Lettre de Nicodème Le Rond

2220 Words
Lettre de Nicodème Le Rond Matricule colonial : 00452150 Lieu de naissance : Marseille (France) Activité : Secrétaire Particulier du Gouverneur Niveau de compétence : A1 Nom déclaré : Charles Sicouen mer Morte, vendredi 4 septembre Excellences, Je vous prie d’agréer mes humbles hommages, dans l’espoir que ma lettre puisse éclairer les événements obscurs et inexpliqués survenus dans la Colonie ces quinze derniers jours, lesquels m’ont fait mettre en doute jusqu’à l’existence de Dieu. En raison des particularités géophysiques de la Colonie, cette missive parviendra entre vos mains après plusieurs semaines, mais je souhaite que vos envoyés arrivent ici plus tôt, pour interpréter les faits et nous délivrer de notre martyre. Pardonnez-moi l’audace qui me fait m’adresser personnellement à vos Soixante-Quinze Excellences, alors que vous correspondez, je le sais bien, avec le seul Gouverneur : vu le caractère exceptionnel des circonstances, je ne vois guère d’autre solution. Si ce dossier parvient à destination, le commandant du bateau vous le remettant comme nous l’en avons chargé, vous y trouverez une clé et six lettres, celle-ci comprise. Les rédacteurs des cinq autres sont Lady Regina Bera, le juge Bernard Bateau, le père Montague Montenegro, le commandant de la Forteresse Andrew Drake et le docteur Nicolo Fabrizio, tous colons de haut rang, personnes de confiance du Gouverneur. Réunis tous les six hier soir au palais du Gouverneur, après les derniers événements, nous sommes convenus de relater tout ce qui s’est passé dans la Colonie depuis le jeudi 20 août. Cependant nous avons décidé d’agir séparément, chacun dans une pièce, afin que chacun rédige seul et librement son rapport. Nous avons préféré cette procédure à une rédaction commune et signée de tous, s’agissant de sujets sensibles et certains d’entre nous étant liés par le secret professionnel. Ce qui signifie que j’ignore ce que les autres ont mentionné dans leur lettre et dans quel ordre vous lirez celles-ci. J’ignore également de quelle façon chacun choisira de présenter les événements et j’avoue mes doutes quant à la lucidité ainsi que la sincérité de la plupart. En fait nous sommes tous les six co-responsables, également coupables, également innocents — également terrifiés. Le jeudi 20 août, jour de l’arrivée du Bateau du Courrier, le juge Bateau et moi-même, qui sommes responsables du transport du coffre vert et signons ensemble le certificat d’authenticité, devions nous trouver au port à huit heures du soir. Le règlement régissant le transport est complexe et fastidieux, mais pendant toutes les années où j’ai servi comme secrétaire particulier du Gouverneur, nous n’avons jamais dévié de la procédure, aucune erreur n’a été signalée, aucune atteinte à la sûreté ni à l’intégrité de la boîte et de son contenu. Ce jeudi-là, je me souviens, le vent soufflait de l’est depuis l’après-midi. Les cloches de la tour des vents sonnaient, nous signalant que les émanations des salines se dirigeaient vers la Colonie. Dès que je les entendis, je sortis en courant de chez moi pour arriver au port à temps, de peur que la brume ne s’épaississe au point que je ne verrais plus le chemin. Je réussis à atteindre ma place attitrée, sur la jetée, à sept heures vingt, tandis que le nuage recouvrait tout rapidement. À huit heures la circulation fut interdite aux cyclistes. À huit heures et demie elle le fut aussi aux piétons. À neuf heures moins le quart apparut le juge Bateau, qui avait trouvé sa route en suivant la ligne phosphorescente, tracée par terre, qui relie le Palais au port, spécialement prévue pour le transport du coffre vert lors