XILa foule des sages qui était demeurée s’écria alors :
« Ô Merlin, donnez-nous aujourd’hui le dernier mot de votre doctrine.
— Écoutez ! repartit gravement l’enchanteur. Par tout ce que je vois ici, je m’aperçois que vous n’êtes encore qu’ébauchés. La dure épreuve a montré que vous êtes cent fois plus pesants d’esprit que vous ne pensiez être. Vous êtes nés à peine, déjà vous avez l’esprit fort rouillé sur toutes les choses d’en haut. Le temps n’est pas venu encore de vous livrer sans voile ma dernière pensée. Comment en pourriez-vous supporter l’éclat ! vous qui ne savez pas même épeler les runes écrits en lettres de vingt coudées sur les rochers. »
Il leur enseigna alors une religion élémentaire, pygméenne qui néanmoins pouvait les sauver. Ce n’était ni le paganisme, ni le druidisme. Ce n’était pas non plus l’orthodoxie la plus pure. C’était une page de l’Évangile éternel écrite en toutes langues, sur les fleurs, sur les rochers, dans les veines des cristaux, sur le front des étoiles, même dans le cœur des enfants. Ceux qui ne savaient pas l’A B C étaient étonnés de lire couramment dans ce livre. Il y en avait partout des exemplaires étalés sur la terre. Par négligence, on les laissait épeler par les plus vils insectes.
« Certes, leur disait Merlin, voilà un degré modeste, mais infiniment supérieur à celui où vous êtes. On prétend que vos pères ont escaladé les cieux. Vous faites le contraire, vous rampez dans l’abîme. Plusieurs m’ont raconté que vous attendez qu’un dogme nouveau s’impose à l’univers. Bonnes gens ! je vous le dis, vous êtes la dupe de vos vieilles idées. Le nouveau dogme est venu et vous ne le voyez pas. Vous attendez le Messie ? Le Messie est devant vous, et vous ne le connaissez pas ; il s’appelle : Liberté ! N’imitez pas de grâce ce paysan qui s’assied sur la rive, jusqu’à ce que le fleuve ait passé. Savez-vous son histoire ? Le fleuve ténébreux ne s’est pas lassé de couler ; il a amassé ses flots ; il a grondé comme un homme en colère. Le paysan a été trouvé englouti parmi les joncs, lui, ses javelles et son troupeau. Déjà la faim, la froidure, le gel, sans doute aussi la longue attente, le faux espoir l’avaient tué, quand les grandes eaux sont arrivées sur lui. »
Tels étaient les discours qu’il leur tenait. Mais ce langage ne plut à aucun d’eux. Ils aimaient mieux périr cent fois plutôt que de reconnaître par où ils manquaient. Voyant qu’ils ne pouvaient atteindre du premier bond à la hauteur de Merlin, ils préférèrent se replonger tête baissée dans leurs plus anciennes et plus sordides superstitions. Ils s’associèrent entre eux pour faire des paniers d’osier, où ils brûleraient les prophètes. Leur amour-propre était là fort à son aise ; ils en mettaient beaucoup dans les affaires du ciel.