Le palais d’Orynthia a changé de visage. Ce matin, les couloirs ne sont plus des passages vers lui, mais des artères encombrées d'un jugement silencieux. Je marche d'un pas rapide, le menton levé, mais chaque regard que je croise a le goût de la cendre et la rugosité de la pierre ponce.
La cour me regarde. Elle me pèse.
Les courtisans s’écartent sur mon passage avec une politesse qui ressemble à une insulte. Leurs chuchotements ont la texture de la soie que l’on déchire ; c’est un bruit strident, un bourdonnement d'insectes qui s’arrête dès que je tourne la tête. Je sens leurs yeux sur mon dos, des pointes de flèches invisibles qui cherchent la faille dans ma posture. Pour eux, je suis une anomalie, une tache de roturière sur le marbre immaculé de leur lignée.
Mais je serre le médaillon sous mon corsage, et sa chaleur me redonne du courage. Ils ne savent pas, me dis-je avec cette confiance aveugle qui me sert de bouclier. Ils ne savent pas ce que nous avons partagé, les promesses dans le lin et l'odeur des roses. Alistair m'aime. Tout le reste n'est que du bruit, une tempête de papier que nous traverserons ensemble.
Pourtant, l'air est lourd, chargé d'une électricité statique qui fait dresser les petits cheveux sur mes bras. L'odeur du palais, habituellement si florale, est aujourd'hui saturée de poussière de vieux tapis et de cire froide. C'est une odeur d'immobilisme, de traditions qui refusent de plier.
Je me sens comme si je courais contre une pente invisible, chaque pas demandant un effort supplémentaire pour ne pas me laisser submerger par cette hostilité. J’ai l’impression que si je m’arrêtais une seconde, les murs se refermeraient sur moi pour m’étouffer. Je dois le rejoindre. La bibliothèque royale est mon sanctuaire, le seul endroit où le titre de Prince s’efface derrière l’homme que j’aime.
Je tourne au coin d'une galerie, et je vois au loin un groupe de nobles, la clique de la Princesse Elena. Leurs rires ont le tranchant du verre brisé. Je sais qu'ils m'attendent, prêts à barrer la route avec leurs questions mielleuses et leurs sourires de prédateurs.
Mon cœur cogne contre mes côtes, un tambour de guerre qui résonne dans mes oreilles. Boum. Boum. Je ne peux pas simplement passer devant eux. Pas aujourd'hui. Mon assurance vacille, et soudain, le palais ne ressemble plus à un rêve, mais à un labyrinthe dont on aurait changé les règles pendant mon sommeil.
Je m'arrête un instant, dissimulée derrière une statue de marbre froid. Je n'ai pas peur d'eux, mais je refuse de leur offrir le spectacle de ma vulnérabilité. S'ils veulent jouer à me traquer, ils vont découvrir que je connais ce palais bien mieux qu'ils ne le pensent.
Je glisse ma main derrière le socle de la statue, là où le velours des rideaux de la galerie rencontre la froideur de la pierre. Mes doigts trouvent la petite encoche, ce secret que seuls les domestiques et les enfants perdus connaissent. Le passage s'ouvre avec un soupir de poussière, un parfum de vieux papier et de bois mort qui a la saveur de la liberté.
Ici, le jugement des nobles n'a plus cours.
L'intérieur des murs sent la solitude et l'effort. C'est un monde de lattes étroites et d'échelles de fer qui grincent sous mes pieds. Ma robe de soie, si précieuse il y a quelques minutes, n'est plus qu'une entrave que je remonte d'un geste sec. Je me sens soudainement plus vivante, plus réelle. Mes muscles se tendent, et chaque prise sur le métal froid a la texture de la vérité. C’est une ascension physique, une lutte contre la gravité de ce palais qui cherche à m'écraser.
Je débouche sur une petite corniche extérieure, dissimulée par les gargouilles de calcaire. Le vent d'Orynthia me fouette le visage, un souffle sauvage qui a le goût de l'aventure et de l'ozone. En bas, les jardins ressemblent à une tapisserie décolorée, mais ici, à cette hauteur, je suis seule avec le ciel.
