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2373 Words
Rhaevan La tour Ouest n’est pas proche. Chaque pas que je fais résonne dans les couloirs déserts du château. Malgré mes yeux rivés droit devant moi, toute mon attention est tournée vers elle. Millie repose dans mes bras, entièrement abandonnée au sommeil profond que mes Ombres lui imposent. Sa tête est nichée contre mon épaule et ses cheveux effleurent ma gorge. Rien ne bouge en elle, sinon sa respiration lente et régulière. Mon frère, Elyorn, nous attend au bout du couloir, accoudé contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, comme s’il avait deviné où j’étais passé et anticipé mon plan. Son regard glisse aussitôt sur Millie, que je recouvre instinctivement de mes ombres. Il se détache du mur, sourcils haussés : — Eh bien eh bien…Sur le point de transformer ta Livuarene en Demoiselle en détresse dans sa tour ? me demande-t-il. Je grogne mais ne réponds pas. Il m’emboite le pas, visiblement décidé à me chercher. — Si je m’en fie à ce que tu m’en as dit, elle risque de voir rouge à son réveil. — Ce n’est que temporaire, je réplique. Le temps d’arrêter ses comparses et de les mettre aux fers sans qu’elle ne s’interpose. Mon frère émet un rire jaune, sans joie : — Cela évitera à Père de la mettre aux fers avec eux si l’arrestation se fait en sa présence. — Exactement. Il baisse de nouveau les yeux vers Millie mais reste silencieux. Mon cœur se serre dans ma poitrine tandis que je devine qu’il pense à Eleana, son premier et unique amour, dont notre père l’a séparé de force. Selon lui, une servante n’était pas digne de devenir une maîtresse et encore moins une future reine. Livuarene ou non. Nous atteignons la porte qui donne sur l’escalier en colimaçon, peu utilisé, menant aux anciennes mansardes des domestiques royaux. Les pierres sentent l’humidité et la poussière, preuve que plus personne ne monte jamais ici. Deux gardes se tiennent malgré tout devant la porte. — Vos Altesses, nous saluent-ils machinalement. — Que l’un de vous aille chercher Clélia, je leur ordonne. Personne d’autre. L’un d’eux s’incline et disparait. J’entame la montée, Millie serrée contre moi. L’escalier est si étroit que je sens le souffle d’Elyorn sur ma nuque. — Tu ne devrais pas utiliser tes Ombres si longtemps sur une humaine de son gabarit, commente-t-il. Leur organisme n’est pas fait pour supporter notre magie. — Ne t’en fais pas, je sais ce que je fais, je lui assure sans m’arrêter. Après plusieurs minutes, nous débouchons dans un couloir sombre et poussiéreux. Nous le traversons en silence jusqu’à la mansarde la plus éloignée. La pièce est fraîche, plongée dans la pénombre bleutée du début de soirée. Elyorn s’arrête près de la porte tandis que j’avance jusqu’au lit et allonge Millie avec une précaution surprenante pour un Homme de Loi du Roi. Mes Ombres se retirent avec réticence, comme un voile qu’on arrache. Millie frissonne. Mon prénom franchit ses lèvres dans une plainte à peine audible : — Rhaevan… — Je suis là, Livuarene, je réponds avec douceur. J’effleure sa joue du bout des doigts et me redresse. Malgré l’inutilisation de cette chambre depuis plusieurs années, le manteau de la cheminée porte encore une boîte d’allumettes. Je l’ouvre et en frotte une contre le bord. La flamme crache dans la pénombre. J’empile trois bûches dans l’âtre, penche la tête et approche la flamme. Le bois s’embrase lentement, puis avec plus de vigueur, projetant un reflet cuivré dans la pièce. Je ramasse le déguisement rêche, imprégné d’odeurs d’écurie, que Millie portait plus tôt, et le jette dans les flammes. Mes yeux restent rivés sur le tissu qui noircit en quelques secondes. J’en profite pour remettre mes propres vêtements juste avant que Clélia n’arrive, les bras chargés d’une brosse et d’une robe délicatement pliée. Ses yeux balayent brièvement la chambre avant de se poser sur Millie. — Il semblerait que j’ai bien fait d’apporter le nécessaire, constate-t-elle, faisant claquer sa langue contre son palais. Quelle frêle petite chose squelettique… Un grondement réprobateur m’échappe malgré moi. Clélia lève aussitôt les yeux au ciel. — Je ne faisais que constater, Votre Altesse. Elle s’approche de Millie et glisse la robe sur son corps inconscient, sans gestes brusques, comme si elle manipulait une poupée en porcelaine. L’habillage fini, elle reporte son attention sur ses cheveux. — Quel choix simplet de coiffure, soupire-t-elle. Elle défait la tresse et prend la brosse. Dans un silence presque respectueux, elle commence à coiffer Millie. Les mèches soyeuses glissent en vagues souples