Chapitre 6 - Le salon des mirages

1795 Words
L'air de la nuit est une morsure nécessaire. Il vient laver l'odeur du banquet, ce mélange de vin rance et de sueur poudrée qui me collait à la peau comme une seconde souillure. Je m'appuie contre la balustrade de pierre, mes paumes cherchant la rugosité du granit pour m'ancrer dans quelque chose de solide, de vrai. Mais même la pierre semble distante ce soir, comme si le palais tout entier s'était ligué pour me rendre étrangère. Je ne l'entends pas arriver, mais je le sens. Son empreinte thermique est une fréquence que je reconnais entre mille, mais elle n'est plus cette onde chaude et rassurante qui me berçait autrefois. Elle est devenue un courant d'air froid, une vibration d'incertitude et de culpabilité qui me hérisse les poils. « Max. » Son ton est bas, teinté de cette autorité qu'il utilise pour calmer les chevaux ou les diplomates. Je ne me retourne pas. Je préfère fixer l'obscurité des jardins, là où les formes des buis se confondent avec les ombres, plutôt que de voir le reflet de ma propre déchéance dans ses yeux bleus. « Pourquoi as-tu fait ça ? » continue-t-il en s'approchant. « Tu n'avais pas besoin de les provoquer. Il suffisait de... de sourire, de laisser passer. » Un rire sec, sans aucune joie, m'échappe. Il a le goût du cuivre. « Laisser passer ? Je devais rester là, comme une potiche muette, pendant qu'ils m'éventraient avec leurs fourchettes en argent ? Tu n'as pas dit un mot, Alistair. Pas un seul. » ​Il arrive à ma hauteur, mais il garde une distance de sécurité, comme si ma colère était une maladie contagieuse. Dans la pénombre, sa parure princière scintille, chaque bouton d'or étant un rappel cruel de l'abîme qui nous sépare. « Je ne pouvais pas intervenir sans empirer les choses, » se défend-il, et je perçois la note de fatigue dans sa voix, cette lassitude de celui qui porte un secret trop lourd. « Tu ne comprends pas les enjeux. Ce banquet était un test, et tu as... tu as tout fait voler en éclats. » « C'est moi qui suis en éclats, Alistair. Pas leur banquet. » Je me tourne enfin vers lui. À la lumière déclinante des torches intérieures, son visage est un masque de douleur contenue. Il tend la main, ses doigts effleurant mon bras, mais je me dérobe. Le contact, autrefois électrique, me brûle maintenant d'une vérité que je refuse d'accepter : il a honte de moi. Je suis le poids mort qui menace de le faire couler, la faille dans son armure de perfection. Ses yeux cherchent les miens, une lueur de désespoir y brille, luttant contre la froideur de son rang. Il jette un regard nerveux vers les portes-fenêtres de la salle de bal, là où les ombres des courtisans dansent encore. « Pas ici, » murmure-t-il d'une voix pressante, presque suppliante. « On ne peut pas parler ici. Les murs ont des oreilles, et les statues ont des yeux. » ​Il fait un pas de côté, désignant une petite porte dérobée, presque invisible dans le renfoncement de la tourelle, menant vers les salons privés où le protocole n'a plus cours. « Suis-moi. On va dans le petit salon bleu. On a besoin d'intimité, Max. J'ai besoin que tu m'écoutes, loin d'eux. » Je regarde cette porte, ce passage vers un nouveau huis clos. Mon instinct me hurle de fuir dans la direction opposée, de descendre les marches et de me perdre dans la forêt d'Orynthia jusqu'àce que mes jambes ne puissent plus me porter. Mais mon cœur, cette partie de moi qui refuse de mourir malgré l'humiliation, veut encore croire qu'il y a une explication. Qu'il y a une fin à ce cauchemar qui n'implique pas ma destruction. Je reste là, suspendue entre l'ombre et la lumière, mon destin se jouant sur le seuil d'une porte que je ne suis pas sûre de vouloir franchir. Le petit salon bleu m’accueille avec la froideur des lieux qui ne servent qu’aux aveux ou aux sentences. Ici, les murs sont tapissés d'une soie d'un bleu profond, presque noir sous la lumière vacillante des bougies, et l’odeur de la poussière ancienne se mêle à celle de la cire de lavande. C’est une pièce close, un coffre-fort de velours où les bruits du monde extérieur ne sont plus qu’un bourdonnement lointain. Alistair referme la porte derrière nous. Le clic du verrou résonne dans mon ventre comme le couperet d’une guillotine. Il ne se tourne pas tout de suite vers moi. Il reste là, le front appuyé contre le bois sombre de la porte, les épaules secouées par une inspiration saccadée. La superbe du Prince s’est envolée ; il ne reste qu’un homme qui semble porter le poids de la voûte céleste sur son dos. Ma colère, si vive quelques instants plus tôt sur la terrasse, commence déjà à s’effriter. C'est ma malédiction : je l'aime avec une telle force que sa simple détresse devient ma propre souffrance. Ma psychométrie capte sa douleur, une onde de choc sourde et lancinante qui irradie de tout son être. « Max, » murmure-t-il enfin en se retournant. Ses yeux sont rouges, chargés d’une tristesse si limpide que mon cœur en oublie ses propres blessures. Il s'approche de moi, non plus avec la raideur du banquet, mais avec la fragilité