Je fixe le fond de ma tasse, là où les feuilles de thé dessinent des formes que je ne veux pas déchiffrer. La question de Percy vibre encore dans l'air, trop lourde, trop tranchante. J'ai l'impression d'être une funambule sur un fil de soie et qu'il vient de donner un grand coup de pied dans le vide.
« Bien sûr que ça tient toujours, » je réponds, et ma voix sonne étrangement claire, comme si je récitais une prière apprise par cœur.
Je lève les yeux vers lui, cherchant à raffermir mon regard. Je veux qu'il voie la certitude, pas le gouffre.
« Alistair a été piégé par son père, Percy. Cette lettre… c’était une menace directe. S’il m’avait défendue au banquet, les gardes m’auraient emmenée avant même que le dessert ne soit servi. Tout ce qu’il a fait, ce silence, cette froideur… c’était pour me protéger. »
Percy ne répond pas tout de suite. Il passe une main lente sur la carte de Somme-Haut, ses doigts tachés d'encre effleurant les frontières que je ne franchirai sans doute jamais. Son silence est une punition. Il ne me contredit pas, mais son incrédulité est une odeur acre qui emplit la pièce, plus forte que celle de la lavande ou du vieux papier.
« Il m'a promis la première danse, » je continue, mes paroles se précipitant pour combler le vide. « On partira juste après. Les chevaux seront prêts. C’est notre chance, notre seule chance de redevenir ce que nous étions avant que le titre de Prince ne devienne une cage. On ira à l'université, on louera cet appartement près du parc… »
Je m'arrête, le souffle court. En prononçant ces mots, je réalise à quel point ils sonnent comme les paroles d'une chanson ancienne dont on aurait oublié la mélodie. C'est une architecture de fumée, mais c'est tout ce qu'il me reste. Mon amour pour Alistair n'est plus seulement un sentiment, c'est mon dernier rempart contre l'insignifiance. Sans lui, je ne suis qu'une fille qui lit dans les objets, une erreur de parcours dans les couloirs d'un palais qui veut m'effacer.
« Tu te souviens de ce qu'on disait quand on était enfants ? » je demande dans un souffle. « Que l'amour était la seule langue que personne ne pouvait corrompre ? »
Je cherche désespérément un signe d'approbation sur son visage honnête. Je veux qu'il me dise que j'ai raison d'espérer, que le monde n'est pas aussi cynique que les nobles du banquet. Je veux qu'il croie en nous, parce que si même Percy, la boussole, perd le Nord, alors je suis vraiment perdue.
Percy soupire et s'appuie contre le bord de sa table de travail. Il me regarde avec une tristesse si profonde que j'ai l'impression de me noyer.
« Max… l'amour est une langue magnifique, » murmure-t-il. « Mais c’est aussi celle qui permet les plus beaux mensonges. Parce qu'on est toujours le premier complice de celui qui nous trahit. »
Percy se lève lentement, contournant sa table pour s'approcher de moi. Il ne cherche pas à me toucher ; il sait que ma peau est déjà trop à vif. Il s'arrête devant une petite étagère où repose une série de sceaux de cire brisés, des vestiges de ses correspondances avec l'étranger.
« Max, tu lis l'âme des objets. Moi, je lis le sens caché derrière les structures, » dit-il d'une voix qui a perdu sa douceur habituelle pour prendre une précision clinique. « Dans toutes les langues que j'ai étudiées, du vieux dialecte d'Aethelgard aux runes de Somme-Haut, il y a une règle immuable : le silence n'est jamais un bouclier. C'est un espace que l'on cède à l'adversaire. »
Il désigne du menton la direction du palais, par-delà les toits de la ville.
« Tu dis qu'il s'est tu pour te protéger. Mais en linguistique, le silence d'un prince devant sa cour est une validation. En ne disant rien, Alistair n'a pas seulement laissé Elena t'insulter, il a signé son accord. Il a laissé le sens de "nous" s'effacer pour laisser place au sens de "sa fonction". Les mots qu'il t'a dits dans le salon bleu... »
Il marque une pause, son regard scrutant le mien comme s'il cherchait à y déchiffrer une erreur de traduction.
