Je suis à genoux, les paumes pressées contre le muret de cette bâtisse infâme, et je sens ma raison s'effriter. Ici, les pierres ne murmurent pas ; elles hurlent. C’est un vacarme de souffrances spectrales qui sature mes canaux sensoriels, une cacophonie de morts qui refusent de se taire. La nausée me submerge, le goût du fer et de la peur inonde ma bouche.
Soudain, l’air se déchire à quelques centimètres de moi.
Il n'y a aucun bruit, aucun souffle, juste une silhouette qui s'extrait du néant comme si elle traversait un rideau de fumée. Je sursaute, manquant de basculer en arrière, mais une main gantée, ferme et glaciale, se referme sur mon épaule pour me stabiliser.
Séraphine.
Elle se tient là, d'une élégance tranchante qui semble être une insulte à la crasse de cette ruelle. Sa beauté est une lame de rasoir, ses traits d'une perfection si symétrique qu'ils en deviennent effrayants. Elle ne porte aucune trace de la panique qui me dévore ; elle est le calme au centre d'un ouragan de folie.
« Respire, Maximiliana. Si tu te laisses submerger maintenant, tu finiras comme les échos que tu entends : une simple vibration dans le mortier. »
Sa voix est un scalpel, précise et sans émotion. Elle me lâche et se redresse, jetant un regard méprisant vers la demeure de pierre sombre.
« Je t'ai vue suivre le fiacre depuis le port. Je savais que ton instinct te mènerait ici, même si ton don te torture. Tu n'as pas besoin de m'expliquer ce que tu ressens. Je sais. »
Elle ne me regarde pas, ses yeux scrutant les patrouilles invisibles derrière les hauts murs. Il y a une ressemblance troublante entre elle et l'homme que j'ai vu dans ma vision, cette même noblesse austère, mais chez elle, c'est un bouclier, pas une arme.
« Ce lieu appartient à mon père, Valerius, » continue-t-elle, et le mot "père" semble laisser un goût de cendre sur ses lèvres. « Il ne voit pas des êtres humains, il voit du matériel biologique. Ce que tu as perçu à travers Irina n'est que la surface de sa démence. Il l'a récupérée, et il va reprendre là où il s'était arrêté. »
Je me relève péniblement, essuyant la boue sur ma robe bleue dévastée. Sa froideur m'intimide, mais sa présence agit comme un ancrage. Elle ne me cache rien, elle ne prend pas de gants. Elle sait que je suis brisée par la trahison d'Alistair, mais elle s'en moque. Elle a besoin de l'outil que je suis devenue.
« Tu es la seule capable de "sentir" la vie à travers la pierre là où je ne peux qu'être invisible, » murmure-t-elle en se tournant vers moi, son regard d'acier plongeant dans le mien. « Je peux nous faire entrer, mais j'ai besoin que tu me guides vers les chambres inférieures sans que nous ne croisions un seul garde. Si tu veux sauver Irina, si tu veux donner un sens à cette agonie qui te traverse, c'est maintenant. »
Le masque de la perfection qu'elle arbore semble s'effriter un instant, laissant entrevoir un abîme de culpabilité, avant de se reformer, plus lisse que jamais. Elle me tend une main, m'invitant à franchir le seuil de la folie.
Seraphine ne perd pas un instant. Alors que je lutte encore pour ne pas vomir sous l’assaut des cris de la pierre, elle fait un pas vers moi. Ses yeux, d'un gris d'orage, semblent scanner les ondes de panique qui émanent de mon corps.
« Donne-moi ta main, Maximiliana. Et surtout, n'essaie pas de comprendre ce qui se passe. Contente-toi d'exister. »
Je lui tends ma main tremblante. Dès que nos doigts se croisent, une sensation de vide absolu m'envahit. Ce n'est pas le froid de la mort, c'est l'absence totale de présence. C'est comme si la lumière, l'air et même le son décidaient soudain de contourner l'espace que nous occupons.
Seraphine ferme les yeux, et je sens une onde de calme forcé se propager de son bras au mien. Autour de nous, la ruelle commence à se troubler, les contours des murs deviennent flous, comme une peinture à l'huile diluée sous la pluie. En une fraction de seconde, nous disparaissons. Je baisse les yeux sur mon corps et je ne vois plus que l'asphalte à travers mes propres jambes. Nous sommes devenues des spectres, des anomalies dans la structure de la réalité.
