Lettre de Dusan Zeta Danilovic

2627 Words
Lettre de Dusan Zeta Danilovic Matricule colonial : 03452150 Lieu de naissance : Danilovgrad (Montenegro) Activité : Prêtre orthodoxe Niveau de compétence : B1 Nom déclaré : Montague Montenegro … Pour traverser la Colonie d’un bout à l’autre, il faut un jour et une nuit, avec de bonnes jambes. Construite à l’extrémité de la faille, elle est souvent secouée par de légers séismes — je vois le calice qui se promène sur l’autel pendant la messe. Dans la Colonie, l’instabilité fait partie de la vie, elle y est peut-être la seule constante. On étouffe dans les odeurs de sel, l’humidité des marais salants imprègne tout, on voit presque les gouttelettes en suspension dans l’air, les vêtements ne sèchent jamais, mouillés quand on dort, mouillés au réveil. Le bain et la lessive sont de vaines entreprises, qui ne font que renouveler la couche d’humidité. On ne distingue pas les saisons : soleil toujours brûlant, tempêtes de sable, chaleur et asphyxie. Le vent fouette sans rafraîchir. Pas d’eau, pas d’arbres, pas de verdure, une écorce de terre nue comme une coquille d’œuf, sans une brindille, sans un oiseau, sans un poisson, délaissée par les serpents et les scorpions eux-mêmes. Comment donc avez-vous pu imaginer, Excellences, qu’allait prospérer cette cité artificielle, colonisée par le désespoir ? Ce n’est qu’un récif pour naufragés dont le cœur et la vie sont brisés, loin de leurs patries. Il faut des tonnes de sable et bien des degrés Celsius pour que s’effacent mémoire et remords. Dans la matrice maudite du sel mauve j’ai perdu, misérable, ma foi. J’officie pour la Compagnie, je prie en son nom, je m’abandonne à sa merci. J’écrirai donc ce que je fis précisément le jeudi 20 août et vos Excellences jugeront. À quoi bon garder pour moi l’inutile secret, surtout après tout ce qui a suivi ? Ce jeudi-là, vers sept heures du soir, Ali, mon serviteur noir, entra dans ma chambre pour m’annoncer en chuchotant que les mineurs des mines de sel me cherchaient pour la raison habituelle : un homme étant mort dans une galerie, ils me demandaient d’enfreindre le règlement et de lire les prières. Je vis par la fenêtre que le nuage mauve s’étendait rapidement sur la Colonie ; ne risquant pas d’être vu, je cachai la Bible sous ma soutane, me couvris de la cape d’Ali et quittai discrètement la villa. Le temps d’arriver aux quartiers sud, la brume épaissie me dissimulait mieux que ma cape. De toute façon, aucun habitant des Hespérides ne passe par les quartiers sud, c’est trop dangereux, cette nuit-là surtout. Je m’arrêtai à la Statue du Travailleur Heureux et attendis le signal. La statue est restée décapitée depuis cette nuit de carnaval où Lady Regina déguisée en Salomé avait demandé au Gouverneur la tête de toutes les statues de la Colonie. Sans la tête, évidemment, on a du mal à savoir si le travailleur est vraiment heureux ; à en juger par la position des mains, tendues vers la terre dans l’attente du jaillissement de l’eau salée, il semble plutôt prêt à s’enfoncer en elle. J’attendis longuement près de la statue, aveuglé par la brume. Je ne me déplace guère sans Ali, à moins que je ne sois pas en règle, comme ce soir-là : je ne veux pas qu’il paie à ma place. Enfin je vis dans le nuage deux yeux jaunes qui se rapprochaient. Le mineur me tendit la main, m’accompagna sur plusieurs mètres et me remit à un autre, lequel fit de même avec un troisième. Je les laissai me conduire car ces gens-là voient dans la brume, habitués qu’ils sont à travailler dans le noir comme les vers de terre. Ils descendent la nuit, remontent à la nuit, n’ont pas vu le soleil depuis des années ; leur peau est blême, et non hâlée comme la nôtre, et ils n’allument pas de lampes chez eux de peur d’en être aveuglés. Suspendus à des cordes depuis le sommet du cratère, ils descendent à des kilomètres sous la surface pour creuser des canaux avec leurs pelles pour que l’eau salée parvienne jusqu’aux salines. Le sel se cristallisant, les canaux se bouchent et les pelles doivent travailler sans cesse. En bas, dans le gosier de la gueule souterraine, lieu des plus fortes secousses, où le grondement du sel semble la respiration d’un géant, ils