Je me déplace avec la souplesse d'un chat, longeant la façade sculptée. Le vide m'appelle, une note basse et vertigineuse, mais je l'ignore. Ma psychométrie s'éveille à chaque contact avec la pierre : je ressens les mains des tailleurs de pierre d'il y a trois siècles, leur sueur, leur fierté. C’est un dialogue silencieux avec le squelette du royaume. Je ne suis plus la "roturière" qu'on pointe du doigt ; je suis l'ombre qui glisse entre les lignes de leur monde parfait.
Je finis par atteindre la fenêtre en ogive de la bibliothèque royale. Je m'immobilise un instant sur la corniche, le cœur battant à tout rompre. À travers le verre épais, les rayons du soleil découpent des colonnes de poussière dorée sur les milliers d'ouvrages reliés de cuir.
Je l'aperçois. Alistair.
Il est là, silhouette familière au milieu de ce savoir millénaire. Mais même de loin, quelque chose dans sa posture me frappe. Son dos est trop droit, ses épaules trop rigides. L'air autour de lui semble s'être cristallisé.
Je pose ma main sur le loquet, prête à basculer de nouveau dans son orbite. La pierre sous mes pieds est chaude, le vent hurle encore un peu, mais la porte devant moi semble mener vers un hiver que je n'ai pas vu venir.
Je glisse par l’ouverture de la fenêtre avec la discrétion d’un rayon de lune. Le silence de la bibliothèque m’accueille, mais c’est un silence épais, lourd, qui a le goût du vieux papier et de l'attente. Ici, l’odeur des roses anciennes d'Orynthia semble étouffée par celle du cuir vieilli et du bois de santal.
Alistair est à quelques mètres de moi, debout près d’un pupitre de chêne. Il ne m’a pas entendue.
Je m’immobilise, le savourant. Sous la lumière des vitraux, ses cheveux ont l'éclat de l'or froid. Je m'attends à le voir se retourner, à voir son visage s'éclairer de ce sourire qui n'appartient qu'à moi, ce sourire qui a le goût du miel et du réconfort. Je m'apprête déjà à lui raconter mon escapade sur les corniches, à rire de la tête qu'aurait faite la princesse Elena si elle m'avait vue grimper comme une gamine des rues.
Mais il ne sourit pas.
Il tient entre ses mains un parchemin épais, marqué d'une tache de cire rouge — un débris du sceau royal qui ressemble à une goutte de sang séché. Il lit. Ses yeux parcourent les lignes avec une rapidité nerveuse, et je vois sa mâchoire se contracter, transformant son profil en une lame de rasoir.
L’air autour de lui change. Ma psychométrie s'emballe sans même que je le touche ; l’atmosphère devient électrique, chargée d’une autorité glaciale qui me pique la peau. L'odeur de l'encre sur le papier me parvient, acide, agressive, comme si le message lui-même cherchait à mordre celui qui le parcourt.
Je reste là, suspendue entre deux mondes. Dans ma naïveté, je me dis qu'il s'agit d'une énième directive sur l'université d'Orynthia, un détail administratif ennuyeux de la part de son père. Je m'imagine déjà le consoler, passer mes mains sur ses épaules pour dissiper cette tension.
Alistair froisse légèrement le bord du parchemin. Un bruit sec. Définitif.
Soudain, il se fige. Son instinct de prédateur, ou peut-être simplement le changement de pression dans la pièce, l’avertit de ma présence. Il relève la tête.
Pendant une fraction de seconde, je ne reconnais pas l'homme en face de moi. Ses yeux bleus sont des glaciers, vides de toute la chaleur que nous avons partagée à l'aube. C’est le regard d’un roi qui n'a plus de place pour les rêves.
« Max, » dit-il.
Son ton de voix a perdu tout son velours. Il a le goût du cuivre et de la distance. Il replie le papier d'un geste brusque, le dissimulant dans sa paume alors qu'il se tourne vers moi, et je sens, malgré moi, un frisson de givre me parcourir l'échine. Le soleil de la bibliothèque vient de se voiler, et pour la première fois, l'ombre du palais semble plus réelle que son amour.