de nuits pareilles. Il pestait d’avoir dû quitter sa taverne pour trimballer comme un portefaix le coffre du Gouverneur, comme si les Soixante-Quinze n’avaient pas, pour communiquer avec Bera, de moyen plus convenable que d’échanger des lettres secrètes comme des amoureux. Lorsqu’il est pris de boisson, Bateau oublie que de tels propos sont passibles de destitution et d’expulsion hors de la Colonie. — À l’ère de la technologie électronique, trimballer de la paperasse dans des coffres ! Réfléchis un peu, Sicouen, fais marcher ta cervelle de rat. Tu constateras que les Soixante-Quinze maintiennent délibérément la Colonie dans le sous-développement, sans électricité ni téléphone ni sources d’énergie modernes : comment justifieraient-ils autrement un système de gouvernement si autoritaire, le prix élevé du sel et leurs cortèges ? Cet air est empoisonné. En vingt ans ici je n’ai pas eu la moindre fleur dans mon jardin, pas un seul chat dans mon fauteuil, pas un oiseau à ma fenêtre, pas une araignée sur mon mur. Rien ne survit. Quand cette maudite brume se dissipera, ils ne retrouveront que nos cadavres ! Il fallait que je sois prudent car Bateau est un malin, il vous entraîne dans des discussions subversives exprès, vous vous laissez aller, ensuite votre compte est bon. D’ailleurs l’organisme humain n’est pas mis en danger par les émanations, l’un des composants du sel étant compatible avec notre ADN. C’est pourquoi, dans le monde civilisé, le sel mauve est appelé « sel humain », même si le père Montenegro m’a révélé un jour que ce nom vient de ce que dans le fond du cratère pourrissent des corps de mineurs. Je m’écartai de Bateau et lui dis de me laisser tranquille. S’il s’interrogeait sur les effets des émanations, il n’avait qu’à lire les brochures distribuées par le docteur Fabrizio au Dispensaire. — Faire confiance à Fabrizio, qui ne sait même pas diagnostiquer une grippe ? Pas étonnant qu’il dirige le Dispensaire. Quel vrai médecin accepterait de se mêler à cette mascarade ? Puis, jetant sur sa toge un regard dégoûté : — Quel vrai juge, me diras-tu, accepterait mon poste ? Un tribunal ? Laisse-moi rire. Il commencent par exécuter les mamelouks, puis il m’appellent pour déclamer mes accusations. Il saisit le revers de ma redingote et son visage se rapprocha du mien, si près que je sentis les divers alcools qui l’avaient mis dans cet état. — Sache-le, Sicouen : la lèpre n’est pas apparue toute seule, ils l’ont semée pour marquer les frontières, pour se donner le droit de tirer sans sommation, vu le réveil des mamelouks de Suez et la contrebande galopante qui touche le sel. Les Soixante-Quinze perdent le contrôle, je te le dis, ce n’est qu’une affaire de temps, la Compagnie va s’effondrer, le monopole aussi. Et j’en suis ravi : le sel doit appartenir à tous, comme le malheur. Ici trois continents ont pris le deuil pour que sorte de terre cette maudite purulence mauve, qui rend fous les civilisés plus que l’opium. Je comptais mentalement pour ne pas l’entendre, un, deux, trois, n’écoute pas, Sicouen, quatre, cinq, six, mais qui le fera donc taire ? — Je te le dis, Sicouen, je mourrai de mélancolie, j’ai oublié jusqu’à la couleur de l’herbe. La seule chose qui bouge, dans cette terre morte, c’est le sel en dessous. La nuit je colle mon oreille au sol et j’entends son bourdonnement, tandis qu’il ronge les fondations et se rapproche de la surface. Un jour il va percer les planchers, atteindre nos lits, nous bouffer. S’il est vraiment compatible avec notre ADN, s’il nous ressemble un tant soit peu, alors il est anthropophage. Cachant son visage entre ses mains, il se traita d’idiot, d’idiot, d’idiot. J’avoue que