Je reste immobile, le souffle encore court de mon ascension, tandis que le silence de la bibliothèque s'étire comme une corde prête à rompre. Alistair me fixe, et pendant un battement de cœur, l'air entre nous a le goût de la craie sèche.
Puis, le masque se fissure. Ses yeux de glacier se réchauffent d’une lueur feinte, mais mon don ne ment pas : je perçois la vibration résiduelle de la lettre sous ses doigts, une fréquence de fer et de condamnation.
« Max, » répète-t-il, cette fois avec une douceur qui a la texture d'un fruit trop mûr, presque écœurant. « Tu m'as fait peur. »
Il esquisse un sourire, mais c'est un sourire qui ne pèse rien, une simple ligne tracée sur du sable. Dans son esprit, je le sens, les mots de son père résonnent comme des coups de marteau sur une enclume. Je ne peux pas lire ses pensées, mais je ressens l'écho de la lettre : elle sent l'ordre impérial, la fin des jeux, et une menace qui a l'odeur du sang froid. L'autorité du Roi est là, présente dans la pièce, invisible et pourtant assez lourde pour m'écraser les poumons.
Je fais un pas vers lui, cherchant à retrouver l'homme de l'aube, celui dont la peau sentait la promesse et le lin.
« C’était quoi, cette lettre ? » je demande, et ma propre voix me semble étrangement petite, une note fragile perdue sous les hautes voûtes de pierre. « Tu avais l'air... ailleurs. »
Alistair ne répond pas tout de suite. D'un mouvement fluide, presque trop élégant pour être honnête, il fait glisser le parchemin dans la poche intérieure de sa veste. Le froissement du papier a le son d'un serpent qui se glisse dans les hautes herbes. Il dissimule le secret contre son cœur, là où je posais ma tête ce matin même.
Il réduit l'espace entre nous, ses mains venant se poser sur mes bras. Ses doigts sont chauds, mais c'est une chaleur qui me semble soudain artificielle, comme un feu de cheminée qui ne réchauffe pas les murs d'une cellule.
« Rien qui ne doive troubler ton joli visage, Max, » murmure-t-il. « Juste les exigences habituelles de mon père. Des détails sur le protocole de la rentrée à l'Université d'Orynthia. Tu sais comment il est... il veut que tout soit parfait. »
Le mensonge flotte dans l'air avec une odeur de parfum bon marché qui cherche à masquer une décomposition. Je veux le croire. Je me raccroche à sa poitrine, respirant l'odeur des roses qui s'accroche encore à son col, mais pour la première fois, cette odeur me semble synthétique.
Je préfère ignorer l'onde de choc glaciale qui vient de traverser ses mains pour se ficher dans mes bras. Je ris doucement, un son qui a le goût du verre pilé.
« J’ai cru que c’était grave. Tu avais l’air si... sérieux. »
« Jamais avec toi, » répond-il.
Il m'attire contre lui, m'enveloppant dans son manteau princier. Je ferme les yeux, me blottissant contre le secret qu'il cache dans sa poche. Sa main caresse mes cheveux, mais je sens le poids de son silence. C'est un silence qui a le goût du plomb.
Alistair m’entraîne vers l'une des alcôves de lecture, là où le soleil traverse les vitraux pour jeter des taches de pourpre et d'or sur le parquet ciré. Il s’installe dans un fauteuil de cuir profond et me tire sur ses genoux. Le mouvement est fluide, familier, presque trop parfait. C’est une chorégraphie que nous avons répétée cent fois, mais aujourd'hui, le cuir du fauteuil craque avec une résonance de bois sec qui se brise.
« Alors, raconte-moi, » dit-il en enroulant une mèche de mes cheveux autour de son doigt. « Comment la future éminence de la psychométrie d’Orynthia a-t-elle réussi à tromper la vigilance des gardes de la terrasse Est ? »
Son ton est léger, badin. Il a retrouvé ce goût de brioche chaude et de sucre qui me rendait ivre autrefois. Je me laisse aller contre son épaule, ma tête reposant juste à côté de la poche où la lettre du Roi est désormais cachée. Je pourrais tendre la main. Je pourrais effleurer le papier et laisser le flux de la vérité m'envahir. Mais je préfère me noyer dans son regard.
« J’ai utilisé les gargouilles comme complices, » je réponds en essayant d'imiter son insouciance. « Elles sont bien plus discrètes que tes sentinelles. Et elles ne posent pas de questions sur ma lignée, elles. »
Je lance cela comme une plaisanterie, mais le mot "lignée" reste suspendu dans l'air, acide comme une goutte de citron dans du lait. Alistair ne cille pas. Il rit, un son cristallin qui remplit l'espace entre les étagères chargées de vieux grimoires.
« Les gargouilles ont toujours eu meilleur goût que mes oncles, » concède-t-il. « Imagine leur tête s'ils t'avaient vue. Ils auraient crié au scandale, ou à la sorcellerie. »
« Tant qu'ils ne crient pas à l'expulsion, » je murmure.