autour de son visage, tombant sur ses épaules et son cou avec grâce. C’est alors qu’un détail attire mon attention : quelque chose brille autour de son cou. Je m’assois au bord du lit et tends la main. Mes doigts effleurent le médaillon qui pend délicatement contre son sternum. Je le tourne entre mes doigts, intrigué. Soudain, les clairons résonnent, annonçant l’approche du dîner. Leurs notes se répercutent entre les murs jusqu’à briser la tranquillité fragile de la mansarde. Clélia me lance un regard en coin, l’ombre d’un sourire aux lèvres : — Vous feriez bien d’aller vous préparer, Votre Altesse. A moins que vous ne souhaitiez vous présenter devant vos convives dans cet accoutrement de palefrenier. Je la regarde de travers. — Clélia, mêlez-vous de vos… — Elle a raison, m’interrompt mon frère. Vas-y. Je suis prêt, je peux attendre que Millie se réveille. Je hoche la tête, résigné. Je me lève, les yeux toujours rivés sur le visage paisiblement endormi de Millie. — Si les Ombres ont fait effet, elle ne devrait pas retrouver complètement la mémoire avant mon retour. Dans le cas où elle poserait des questions, mens. Dis-lui que moi, Homme de Loi du Roi, l’ai trouvée endormie dans les écuries avec mes hommes et que j’ai donc décidé de l’isoler en attendant de pouvoir l’interroger. Elyorn esquisse un sourire complice bref, mais sincère : — Compte sur moi. Je m’incline et dépose un b****r sur le front de Millie. — À tout à l’heure, Livuarene, je murmure d’une voix basse et rauque. Je quitte la chambre. Clélia me suit, un sourire malicieux aux lèvres. — Je vais essayer de le détendre un peu, dit-elle à l’attention de mon frère. Son rire résonne derrière moi tandis qu’elle ferme la porte. ** Millie Je reviens à moi douloureusement, la respiration lourde. Pendant un instant, je ne sais plus où je suis, ni qui je suis. Soudain, la réalité s’impose : le palais. Je suis au palais. Je me redresse lentement, le corps raide comme si j’avais couru des heures. Un tissu doux et soyeux glisse sur ma peau. Rien à voir avec les vêtements rugueux que je porte habituellement. A leur place, une robe de soirée au décolleté plongeant. Le tissu moulant épouse chaque courbe de ma poitrine et de mes hanches. Mon dos est nu, offert à l’air ambiant de la pièce. Mes cheveux, au départ tressés, tombent en cascade le long de mes épaules et de mon dos. Je porte mes mains tremblantes à mon visage : mon masque est toujours en place. Mes doigts descendent le long de mon cou et se referment sur ma chaîne. Un frisson de soulagement me parcourt de la tête aux pieds tandis que je réalise qu’on ne m’a pas arraché le seul souvenir qu’il me reste de mes parents. — Tout va bien, Mademoiselle ? Je me retourne dans un sursaut. Un homme se tient près du lit, parfaitement immobile. Le masque qu’il porte cache à peine la noblesse de ses traits étrangement familiers. Ses cheveux blond vénitien capturent la lumière du feu de cheminée et la renvoie en un éclat pâle. Ses yeux d’un gris presque translucide glissent lentement sur moi, mêlant inquiétude, bienveillance et solennité. Il s’avance et me tend une tasse de laquelle émane une délicieuse odeur de chocolat chaud et d’épices. — Tenez, cela devrait vous requinquer un peu. (Je plisse les yeux, méfiante. Il émet un rire discret, amusé par ma réaction.) Ne vous en faîtes pas, je n’ai aucunement l’intention de vous empoisonner, Mademoiselle Baker. J’attrape la tasse, la main encore un peu tremblante. — Qui êtes-vous ? je demande. — Je suis sûr que vous connaissez déjà la réponse à cette question, répond-il avec un petit sourire énigmatique. Je plonge mon regard plus longuement dans le sien, tentant de l’imaginer sans son masque. Mon cœur rate un battement. Je le connais. Ou plutôt, je sais qui il est. Cette réalisation me coupe le souffle. — Veuillez m’excuser, Votre Altesse. Je ne vous avais pas reconnu. — Ce n’est rien. Après tout, vous savez mieux que quiconque que les masques peuvent changer l’identité d’une personne en un rien de temps, pas vrai, Mademoiselle Baker ? — Je… Il incline légèrement la tête, ses yeux toujours ancrés aux miens : — Je vous en prie, buvez. J’obéis. Le chocolat doux-amer glisse délicieusement le long de mon œsophage, me réchauffant de l’intérieur. Après plusieurs gorgées, je me passe la langue sur les lèvres et pose ma tasse sur la petite table de nuit à gauche du lit. — Pourquoi…Pourquoi suis-je ici ? je demande, hésitante. Le prince se raidit. Il croise les bras sur la poitrine aussi rigide qu’une statue, ses prunelles rivées sur moi. — Mon frère, l’Homme de Loi du Roi, et ses hommes vous ont