j’eus pitié de lui un instant. Il avait l’air si tourmenté, si seul, plus seul encore que moi peut-être. — … ils m’ont même pris mon enfant, les salopards, ma petite fille, qu’est-ce qu’elle leur a donc fait ma petite fille, le réconfort de mes vieux jours, qui repasse les culottes de Regina, que je ne vois qu’à son jour de repos, en regardant la pendule, quel père peut supporter pareille épreuve ? Je compris que Bateau me tendait un piège. En pleurnichant ainsi sur sa fille Blanche, cet investissement lucratif, il s’était trahi. Je lui rappelai que nous étions en service et qu’il se devait d’être sobre afin de constater l’authenticité du coffre vert quand nous le placerions dans les étuis spéciaux. Dans son état, je doutais qu’il puisse trouver les rainures des étuis, ou même voir le coffre. Le juge se vexa. Il me donna un grand coup de coude, balbutia « Je ne suis pas sûr que tu aies le droit de me parler sur ce ton » et bomba le torse pour exhiber sa décoration, l’Étoile Pourpre, preuve qu’il était l’un des favoris du Gouverneur, dont j’étais le simple secrétaire. Je réprimai ma colère. Bera avait distribué cinq de ces Étoiles Pourpres dans la Colonie, aux cinq rédacteurs des autres lettres que vous lirez, ce qui avait fait d’eux une sorte de petite cour et leur avait tourné la tête. Le but était sûrement de créer une aristocratie dans cette Colonie nouvelle, ce qui servirait d’incitation aux autres ; cela n’avait réussi qu’à corrompre les impétrants. Les détenteurs de l’Étoile Pourpre reçoivent une villa aux Hespérides, des domestiques, une loge à l’Opéra et le droit de s’asseoir à la table du Gouverneur, sur invitation bien sûr. Ce qui est étrange, c’est la présence parmi eux de Lady Regina, l’épouse. L’a-t-on décorée pour faire honneur aux quatre autres, ou pour la rabaisser ? Les actes du Gouverneur sont obscurs, je le sers depuis vingt ans et depuis vingt ans je suis perplexe. Nous entendîmes la sirène enrouée du bateau et le grincement des câbles tendus. Les accosteurs agitaient en l’air, suivant le code, leurs rames phosphorescentes pour guider la manœuvre dans la brume épaisse. Ces rames longues, pointues comme des perches, leur servent à pousser la barque comme des gondoliers. Les barques sont plates comme des radeaux, l’eau étant si épaisse qu’on ne peut s’y enfoncer. À mesure qu’on approche des salines, où se trouve l’estuaire du cours d’eau souterrain, l’eau devient plus épaisse encore, comme de la gelée. Le bateau parvint à s’amarrer, non sans mal, et l’on descendit l’échelle. Le commandant Cortez débarqua pour voir de près nos visages et s’assurer que nous étions là, comme l’impose le règlement. Nous échangeâmes une poignée de mains. Le vieux Cortez, plein d’expérience, commande toujours l’un des Bateaux du Courrier. Ses joues creuses et son œil de verre ont de quoi effaroucher, et d’ailleurs cet œil-là voit mieux que l’autre. Il nous présenta l’enseigne de vaisseau Richmond, un petit jeune tout maigre qui semblait fiévreux, et nous dit que le jeune homme complèterait le cortège, le second étant au lit avec la diarrhée. Un virus avait attaqué le navire et tout le monde était sur le flanc. Richmond n’a pas le grade approprié, mais Cortez rugit qu’il n’avait plus un seul officier valide et que porter un coffre n’était pas compliqué à ce point. Il préférait épuiser le jeune homme, visiblement mal en point, et ménager son second dont il aurait besoin pour le voyage du retour. Nous fûmes contraints d’accepter ce remplacement non réglementaire. Nous montâmes à bord et entrâmes dans la cabine du commandant. Avec la clé que détient seul le secrétaire particulier du Gouverneur, je fis la combinaison et