« ... ce sont des mots de consolation, pas des mots d'action. S'il avait vraiment l'intention de s'enfuir avec toi, il n'aurait pas besoin de te demander de jouer la comédie. La vérité n'a pas besoin de masques pour exister, Max. Elle est brute, elle est coupante. Ce qu'il te demande, c'est de devenir invisible pour qu'il n'ait pas à choisir. »
Je secoue la tête, mes mains se crispant sur mes genoux. Je sens la logique de Percy s'insinuer en moi comme un poison lent, mais je la rejette de toutes mes forces.
« Tu ne le connais plus, Percy. Tu vois des structures là où il y a du cœur. Il a peur pour moi ! »
« On a toujours peur pour ce que l'on considère comme une "responsabilité", » rétorque-t-il avec une pointe d'amertume. « On a du courage pour ce que l'on considère comme sa "vie". S'il te voyait comme sa vie, il aurait pris ta main devant cette table, même si cela devait déclencher une guerre. Il t'aurait choisie dans la lumière, pas dans l'ombre d'un salon bleu. »
Il retourne vers sa malle, ramassant un lourd volume relié de cuir noir — le registre de l'Institut des Arcanes.
« Demain, au bal, observe bien ses mains, Max. Pas ses paroles, ses mains. Vois s'il te tient comme une ancre ou s'il te tient comme un secret dont il a hâte de se débarrasser. Les signes ne mentent jamais. Seuls ceux qui les interprètent se bercent d'illusions. »
Je me lève, les jambes lourdes comme si je venais de traverser une rivière de boue. Les paroles de Percy flottent autour de moi, des particules de poussière dans la lumière mourante de la lampe à huile. Je ne réponds pas. Que pourrais-je dire ? Si je commence à débattre avec sa logique implacable, je risque de voir mes dernières certitudes s'effondrer sur le tapis usé de son bureau.
« Je dois y aller, Percy. La robe attend. Tout attend. »
Il me regarde avec une impuissance qui me brise le cœur. Il ne cherche pas à me retenir ; il sait que certaines leçons ne s'apprennent que dans le fracas des chutes. Il m'accompagne jusqu'à la porte, son serviteur s'effaçant dans l'ombre du couloir.
« Max, » lance-t-il alors que je franchis le seuil. « Si jamais la danse s'arrête... ma porte ne sera pas verrouillée avant l'aube. »
Je hoche la tête sans me retourner et je m'enfonce dans la fraîcheur de la rue. Le trajet vers mon quartier, une zone modeste coincée entre les splendeurs du Palais et le bourdonnement du port, me semble interminable. Je ne vis pas derrière les murs de pierre blanche d'Orynthia ; je ne suis qu'une invitée temporaire dans leur monde de soie, une anomalie qu'on ramène à sa place une fois la mascarade terminée.
Je marche dans les ruelles sombres, évitant les flaques où se reflètent les lanternes de la ville. Les mots de Percy résonnent au rythme de mes pas : Le silence est un espace que l'on cède à l'adversaire. Je serre ma cape contre moi. Est-ce que j'habite vraiment une histoire d'amour, ou suis-je simplement en train de me loger dans les interstices d'une tragédie royale ?
J'atteins enfin mon petit immeuble de briques sombres. L'escalier de bois grince sous mon poids, un son familier, honnête, qui tranche avec le silence feutré des salons princiers. Dans mon appartement, l'air est clos, chargé d'une odeur de cire froide et de thé oublié. Ma psychométrie s'active malgré moi : je ressens la fatigue de la vieille table en chêne, la solitude du miroir piqué.
Et là, sur le mannequin de couture au centre de la pièce, elle m'attend.
La robe pour le bal.
Elle est d'un bleu si pâle qu'il semble presque translucide, une cascade de tissu qui a coûté plus cher que trois ans de mon loyer. Alistair me l'a fait livrer il y a trois jours. Dans l'obscurité de ma chambre, elle ressemble à une armure de verre, magnifique et fragile. Je m'approche et je pose mes doigts sur la soie.
L'objet ne me transmet aucune chaleur. Pas de message caché dans les coutures, pas d'empreinte d'affection persistante. Juste la froideur d'un vêtement de parade, une parure destinée à transformer la "roturière" en quelque chose d'acceptable pour un soir. Je m'assois sur le bord de mon lit, fixant cette robe qui brille d'un éclat solitaire.
Demain, je danserai sur ce fil. Et tandis que la ville entière célébrera l'été, je saurai enfin si je suis l'héroïne de ma propre vie ou simplement, comme le craignait Lorde, une erreur de parcours dont on se souviendra avec une pointe de regret avant de passer à la suite.