Lettre de Arduino Tiberio Flagrante
Matricule colonial : 09156577
Lieu de naissance : Rome (Italie)
Activité : Directeur du Dispensaire
Niveau de compétence : B1
Nom déclaré : Nicolo Fabrizio
…et je n’avais même pas été informé des événements de la nuit du jeudi 20 août. D’ailleurs la Déserte m’informe rarement de la santé du Gouverneur, alors que je suis son médecin personnel, préférant tout raconter au père Montenegro, son « directeur de conscience » comme elle dit — façon de parler. La Colonie fait des gorges chaudes de ses frasques avec l’ecclésiastique, et si le Gouverneur fait preuve d’une tolérance admirable, le chrétien fervent et l’homme honnête que je suis proteste avec horreur.
J’espère ne pas nuire aux intérêts de la Compagnie en appelant « la Déserte » l’épouse du Gouverneur, c’est le nom que nous lui donnons tous, même lui, Bera car elle est brûlante et desséchée comme le désert, et je n’ai nulle raison de respecter les formes dans cette lettre, comme le feront peut-être les autres, hypocrites comme ils sont. La seule chose qui me rassure, c’est que dans votre sagesse infinie vous distinguerez aussitôt les brebis galeuses et les menteurs et je m’en remets en toute confiance à votre jugement. Je vous recommanderai cependant la plus grande méfiance à l’égard du père Montenegro, ce vieux renard. C’est lui qui a demandé que nous rédigions nos lettres séparément, puis exigé qu’elles ne soient pas lues par les autres, pour nous calomnier dans la sienne évidemment — ces histoires de secret professionnel ne sont pour moi que des prétextes. Son apparence et son comportement, pendant toutes ces années, parlent d’eux-mêmes. Il se parfume avec des parfums français, se maquille les yeux, taille sa barbiche, un vrai dandy, les femmes sont folles de lui. Je ne parle pas seulement de l’épouse du Gouverneur, qui l’a choisi pour amant précisément parce que toutes le voulaient, mais aussi des autres, qui lui courent après précisément parce que l’épouse du Gouverneur l’a choisi. Cercle vicieux, Excellences, toute la Colonie en est empoisonnée, sans compter qu’il a des accointances avec des éléments douteux dans les quartiers sud, où tout habitant des Hespérides qui se respecte doit éviter de s’aventurer. Lorsque la Compagnie a instauré des grades et des classes, elle ne l’a pas fait au hasard, et si elle souhaitait que les Hespérides fréquentent les mineurs ou, pire encore, les cyclistes, elle n’aurait pas séparé les quartiers et hiérarchisé les privilèges — vrai ou faux ? Pour ne rien dire du serviteur m******n de ce prêtre chrétien, a-t-on jamais vu ça ! Il se promène dans la rue en tenant par la main son énorme n***e, qu’il oblige à dormir la nuit sous son lit, pour qu’Ali le berce quand il se réveille d’un cauchemar en hurlant, même que cela s’entend dans toutes les Hespérides. Lorsqu’on dort mal, c’est qu’on a mauvaise conscience, voilà ce que je crois.
Mais revenons aux tragiques événements qui ont suivi ce brumeux jeudi 20 août. Depuis la terrasse de ma villa, je l’ai dit, je n’aperçois pas le port et n’ai donc pas vu le bateau transportant le coffre vert entrer dans la baie. Et comment aurais-je pu, avec une brume pareille ? Le commandant Drake, en raison du vent d’est, avait interdit tout déplacement. Je me trouvai donc isolé dans ma villa, sans aucun moyen de m’informer ou de communiquer, ce dont certains ont profité, on l’a vu.
Vendredi matin le temps s’éclaircit. Je me réveillai avec un terrible mal de tête et décidai de ne pas aller travailler. J’envoyai mon domestique avec mes instructions au Dispensaire afin que le service de pneumologie soit mis en alerte. Quand souffle le vent d’est nous sommes envahis de patients, pour la plupart atteints de problèmes respiratoires, ou drogués puis frappés par les fléchettes des hommes de Drake, lesquels, ces derniers temps, tirent au jugé sur tout ce qui bouge dans le brouillard. Je demandai à Markèlla, ma gouvernante, de me préparer une camomille, de sortir mon fauteuil sur la terrasse et de m’apporter des magazines.
Tandis que je feuilletais le numéro de juillet du Jardinier amateur — les magazines, vous le savez, nous arrivent avec beaucoup de retard —, Markèlla m’annonça que j’avais de la visite. Je ne reçois pas de patients chez moi, aussi lui demandai-je de chasser l’intrus, mais elle répondit, hésitante, qu’il s’agissait de Blanche, la femme de chambre de la Déserte, et qu’elle prétendait apporter un message très important de sa maîtresse.