ouvris la lourde porte du coffre-fort. Le coffre vert se trouvait là où l’avaient placé les responsables de Paris, personne sur le bateau ne pouvant ouvrir le coffre-fort. Nous soulevâmes celui-ci et le descendîmes avec précaution sur la jetée, puis Cortez nous attacha aux quatre coins du coffre, avec un mètre de jeu, pour nous empêcher de nous perdre dans la brume. Devant, Cortez et Bateau ; derrière, Richmond et moi. L’enseigne vomit deux fois en route, souillant les bottes de Cortez, et reçut tout surpris un coup de poing dans le nez. Je lui chuchotai pour le tranquilliser qu’à l’arrivée il boirait de l’eau et se laverait le visage, mais pour l’instant nous ne pouvions pas interrompre le cortège. Suivant précautionneusement la ligne phosphorescente et trébuchant les uns sur les autres, nous réussîmes à rejoindre le palais, malgré le v*****t hoquet de Richmond qui cassait notre rythme. Nous entrâmes dans le bureau du Gouverneur, plaçâmes le coffre dans son réceptacle, constatant qu’il s’emboîtait parfaitement dans les rainures. Le juge et moi signâmes le certificat d’authenticité et je refermai le bureau à clé. Dans l’antichambre nous défîmes nos liens et attendîmes les ordres. Une dizaine de minutes plus tard, Blanche apparut, envoyée par Lady Regina. Elle nous ordonna de partir, le Gouverneur se reposant et n’ayant plus besoin de nos services, ce dont Bateau se réjouit particulièrement, pouvant ainsi retourner à sa bouteille. Cortez regagna aussitôt le bateau, après avoir remis à Blanche un sac plein de journaux européens pour le Gouverneur. Richmond, qui semblait avant tout désireux de rester à l’écart du commandant, accueillit avec reconnaissance l’invitation de Bateau à le suivre à la taverne. Je restai seul dans l’antichambre : il fallait que je voie le Gouverneur d’urgence. Pour les vingt ans de la Colonie, que nous allions fêter quinze jours plus tard, notre Opéra devait accueillir le célèbre ténor Regoleone, venu pour l’occasion de l’Opéra de Vienne. Nous l’attendions d’un jour à l’autre, mais sa réception et son séjour n’étaient toujours pas organisés. Le Gouverneur persistait à retarder ses signatures, me laissait sans instructions, ce qui créait des problèmes en cascade. Je demandai à voir Bera, ne fût-ce que cinq minutes, mais Blanche répétait que je devais partir. Je suis le secrétaire particulier du Gouverneur et ne reçois pas d’ordres d’une femme de chambre, ce qui me fit commettre l’erreur d’élever la voix. Blanche se mit à pleurer. Blanche pleure pour un rien, est sans cesse terrorisée, le ton de ma voix n’était pas en cause, mais telle ne fut pas l’impression de Lady Regina, qui apparut alors en haut des marches et chassa d’un geste sa femme de chambre. — Est-ce donc si difficile d’obéir à un ordre si simple, Sicouen ? Elle me vouvoyait pour me rabaisser — elle ne recourt au vouvoiement qu’avec ceux qui lui répugnent. J’ôtai mon chapeau et la priai de m’excuser pour avoir haussé le ton, mais je devais absolument voir le Gouverneur. — Mon époux se repose. Je ne fais que transmettre ses ordres. Sortez ou je vous fais jeter dehors. J’obtempérai, fort contrarié. Notre lady n’a pas le droit de se comporter ainsi, du moins selon les contrats en vigueur, et je ne comprends pas pourquoi le Gouverneur permet à sa petite Cour chérie de me traiter en domestique. Traversant le jardin — il devait être dix heures moins dix —, je vis le Gouverneur Bera sur la terrasse, dans son grand fauteuil d’osier, qui rêvassait. Vêtu de son pyjama, il jouait distraitement avec la clé accrochée à son cou. Je lui souhaitai bonne nuit de loin, mais n’eus pas de réponse.
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