Je cherche son regard, espérant y lire une confirmation, une promesse que l'université d'Orynthia est toujours notre horizon. Il me caresse la joue, et son pouce trace une ligne lente sur ma mâchoire. C’est une caresse qui sent le miel, mais derrière, je perçois une note métallique de culpabilité, comme le sang qu'on lèche sur une lèvre fendue.
« Ne sois pas idiote, Max. On a déjà tout prévu. L'appartement près du parc, les cours de droit pour moi, tes recherches sur les artefacts pour toi... Rien n'a changé. Pourquoi est-ce que tout devrait changer ? »
Il pose la question avec une telle conviction que j'ai presque honte de mon intuition. La naïveté est une couverture douce, et je m'y enroule de nouveau, fermant les yeux pour ne plus voir la rigidité de ses épaules. Nous parlons des couleurs des rideaux que nous choisirons pour notre futur salon, du goût du café qu'on boira sur le balcon, loin du protocole et des roses étouffantes du palais.
C’est une conversation fantôme, une architecture de mots bâtie sur des sables mouvants. À chaque phrase, l'odeur de l'encre agressive de la lettre semble s'insinuer dans mes narines, mais je la chasse. Je ris de ses imitations du doyen de la faculté, je planifie des pique-n****s dans des jardins que nous ne visiterons peut-être jamais.
« Tu es ma seule certitude, Max, » dit-il soudain, en plongeant ses yeux dans les miens.
Cette phrase a la saveur d'une ancre jetée en pleine tempête. Elle est belle, elle est lourde, mais dans ma poitrine, mon don s'agite. Le médaillon à mon cou devient brûlant, comme s'il essayait de m'avertir que les mots qu'il prononce sont des diamants de synthèse : brillants, impeccables, mais nés d'une pression artificielle.
Je l’embrasse pour faire taire mes doutes. Le b****r a le goût du déni. C’est une discussion "comme si de rien n’était", alors que tout, absolument tout, est déjà en train de s'effondrer derrière les reliures dorées de la bibliothèque.
Il se lève, m’entraînant avec lui dans le creux de ses bras, et me presse contre son torse. Le monde autour de nous — les milliers de livres, les secrets d'État, les murmures de la cour — semble s'évaporer pour ne laisser que la pulsation de nos deux cœurs, un rythme désynchronisé qui cherche désespérément à s'accorder.
Alistair penche la tête, son souffle venant caresser l'oreille qu'il a dégagée d'une mèche rebelle. Ce souffle a le goût du crépuscule, une chaleur douce qui s'étire avant l'obscurité.
« Oublie les gardes, Max. Oublie les lettres et les ombres, » murmure-t-il d'une voix qui a retrouvé son épaisseur de velours, une note si basse qu'elle semble vibrer jusque dans la moelle de mes os. « Dans deux jours, ce sera le Bal de l'Été. La grande coupole sera ouverte sur les étoiles, et rien d'autre n'existera. »
Ses mains descendent dans le bas de mon dos, m'attirant plus près, une ancre charnelle au milieu du tumulte invisible. Il prend mon visage entre ses paumes, et ses pouces dessinent des cercles apaisants sur mes tempes, là où mes doutes cognent encore sourdement.
« Je te fais une promesse, » continue-t-il en ancrant son regard bleu dans le mien. « La première danse est à nous. Devant mon père, devant la cour, devant le monde entier. Ce sera notre moment. Personne ne pourra nous l'enlever. »
Cette promesse a la saveur d'un fruit défendu, sucré et dangereux. Dans ma naïveté, je n'y vois pas un acte de défi désespéré, mais une déclaration de guerre contre les conventions. Je m'imagine déjà dans ses bras, tournoyant sous les lustres de cristal, portée par une musique qui couvrirait enfin les rumeurs acides des couloirs. Je me vois reine, non par le sang, mais par son choix.
Je lève la main pour effleurer le médaillon qui repose sur ma peau, ce fragment de lui qui m'accompagne partout. Le métal est tiède, imprégné de ma propre chaleur et de l'aura protectrice qu'il dégage. Je veux croire que ce bijou est un talisman, une barrière magique que les mensonges ne peuvent franchir.
« La première danse, » je répète, et le mot a le goût d'un serment sacré. « Je t'attendrai au pied du grand escalier. »
Il m'embrasse une dernière fois, un b****r lent, presque mélancolique, qui laisse sur mes lèvres un arrière-goût de rose fanée et de fer. C’est un b****r qui dit tout ce qu’il ne peut pas formuler, un adieu déguisé en promesse.
Lorsqu'il s'écarte, je reste seule un instant dans l'alcôve baignée d'ombre, le regard perdu sur sa silhouette qui s'éloigne vers les grandes portes de la bibliothèque. Je ne sens pas encore le froid qui s'installe dans la pièce. Je ne vois pas que le soleil a fini de tourner, laissant les vitraux s'éteindre les uns après les autres. Je reste là, bercée par l'illusion d'une danse éternelle, ignorant que le bal qui s'annonce ne sera pas notre couronnement, mais notre exécution.