Blanche Bateau est la fille du juge Bateau et le seul enfant qui soit né dans la Colonie depuis le jour de sa fondation. On dirait qu’ici les femmes sont stériles et les hommes inféconds. Malgré les incitations alléchantes instaurées par la Compagnie, la Colonie est incapable de se reproduire, ou s’y refuse. La pilule que nous prenons chaque jour contre les émanations des salines pourrait bien avoir un effet anticonceptionnel, auquel cas c’est en vain que les Soixante-Quinze attendent la naissance d’une population autochtone. Bateau a eu la chance d’arriver ici avec sa femme au troisième mois de sa grossesse (mais rien, chez Bateau, n’est l’effet du hasard), et c’est ainsi qu’est née la seule indigène. Le Gouverneur l’a récompensé de façon spectaculaire, le décorant de l’Étoile Pourpre et le nommant Président du Tribunal, honneur que ne méritait pas cet opportuniste alcoolique. Malgré mes craintes justifiées concernant la présence d’un bébé dans un tel environnement, Blanche s’est développée plutôt normalement. À un détail près : les iris de ses yeux, incolores, tout blancs. Sa vue est normale, mais au début cela fait peur, on croit qu’il n’y a là que la cornée, et l’on ne sait pas où elle regarde. Quand on l’a amenée au père Montenegro pour qu’il la baptise, il a plongé le regard dans ces iris laiteux et murmuré en souriant, « la brume » — l’idée du prêtre, transmise à la Déserte, puis au Gouverneur, puis à Bateau, a été acceptée par lui avec des courbettes : il a baptisé sa fille Blanche à cause de ses iris brumeux. Ce juge, un vrai bouffon.
Blanche apparut sur la terrasse, tremblant comme une feuille, l’air terrorisé. Je n’y attachai pas d’importance : c’est là son état naturel. Rien d’étonnant à ce que cette fille manque de confiance en elle, ayant grandi à l’écart des autres enfants, dans une société d’adultes qui ne voient en elle qu’une bestiole gênante. De plus, travailler pour la Déserte n’améliore pas l’image qu’elle a d’elle-même.
— Docteur Fabrizio… Lady Regina vous demande de venir chez le Gouverneur tout de suite, balbutia-t-elle, hors d’haleine.
Je répondis que je viendrais quand j’irais mieux. Si notre lady souffrait de ses migraines, elle n’avait qu’à prendre les granulés que je lui avais donnés la fois précédente.
— Le Gouverneur Bera n’a pas bougé depuis l’aube, docteur… Il doit être mort.
Je me levai d’un bond, terrifié. Je n’en croyais pas mes oreilles : le Gouverneur ne pouvait pas ne pas bouger depuis le matin et moi, son médecin personnel, l’apprendre à midi par une idiote de femme de chambre. N’oubliez pas non plus que nul autre que moi n’a le droit de diagnostiquer le décès du Gouverneur. Non seulement je n’avais pas été appelé à temps au chevet de mon patient, mais j’apprenais sa mort par des personnes aux connaissances médicales proches du néant, comme si j’étais le dernier des colons. Je pressai Blanche de questions, la secouai, mais elle fondit en larmes et bredouilla que la Déserte l’avait envoyée à l’aube prévenir le père Montenegro. Autrement dit, non seulement notre lady se jugeait qualifiée pour juger de la santé du Gouverneur, mais elle prévenait le prêtre avant le médecin ! Ma fureur déborda et si je me retins de sauter sur elle, ce fut seulement à cause de Markèlla, qui se trouvait dans la cuisine et risquait d’entendre. La mort du Gouverneur est une nouvelle d’une gravité extrême, qu’il ne faut pas laisser si légèrement circuler dans la Colonie. J’exigeai de Blanche qu’elle me raconte ce qui s’était passé, dans le moindre détail.
Elle jura ne savoir que ce que lui avait dit notre lady : Bera était mort dans son sommeil. Elle avait mis du temps à dénicher le père Montenegro, pleurnicha-t-elle car la brume de la veille l’avait contraint à passer la nuit dans le quartier des cyclistes. C’était son serviteur noir qui avait retrouvé son maître et réusssi à l’amener au palais. Ensuite, Blanche avait prévenu son père, qu’elle avait mis du temps à trouver, lui aussi, dans un bouge où il se saoulait avec un jeune enseigne de vaisseau, puis elle était allée réveiller chez lui Sicouen, le secrétaire particulier du gouverneur. Et pour finir elle était venue à moi. Bref, ces cinq dernières heures, Blanche avait traversé la Colonie en long et en large, prévenant tous les parasites incompétents que Bera entretenait, et non la seule personne compétente, son médecin personnel ! Je lui balançai une bonne gifle, dont j’avoue que je la regrette à présent. Il est injuste de s’en prendre à elle, une simple exécutante. Si Bateau a accepté, pour ne pas dire souhaité, que sa fille soit engagée comme femme de chambre au Palais, c’est pour qu’elle lui rapporte tout ce qui s’y passe. Son père l’aurait giflée bien plus fort si elle ne l’avait pas averti le premier.
J’accrochai l’Étoile Pourpre à mon revers, attrapai ma trousse et courus jusqu’au Palais, suivi par Blanche et ses pleurs perpétuels. Je priais pour que ce ne soit pas si grave, que la Déserte se soit stupidement trompée dans son diagnostic, qu’il s’agisse d’une espèce de syncope ou de léthargie, que je ne sois pas attendu par un cadavre. Si bizarre que cela paraisse, j’étais plus inquiet pour moi-même que pour mon patient, n’osant imaginer ce que je deviendrais si un autre Gouverneur, débarquant dans la Colonie, procédait à de nouvelles nominations.
Tout au long du chemin je m’efforçai d’arracher à Blanche des informations sur la santé de Bera, mais elle ne faisait que pleurer. Je lui rappelai qu’elle m’avait prévenu avec cinq heures de retard et que, si ce retard s’avérait fatal pour la santé du Gouverneur, je la tuerais de mes propres mains. Elle s’essuya les yeux et répondit que Montenegro lui avait dit la même chose, ce qui l’avait profondément blessée : jamais auparavant le caressant homme d’église n’avait été si rude avec elle. Montenegro, Montenegro, elles n’ont que ce nom à la bouche !