trouvée seule, endormie dans les écuries. Je fronce les sourcils, confuse à cause des souvenirs qui me reviennent par bribes. — Je n’étais pas seule, je dis d’une voix plus basse, incertaine. J’étais avec mon amant…J’étais avec… Le prince esquisse un sourire compréhensif et désolé : — Mon frère et moi espérions que les Ombres vous auraient temporairement fait oublier ce détail, m’interrompt-il dans un soupir. Votre amant était bel et bien avec vous, Millie. Il n’est nul autre que le prince Rhaevan de Blackthorn. Mon frère. Mon cœur explose dans ma poitrine à l’entente de ces mots. Mes souvenirs se confondent : Rhev et moi dans la clairière, notre premier b****r, notre nuit chez moi hier, ma première fois avec lui tout à l’heure, ses baisers tendres, ses gestes protecteurs… Et puis, Rhaevan, le prince ferme et intransigeant, capable d'exécuter des prisonniers sans le moindre remord. Celui que mes proches et moi avons toujours craint. Je secoue violemment la tête, incapable de concilier les deux images. — Non, non…Vous délirez… Son regard s’assombrit, mais sa voix reste étonnamment posée, presque douce : — Je pense plutôt que c’est vous qui êtes dans le déni, Millie. Rhaevan et vous êtes Livuarenes, ce qui pour les humains se traduit par moitiés, âmes sœurs. C’est pour cela que vous avez toujours eu ce lien particulier. C’est pour cela que, depuis le jour de votre rencontre, mon frère n’a jamais cessé de veiller sur vous. Un frisson désagréable me court le long de l'échine tandis que, dans mon esprit, les traits de Rhev se mêlent à ceux du prince pour ne former qu'un seul visage. Je secoue à nouveau la tête. — Rhev et le prince Rhaevan, votre frère, ne peuvent pas être la même personne, je proteste. Rhev est doux, drôle, gentil, toujours prêt à tout pour défendre les siens…Votre frère... — …est également tout cela, m’assure le prince. — Il est dur, intransigeant et même souvent cruel ! — Oui, lorsque son devoir l’oblige. (Il soupire et ajoute :) En tant que second fils et Homme de Loi du Roi, il n’a pas le choix. Je détourne la tête, une boule dans la gorge. Je me lève du lit, mon médaillon serré dans une main, et me place face à la cheminée. La chaleur ne suffit pas à calmer les légers tremblements de mon corps. — Si votre frère était tel que vous le décrivez, il ne me garderait pas prisonnière dans une chambre aussi austère, je finis par dire après quelques minutes. Le prince se rapproche, prenant soin de garder une certaine distance entre nous. — Vous n’êtes pas prisonnière, Millie, me contredit-il. Rhaevan a simplement décidé de vous garder ici le temps que ses hommes et lui mettent vos comparses aux fers. Je le fixe, horrifiée. Mes doigts se crispent autour de mon médaillon au point d’en faire blanchir les jointures. — Vous ne vous attendez tout de même pas à ce que je laisse faire une chose pareille ! — Vous n’avez pas le choix. A défaut de ne pas pouvoir les aider eux, nous pouvons vous protéger. Il recule vers la porte. Sa main se pose sur la poignée. Il ouvre puis se tourne vers moi pour ajouter : — Finissez votre chocolat. Je vous ferai porter un plateau repas d’ici une heure. Sans me laisser le temps de répondre, il referme la porte. La clé tourne dans la serrure avec un cliquetis angoissant. Je me retrouve seule avec mes pensées qui tourbillonnent trop vite, la panique qui monte en moi et cette chambre où l’air semble soudain s’alourdir. Je me précipite vers la porte et frappe à deux mains. Le bois tremble sous mes coups. — Ouvrez ! J’attrape la poignée et tire dessus. La voix du prince me parvient de l’autre côté : — Reposez-vous, Millie. Je tire à nouveau de toutes mes forces. Un gémissement plaintif m’échappe. — Votre Altesse, je vous en prie, laissez-moi sortir, j’implore la gorge serrée. — Ce serait une mauvaise idée. Reposez-vous, Millie. Vous en avez besoin. (Il marque une pause avant d’ajouter :) je verrai ce que je peux faire pour vos amis. Ses pas s’éloignent dans le couloir. — Varquesh ! je m’écrie, frustrée. Je frappe une dernière fois contre la porte. Le choc remonte le long de mon bras, mais la serrure ne bouge pas. Je reste un instant là, haletante, la main posée contre la porte close. — Varquesh, je répète dans un souffle, tandis que je me laisse glisser le long du battant. Je m’allonge au sol, les bras entourant mes genoux repliés contre ma poitrine, comme pour empêcher mon cœur de se briser. Les larmes roulent silencieusement le long de mes joues. Pour la première fois depuis mon arrivée au palais, la peur me submerge entièrement. ** ** ** ** **
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