin, d'une précision chirurgicale, qui manipulent des aiguilles de cristal reliées à des tubes de cuivre. Je ressens l'intrusion. Une douleur liquide, comme du plomb fondu, qu'on injecte directement dans les veines pour forcer la magie à se distordre, à se briser, à devenir autre chose.
Puis un murmure : Encore une dose.
Une voix calme. Une voix cultivée, d'une politesse terrifiante. Une voix que j'ai déjà entendue.
Mon esprit remonte à la surface, cherchant désespérément un point d'ancrage. Je revois les salons dorés du Palais. Je revois ce visage croisé entre deux portes, cet homme à la stature imposante et au regard vide, celui que les courtisans saluaient avec une crainte respectueuse. Ce n'est pas un inconnu. C'est l'un des piliers du Conseil, un homme de l'ombre que j'ai vu s'entretenir à voix basse avec le Roi.
La vision s'achève sur un cri qui n'est pas le mien, un hurlement de l'âme face à la distorsion de sa propre essence.
Je suis projetée en arrière, mes mains s'arrachant au cou d'Irina comme si j'avais touché un fer rouge. Je retombe lourdement dans la boue, le corps secoué par des spasmes. Mes doigts sont engourdis, parcourus par des décharges résiduelles de magie instable.
Je regarde Irina, cette silhouette brisée qui gît à mes pieds. Elle n'est plus seulement une camarade de classe. Elle est le témoin d'une monstruosité qui dépasse les petites trahisons de cœur. Cet homme... celui que j'ai vu au Palais... il n'étudie pas la magie. Il la mutile. Et il le fait avec la bénédiction silencieuse de la couronne.
Le choc émotionnel causé par Alistair se transforme instantanément en une rage froide, une sueur glacée qui me redonne une lucidité brutale. Je ne suis plus la victime d'une amourette. Je suis celle qui sait.
Un bruit de bottes ferrées retentit au bout de la ruelle, brisant le brouillard. Des lanternes sombres se rapprochent, balayant les murs de briques. Ils arrivent. Ses chiens de garde arrivent pour récupérer leur matériel.
Le bruit des bottes sur les pavés se rapproche, un martèlement lourd et coordonné qui résonne comme une sentence. Je ne peux pas la laisser là. Pas après ce que j’ai vu.
Je glisse mes bras sous les épaules d'Irina. Elle est d’une légèreté effrayante, comme si ses os avaient été vidés de leur substance par les expériences de cet homme. Je grogne sous l’effort, mes muscles protestant alors que je soulève ce corps inerte. Ma robe de bal, ce chef-d'œuvre de soie bleue, s'enroule autour de mes jambes, me faisant trébucher à chaque pas. Elle est devenue un carcan, une entrave ridicule dans cette ruelle qui sent la mort et le sel.
« Allez, Irina... aide-moi... »
Je traverse la rue, le souffle court, visant l'ombre d'un porche de l'autre côté. Mes pieds glissent dans la boue. La sueur brûle mes yeux, se mélangeant à la pluie fine qui commence à tomber. Je ne suis qu'à quelques mètres de l'obscurité salvatrice quand une lumière crue déchire le brouillard.
« Halte ! Au nom du Conseil ! »
Le cri me fige sur place. Je pivote, Irina toujours pressée contre moi, et je vois quatre hommes émerger de la brume. Ils ne portent pas l'armure étincelante des gardes du Palais, mais des uniformes de cuir noir, fonctionnels, sans insignes apparents. Leurs visages sont dissimulés derrière des masques de fer qui leur donnent l'air d'automates sans âme.
Je tente un dernier pas, une dernière impulsion vers l'ombre, mais le cercle se referme déjà. L'un des gardes, plus massif que les autres, avance vers moi, sa lanterne braquée directement sur mon visage.
« Lâchez le sujet, mademoiselle, » ordonne-t-il d'une voix dénuée de toute émotion.
« C'est une élève de l'école ! Elle est blessée ! je m'écrie, tentant de masquer le tremblement de ma voix par une indignation que je ne ressens plus. »
Il ne répond pas. Il ne discute pas. Il tend une main gantée de métal vers le bras d'Irina. Par réflexe, je resserre ma prise, mais la fatigue et le choc ont eu raison de mes forces. D'un geste sec et brutal, il m'écarte. Je perds l'équilibre et je m'effondre sur les pavés, les mains écorchées, regardant avec horreur Irina me glisser entre les doigts.
Ils la ramassent comme on ramasserait un paquet oublié. Aucune douceur, aucune humanité. Pour eux, elle n'est qu'un bien qu'on restitue à son propriétaire. Je tente de me relever, prête à hurler, à griffer, à utiliser mes mains nues pour les arrêter, mais la pointe d'une lame de fer froid vient se loger sous mon menton.
« Un mot de plus, et vous nous accompagnerez pour "interrogatoire", » murmure le garde.
Je reste là, le souffle coupé, le métal glacé contre ma peau, obligée de regarder l'innommable se produire sous mes yeux.