sont tourmentés d’hallucinations et avalés par le gouffre affamé. Si on ne les remonte pas à temps, ils se perdent — volontairement — dans le ventre du monstre. Rendus fous par les émanations, ils coupent la corde avec les dents et, libérés, glissent dans l’abîme. De telles morts sont fréquentes, mais pas déclarées, et les morts s’en vont sans prières. Dans la Colonie, l’inhumation est interdite, on ne peut qu’être incinéré, pour ne pas polluer la terre pourvoyeuse de sel. Si le mort était pratiquant, ses camarades me font venir en cachette. J’enfreins le règlement et je viens lire les prières. Comme ce jour-là. J’expédiai la cérémonie, entouré des vers de terre qui avaient ôté leur casque, respectueux non pas du mort, mais de ma tête à moi, découverte, chacun de nous craignant que le plafond suintant ne lui abîme le crâne. N’imaginez pas une cérémonie grandiose, je lis deux versets de la Bible, et terminé car les galeries sont gardées et nous risquons de nous faire prendre. Ils se signèrent, marmonnèrent un Dieu ait son âme et remirent leurs casques. Puis la chaîne se reforma et me ramena de main en main à la statue du Travailleur Heureux. Le dernier mineur me demanda, l’air égrillard, si je souhaitais qu’il me conduise au quartier des cyclistes, pour profiter de cette nuit brumeuse à l’abri des yeux des Hespérides. Je fis oui de la tête. Tout le monde raconte que je fréquente le quartier des cyclistes, mais peu m’importe, je mérite la Colonie et elle me mérite. Le mineur me conduisit jusqu’à la limite du quartier des cyclistes et lorsque j’aperçus les reflets de leurs petits feux mon cœur bondit dans ma poitrine. Mon compagnon disparut dans la brume sans me remercier pour le risque couru mais, en me conduisant jusque là-bas, il m’avait dit, à sa façon, merci. C’est une rude équipe, ces mineurs du sel, avec leurs silences empoisonnés, la colère qui brûle dans leurs yeux, mais ils sont accessibles à la peur, et c’est pourquoi le commandant Drake est tranquille quand il se promène armé au milieu d’eux. Les cyclistes, eux, c’est autre chose. La lueur de leurs feux m’attirait comme un aimant. Les cyclistes ne se rassemblent pas dans des tavernes ou des maisons, ils s’assoient par terre, dans la rue, par groupes de six, autour de feux d’huile de poisson, buvant de la bière tiède et trempant des tranches de pain de maïs dans des jattes pleines de fromage fondu au feu. Ils frottent leurs jambes douloureuses et de temps à autre soupirent ou rient doucement. Ils me laissent m’asseoir auprès d’eux et m’oublient. Dommage qu’ils ne soient pas pratiquants, j’aimerais bien les avoir dans mes ouailles. Ces gens-là font tout par groupes de six, comme lorsqu’ils tirent les berlines, ces voitures en osier qui sont le seul moyen de transport dans la Colonie. Les six hommes qui tirent chaque berline sont liés à vie — même coup de pédale, même mouvement des hanches, même souffle. Même en dehors du service ils se promènent ou s’assoient par six, comme si séparer le groupe revenait à les mutiler. Leur large chapeau est toujours baissé, on ne voit pas les yeux, rien que leurs ventres plats respirant au même rythme et leurs jambes aux muscles d’acier, qui en se repliant peuvent casser des pierres comme on casse une noix. Je m’assis tout près du feu. Quelqu’un me tendit un demi-verre de bière tiède. Je m’enveloppai dans la cape d’Ali et aspirai la mousse rassise avec gratitude. Me sentant déplacé, mais moins étranger qu’ailleurs, je m’efforçai de suivre la conversation, à laquelle je ne me mêle jamais. Ils parlaient des règles régissant la circulation dans les rues de la Colonie, des berlines de marchandises et des berlines de voyageurs — les unes, couvertes, transportent les sacs de sel des salines au port, les autres sont ouvertes et offrent vingt places aux déplacements des colons. D’après le règlement, les berlines de marchandises ont la priorité sur les autres aux croisements, même vides — le sel étant plus précieux que les humains —, mais une fois pleines les berlines de voyageurs sont affreusement lourdes, exigeant un vigoureux rétropédalage au freinage et de gros efforts à la relance. Règlement absurde, conclurent les cyclistes, qui ne distinguent