« Ne lâche pas, » murmure sa voix, qui semble désormais venir d'outre-tombe, étouffée par le voile de son pouvoir. « Mon père a des capteurs partout. Tant que tu tiens ma main, tu n'es qu'un courant d'air. Mais tes pieds... tes pieds touchent encore le sol. Utilise ce contact. Dis-moi où ils sont. »
Elle nous entraîne vers la grille monumentale. Nous passons devant deux gardes dont je pourrais sentir la chaleur du souffle, mais ils ne voient rien. Ils ne sentent rien. Seraphine est un trou noir sensoriel. Pourtant, pour moi, le calvaire continue : même invisible, je suis pieds nus sur les graviers de l'allée. Chaque petit caillou que j'écrase m'envoie l'écho d'un pas de garde passé par là il y a une heure, chaque vibration du portail que nous longeons me hurle le passage de la voiture d'Irina.
Nous avançons comme deux fantômes dans un jardin de cauchemars. Seraphine bouge avec une précision de prédatrice, nous glissant entre les rayons des lanternes avec une aisance qui trahit des années de pratique. Elle ne se contente pas de nous cacher ; elle manipule le silence pour qu'il nous dévore. Je suis la boussole, elle est le manteau. Ensemble, nous franchissons le perron, là où l'odeur de l'alchimie devient si forte qu'elle semble pouvoir dissoudre le voile d'invisibilité de Séraphine.
Nous approchons des marches de marbre gris qui mènent au hall d'entrée, et l'air semble s'épaissir, saturé par une magie de surveillance qui palpite comme un cœur malade.
Seraphine resserre sa prise sur mon poignet, et je sens son pouvoir se déployer en couches successives, nous enveloppant d'un froid anesthésiant. Elle ne se contente pas de nous effacer ; elle courbe la lumière et étouffe les vibrations atomiques de nos mouvements. Mais l'invisibilité est un mensonge que les pierres, elles, ne croient pas.
Devant nous, une patrouille de trois gardes en armure de cuir noir traverse l'esplanade. Ils ne voient rien, mais je sens le poids de leurs pas résonner dans mes dents. Ils portent des amulettes de détection qui luisent d'un violet malsain, des artefacts conçus pour repérer les anomalies magiques. Seraphine nous fige. Nous devenons deux statues de vide.
Un servant sort par une porte latérale, portant un plateau d'instruments chirurgicaux qui tintent avec un bruit de cristal brisé. Il passe si près que je pourrais compter les perles de sueur sur son front. Il traverse notre espace, son regard vide fixé sur le sol, ignorant que l'air qu'il déplace se heurte à deux spectres.
Le véritable obstacle n'est pas humain. Une barrière de runes protectrices ondule devant le seuil, des fils de soie magique presque invisibles qui quadrillent l'entrée. Si un seul de ces fils est effleuré, l'alarme ne sera pas sonore ; elle sera mentale, une décharge de douleur qui alertera chaque garde du manoir.
« Guide-moi, » expire Seraphine dans un souffle qui semble ne jamais quitter ses lèvres. « Touche le sol. Dis-moi où la magie est la plus faible. »
Je m'accroupis, l'estomac retourné par la nausée. Je pose le bout de mes doigts nus sur la première marche. L'invasion est immédiate. Je ne vois pas seulement les fils ; je ressens leur intention. Ils sont chargés de la paranoïa de Valerius. Chaque rune est un œil ouvert, une promesse de châtiment. Je perçois une faille, un endroit où le mortier a vieilli et où le courant magique s'effiloche.
« À gauche, » je murmure, la voix étranglée. « Entre la troisième et la quatrième dalle. Il y a un vide... un angle mort. »
Nous glissons comme de la fumée, Seraphine synchronisant nos respirations jusqu'à ce que nous ne formions plus qu'une seule entité spectrale. Nous enjambons les pièges invisibles, nos mouvements dictés par la géographie de la souffrance que je lis dans les matériaux du bâtiment. Chaque centimètre gagné est une victoire sur la folie.
La porte massive se dresse enfin devant nous, ses gonds imprégnés d'une huile alchimique qui empêche tout grincement, mais qui hurle à mon toucher la mémoire des centaines de prisonniers qu'elle a vus passer. Nous franchissons le seuil, quittant le monde des vivants pour entrer dans l'estomac de la bête.