Chapitre 8 : Les Protocoles du Cœur
Point de vue de Léna
Le retour de la lune de miel fut un choc thermique, non pas à cause du climat, mais à cause de la réalité de ses nouvelles fonctions. En tant que Madame Sinclair, Léna ne pouvait plus simplement "exister". Elle devait représenter.
Ce matin-là, elle était assise dans le petit salon de déjeuner, face à une pile de cartons d'invitation et un emploi du temps réglé comme du papier à musique par la secrétaire privée de la famille. Entre les rendez-vous chez les couturiers pour ses nouvelles formes et les réunions de comités de bienfaisance, elle étouffait.
— « Madame, la décoratrice pour la nurserie est dans le grand hall, » annonça le majordome.
Léna soupira, posant sa main sur son ventre qui s'arrondissait de jour en jour. Elle se sentait comme une poupée que l'on habillait et que l'on déplaçait dans un musée. Elle repensa à ses matinées à la boulangerie. C'était épuisant, certes, mais elle était maître de ses mouvements. Ici, chaque geste était scruté par le personnel et, par extension, par le monde extérieur.
Elle se rendit dans le hall et trouva une femme aux traits pincés, Mme Valery, qui étalait des échantillons de soie et de cachemire aux tons neutres. — « Nous partirons sur du gris perle et du blanc crème, Madame Sinclair. C'est ce qui sied à un enfant de votre rang. Pas de couleurs criardes, c'est vulgaire, » dit la décoratrice sans même la regarder.
Léna sentit une petite étincelle de rébellion s'allumer en elle. — « Et si je préférais du bleu ciel ou du jaune tournesol ? » demanda-t-elle doucement.
Mme Valery s'arrêta net, rangeant ses lunettes sur son nez avec un mépris poli. — « Le jaune ? Pour un Sinclair ? Madame, vous devez comprendre que cet enfant appartient déjà à l'histoire de ce pays. On ne décore pas sa chambre comme celle d'un enfant... ordinaire. »
Le mot "ordinaire" résonna comme une insulte dans les oreilles de Léna. Elle comprit que le combat pour sa propre identité ne faisait que commencer.
Point de vue de Gabriel
Gabriel était dans son bureau, mais son esprit n'était pas aux fusions-acquisitions. Il observait, via les caméras de sécurité du hall, la confrontation silencieuse entre Léna et la décoratrice. Il voyait sa femme se recroqueviller légèrement, cette habitude qu'elle avait quand elle se sentait inférieure.
Il quitta son bureau et descendit l'escalier d'un pas lourd. — « Y a-t-il un problème, Mme Valery ? » demanda-t-il, sa voix faisant sursauter la décoratrice.
— « Oh, Monsieur Sinclair ! Non, aucun, je tentais simplement d'expliquer à Madame les codes en vigueur pour une demeure de cette importance. »
Gabriel s'approcha de Léna et passa un bras protecteur autour de sa taille. — « Les codes ? » répéta-t-il. « Le seul code qui compte ici est le désir de ma femme. Si elle veut que cette chambre soit peinte en rouge vif avec des étoiles au plafond, elle le sera. Votre rôle est d'exécuter, pas d'éduquer. »
Une fois la décoratrice congédiée, Gabriel tourna Léna vers lui. — « Pourquoi ne l'as-tu pas remise à sa place, Léna ? Tu es la maîtresse de maison. »
— « Parce que j'ai toujours peur qu'elle ait raison, Gabriel, » avoua-t-elle dans un souffle. « J'ai peur qu'en imposant mes goûts "ordinaires", je te fasse honte. Je ne connais pas vos règles. »
Le Premier Nuage
Le soir venu, alors qu'ils dînaient en tête-à-tête, le téléphone de Gabriel vibra. Il fronça les sourcils en lisant le message.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda Léna, attentive au moindre changement d'humeur.
— « Rien d'important. Des bruits de couloir sur le marché. »
C'était un mensonge. Un de ses contacts l'informait que Marc Lefebvre n'avait pas disparu dans la nature comme prévu. Apparemment, il avait été approché par un concurrent de Gabriel, un homme nommé Julian Vane, qui cherchait depuis des années un moyen de faire tomber l'empire Sinclair. Marc prétendait avoir des "informations compromettantes" sur le passé de Léna, des détails qu'il était prêt à inventer de toutes pièces pour créer un scandale qui ferait chuter les actions de Gabriel.
Gabriel regarda Léna, qui souriait en mangeant son dessert, enfin apaisée. Il ne pouvait pas lui dire que son ex-petit ami s'était allié avec son pire ennemi. Il ne pouvait pas briser sa paix maintenant.
— « Gabriel ? Tu es sûr que tout va bien ? »
Il força un sourire et lui prit la main. — « Tout va bien, mon amour. Je me demandais juste si tu aimerais qu'on parte quelques jours à la montagne, loin de tout. »
Léna hocha la tête, mais elle vit l'ombre passer dans ses yeux. Elle savait que le luxe n'était qu'une armure, et que derrière les murs du manoir, la guerre continuait.