pas entre les humains et le sel, ne jugeant les berlines que d’après leur poids. Puis ils se turent : les cyclistes se comprennent à merveille en silence, puisqu’ils partagent les mêmes pensées. Assis auprès d’eux, en de tels instants, je me sens proche de Dieu, davantage qu’à la cathédrale des Hespérides pendant la messe — disons plutôt sa parodie : chuchotements, billets doux, échanges de regards, si au lieu des psaumes je chantais la Traviata devant l’autel, qui s’en apercevrait ? Dans le silence paisible et solitaire des cyclistes, j’entends les anges. Ils sont parvenus à s’unir, ils ont atteint l’impassibilité bienfaisante, ne réagissent pas aux provocations, ce qui rend fou de rage le commandant Drake. Il les craint davantage que les mamelouks de Suez, bien qu’ils ne puissent pas faire de mal à une mouche. Notre jatte de fromage fondu étant vide, un homme du feu voisin se leva et la remplit, vidant ainsi la sienne. Nos voisins, cyclistes d’une berline de marchandises, s’accordèrent généreusement avec mes compagnons, qui tiraient des voyageurs, pour critiquer ce règlement absurde. J’entendis de nouveau les anges. Ils se mirent à chanter à voix basse. Le chant des cyclistes est comme leur coup de pédale, rapide, cyclique, avec de brefs halètements et des marmonnements prolongés à la fin des strophes. La fumée des feux s’unissait à la brume diffuse et les silhouettes à côté de moi étaient longues et tremblantes, comme les visions dans le désert sous le soleil, ou les figures immatérielles des saints sur les icônes byzantines. Leur chant apaisait mon cœur, me transportait dans des contrées où la douleur est supportable, la vie moins vaine et Dieu moins sourd. Je dus rêver un instant car dans le cercle autour du feu j’aperçus un personnage incongru. Un garçon en chemise rouge, un anneau d’or à l’oreille. Ses cheveux ruisselants, comme s’il sortait de la mer, formaient des boucles autour de son visage clair. Ses yeux fixés sur le feu étaient noirs comme la nuit, comme les galeries qui mènent au centre de la terre. Son image me causa, chose étrange, une douleur profonde à la poitrine et je soupirai : il semblait venir d’époques lointaines, de mers où l’on s’enfonce, qui vous accueillent dans leurs profondeurs, au contraire de la nôtre qui nous recrache. Je voulais lui demander comment il s’était retrouvé parmi nous, de quels rêves il avait surgi, mais je ne pouvais ni remuer les lèvres ni bouger, comme envoûté par le chant cadencé des cyclistes. Je luttai pour garder les yeux ouverts, et finis, je crois, par m’endormir. On me secouait, je battis des paupières et vis Ali, mon serviteur. Les feux éteints, le ciel dégagé, le jour se levait. J’étais seul, couché dans la rue, couvert du sel apporté par le vent de la veille. Ali m’avait retrouvé, il me retrouve toujours où que j’aille me fourrer, à l’odeur, comme un chien de chasse. Il savait déjà lire mes traces quand nous cherchions des squelettes dans la jungle, jadis, avant le Débordement, dans une autre vie. Jamais dans la Colonie je n’ai pensé aussi intensément à la jungle, sans doute à cause du garçon à l’anneau d’or, je ne peux l’expliquer autrement. Des sensations que je croyais mortes s’éveillèrent, l’odeur des feuilles humides et de la terre féconde, le bourdonnement des insectes et les cris des singes. Je revis tout ce qui n’existait plus, et lorsque le visage noir et sans âge d’Ali se pencha sur moi, je crus qu’il allait dire : « Homme blanc, je n’ai pas laissé les ouvriers toucher aux ossements, j’ai veillé sur eux toute la nuit, maintenant je vais dormir. » Mais cette fois il m’appela « mon père », et m’apprit que Blanche Bateau, femme de chambre de Lady Regina, était venue à la villa et me cherchait. Notre Lady m’attendait au Palais du Gouverneur pour une affaire gravissime. Je m’enveloppai dans ma cape, pris la main du n***e et le laissai me conduire aux Hespérides en toute sûreté à travers les quartiers dangereux, comme autrefois dans les forêts touffues aux fleuves pleins de crocodiles. Aux premières lueurs du jour je retrouvai la Peur et la Honte, mes deux dévoués tyrans, qui ne veulent bien m’abandonner qu’aux moments passés chez les cyclistes mais ne