d'un condamné. Ses mains tremblent lorsqu'il saisit les miennes. Elles sont glacées. « Pardonne-moi. Ce que tu as vécu là-bas... c'était un cauchemar. Je me suis détesté à chaque seconde de mon silence. » « Alors pourquoi, Alistair ? Pourquoi m'avoir laissée seule ? » Il lâche un soupir déchirant et me tire vers le petit sofa de brocart. Il s'assoit si près de moi que je sens la chaleur de son souffle sur mon front. Il sort alors la lettre de sa veste — ce parchemin à la cire rouge qui a tout déclenché — et la pose entre nous comme une relique maudite. « Mon père sait tout, Max. Pour l'université, pour nous, pour chaque moment que nous avons passé ensemble. Cette lettre... ce n'était pas des instructions protocolaires. C'était un ultimatum. » Je sens mon sang se figer. Mon don s'attache à la lettre, et je ressens une vague d'autorité écrasante, une noirceur royale qui exige l'obéissance absolue. Alistair baisse les yeux, sa voix n'est plus qu'un souffle brisé. « Il me menace de te renvoyer dans les districts du Sud, de t'accuser de sorcellerie pour avoir utilisé ton don dans l'enceinte du palais. Il dit que tu es une influence corruptrice pour la lignée. Si je t'avais défendue ce soir, si j'avais montré le moindre signe d'attachement excessif devant Elena, il t'aurait fait arrêter dès la fin du service. » Mon cœur rate un bond. La peur remplace ma rancœur. Je n'avais pas mesuré la portée du danger. Je ne voyais que des nobles méprisants, je n'imaginais pas un Roi prêt à m'écraser comme un insecte. « J'ai dû jouer le jeu, Max. J'ai dû te traiter avec distance pour qu'il pense que tu n'es qu'une passade, une curiosité sans importance. C'est le seul moyen de te garder ici, le seul moyen pour que nous puissions encore espérer nous enfuir à la rentrée. » ​Il prend mon visage dans ses mains, ses pouces essuyant une larme que je n'avais pas senti couler. Son regard est une supplication pure, un océan de dévotion où je me noie avec soulagement. « Le bal de l'été... ce sera notre dernier test. Si nous jouons bien nos rôles, s'il croit que je m'éloigne de toi, il baissera sa garde. Et lors de cette première danse, ce ne sera pas un adieu, mais notre signal. Les chevaux seront prêts derrière les écuries royales. On quittera Orynthia avant l'aube. » Je le regarde, et je veux y croire. Je veux croire que ses mensonges au banquet étaient des actes d'héroïsme cachés. Je veux croire que cette lettre est l'unique raison de son changement de visage. Mon amour pour lui est un voile de soie que je rabats sur mes propres doutes. Pour moi, Alistair est la lumière, et si la lumière s'éteint, le monde entier disparaît. « Je te crois, Alistair, » je murmure en me nichant contre son cou, respirant l'odeur du musc et de la peur qui émane de lui. « Je ferai tout ce que tu voudras. Je serai ce que tu veux que je sois. » ​Il me serre contre lui avec une force désespérée, mais dans le silence du salon bleu, ma psychométrie capte une dernière note discordante : le papier de la lettre, sous sa main, ne vibre pas de peur pour moi. Il vibre d'une résolution froide, d'un calcul politique qui n'a rien à voir avec une fuite amoureuse. Mais je ferme les yeux, je serre les dents, et je décide d'étouffer cette vérité. Je préfère son mensonge à ma propre solitude. « Promets-moi juste... que nous danserons, » je souffle contre sa peau. « Je te le promets, Max. Sur tout ce que j'ai de plus cher. » Il m'embrasse, et ce b****r a le goût d'un pacte scellé dans les larmes. Je suis de nouveau sa complice, sa captive consentante, ignorant que je viens de lui donner les clés de ma propre prison. Je me laisse glisser dans le creux de son épaule, fermant les paupières pour ne plus voir les murs de soie bleue qui semblent se refermer sur nous. À cet instant, je choisis d'ignorer les battements trop réguliers de son cœur, ce rythme qui ne trahit aucune panique, seulement une implacable maîtrise. Ma main remonte vers son cou, mes doigts effleurant la peau chaude où bat son sang princier. Je veux me convaincre que cette chaleur est mon refuge, que ses mots sont des boucliers et non des barreaux. Si je reste assez immobile, si je retiens mon souffle, je peux presque faire taire le murmure de la lettre qui, sur le sofa, semble pulser d'une malveillance froide. « Je te fais confiance, Alistair, » je murmure dans l'obscurité du salon. Ma propre voix me revient en écho, étrangement lointaine, comme celle d'une autre Max, une fille qui n'aurait pas encore appris que le velours peut étouffer aussi sûrement que la corde. Il dépose un b****r sur mes cheveux, un geste d'une tendresse infinie. Je reste là, suspendue à ses paroles, bercée par l'illusion d'une fuite imminente. Dehors, le vent se lève sur Orynthia, balayant les jardins et les promesses, mais ici, dans le silence du salon bleu, le temps s'est arrêté. Je suis de nouveau sa petite psychomètre, sa favorite, sa complice. L'obscurité nous enveloppe, et pour la première fois, je ne cherche pas à voir ce qu'elle cache.
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