m’oublient jamais. Elles m’attendaient à la frontière entre le quartier des cyclistes et celui des travailleurs du port, bien nourries toutes les deux, ouvrirent les mâchoires et me mordirent le cœur. Je serrai la main d’Ali, mais sans grand soulagement. Le quartier des travailleurs du port, vaste et remuant, est divisé en plusieurs zones, celle des dockers, des lustreurs, des cylindristes, qui toutes se font la guerre. Les travailleurs du port sont des fêtards, qui ont vite la larme à l’œil, boivent comme des trous, mentent comme ils respirent, de vrais filous. Les seuls à démissionner et rejoindre la civilisation dès qu’ils ont gagné quelques sous, le seul quartier dont la population se renouvelle. Nous autres sommes là sans retour, nos patries ont disparu, personne pour nous attendre, nous ne supportons même pas la nouvelle géographie, l’Europe sans sud, l’Afrique sans nord, l’Asie sans ouest, nous serons enterrés dans ce trou, si ce n’est déjà fait, nous nous y éteindrons, si nous ne sommes pas déjà éteints, nous y pousserons notre dernier soupir, s’il est vrai que nous respirons encore. Dans ces quartiers, la Compagnie a mégoté sur les constructions, les logements sont exigus, sur deux étages séparés par un simple plancher, l’étage du dessus réservé aux gradés, celui du dessous aux autres. Les querelles d’étages des travailleurs du port s’entendent jusqu’aux Hespérides. Un homme au regard dément sortit au même instant du rez-de-chaussée, portant au bout d’une pelle ses excréments du matin, et les jeta vers le balcon du premier où un autre l’injuriait, serrant les poings et crachant. Les immondices de chacun atterrirent sur ma cape, mais j’en fus moins sali que par leur haine stérile. Les cyclistes, eux, qui n’ont pas de hiérarchie, défont le plancher intermédiaire pour unir les deux étages. Une telle intervention est interdite, les bâtiments appartiennent à la Compagnie — tout ici, jusqu’à l’air qu’on respire, appartient à la Compagnie —, mais qui peut imposer sa loi aux cyclistes ? Le commandant Drake fait pleuvoir sur eux les amendes, décoche sur eux ses réprimandes et ses menaces, mais il se heurte à un mur. Ils paient docilement l’amende et ne replacent pas les planchers. Voilà pourquoi j’aime les cyclistes. Quand j’arrivai au palais du Gouverneur, il faisait grand jour. Je rendis sa cape à mon serviteur et montai l’escalier de marbre, les jambes tremblantes. L’étrange émotion de la nuit ne se calmait pas, mon corps se souvenait, je posais prudemment mes pieds sur les marches, comme dans la jungle obscure où je craignais que la racine sous ma botte ne soit un serpent. Ma jambe ressentait la douleur de l’ancienne morsure, je n’étais pas dans mon assiette, la soutane gênait mes mouvements, j’entendais le grattement des griffes des fauves, la plainte des éléphants, le battement d’ailes de la chauve-souris. Je ne sais comment j’arrivai à l’étage, guidé par l’instinct sûrement, dans la jungle il faut monter haut pour mieux voir. Lady Regina m’attendait, hagarde, échevelée. — Tout est foutu, je suis f****e, Monty, ils vont me renvoyer, ces chiens ! Je ne comprenais pas de quoi elle parlait. — Ne les laisse pas me renvoyer, Monty, j’en mourrai, je te le dis, je mourrai ici sur le quai, je m’étranglerai dans les chaînes du bateau, je ne repars pas vivante, aide-moi ! Les yeux de la hyène luisaient dans la jungle quand elle nettoyait un cadavre, et pour la première fois je remarquai que Lady Regina avait les mêmes yeux. Elle me conduisit dans la chambre du Gouverneur, mais avant d’ouvrir la porte elle chuchota à mon oreille : — Si moi je tombe, vous tomberez tous les cinq, sachez-le ! Le Gouverneur Bera était étendu raide sur le lit, dans son uniforme de cérémonie, les bras en croix sur sa poitrine. Je fus surpris de le voir dans cette tenue et cette posture, comme si quelqu’un l’avait arrangé ainsi. J’interrogeai Regina, qui me jura ne l’avoir pas touché. Je me penchai sur le visage du gisant. Il semblait paisible, le coin des lèvres relevé dans un sourire. Je me dis alors que ce devait être ainsi, ainsi précisément, que souriait le machairodonte il y a trois millions d’années.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD