Chapitre 1 : La Prison Dorée
Royaume de Gjih, mille ans avant notre ère...
Une lueur pâle et laiteuse caresse les pierres froides de ma cellule. Le jour se lève à peine sur le royaume, mais je le sens vibrer d’une énergie particulière. Aujourd’hui, l’air lui-même est différent.
Il est chargé d’une attente si lourde qu’elle fait ployer les cimes argentées des grands saules chanteurs, ces arbres millénaires dont les feuilles tintent doucement au vent comme un présage.
C’est alors que le silence de l’aube se brise.
Bling… Bling… Bling…
Le son des cloches de la cathédrale s’élève, solennel et grave.
Il roule par-delà les champs d’émeraude, franchit les sept tours de cristal du palais et vient se briser contre les murs de mon cachot.
Cette sonnerie, mon peuple et moi l’avons si longtemps attendue. Mon cœur, comprimé par des années de ténèbres, s’emballe.
C’est un roulement de tambour annonçant un changement, une fin, ou peut-être un nouveau combat.
Un bruit de pas lourds résonne dans le couloir humide. Une torche crachote, projetant des ombres dansantes sur la m********e des murs.
La lourde porte de chêne et de fer s’ouvre dans un grincement sinistre. C’est un garde royal, son armure d’un gris terne luisant sous la flamme.
« Votre Majesté, il est l’heure, » dit-il. Sa voix est un murmure rauque, à peine audible. Il détourne le regard, incapable de soutenir la vue de sa reine en haillons. « Le roi Eleanor et ses fils sont en chemin. »
Un froid glacial, plus mordant que celui de la pierre, m’envahit. Eleanor. Le nom résonne comme une sentence. Voilà donc le terme du marché conclu par mon oncle.
« Qu’on prépare la mariée ! »
La voix tonne, impérieuse et cruelle, rebondissant contre les voûtes du donjon.
C’est celle de mon oncle, le roi Gérald le Grand. Un titre qui, dans ma tête, rime avec tyran.
Je l’imagine, au sommet des marches du trône qui est le mien, drapé dans les fourrures des bêtes de givre qu’il a lui-même abattues, symbole vivant de sa force brute.
« Le roi ordonne qu’on prépare la mariée ! » rugit un autre homme, d’une voix capable de faire trembler un régiment.
Covas. Le chef des armées. Le plus robuste, le plus craint, le plus redoutable de tous.
Mon père, le roi Alaric le Sage, l’aimait pour sa droiture et son courage inébranlable. Covas le servait avec une loyauté absolue.
À la mort de mon père, j’avais sept ans. Je me souviens du vide immense, du froid du chagrin, et de la main calleuse de Covas posée sur mon épaule.
Il était celui qui devait veiller sur moi, sur mon héritage, jusqu’à ce que je sois en âge de régner.
Il était mon protecteur, le rempart de ma fortune. Il n’est plus aujourd’hui que l’instrument docile de la tyrannie, le porte-voix de mon bourreau.
Gérald le Grand n’a ni pitié, ni humanité. Le sentiment a déserté son cœur depuis longtemps, étouffé par les volutes sombres de la magie noire qu’il pratique en secret, dit-on, dans les souterrains.
Il m’a enfermée, moi, sa nièce, la reine légitime, comme une bête sauvage. Pendant deux ans, cette cage a été mon univers.
J’y ai perdu le goût du soleil sur ma peau, le parfum des fleurs de lune qui éclosent la nuit dans les jardins suspendus.
Le schéma a été d’une simplicité démoniaque. Orpheline à sept ans, vulnérable comme un oisillon tombé du nid, j’ai vu mon oncle manœuvrer le conseil avec une habileté diabolique.
« Ce qui appartient à la famille, reste dans la famille, » susurrait-il, le visage grave d’une fausse compassion.
Il a convaincu le peuple de le laisser assurer la régence. Au début, il fut irréprochable. Mais le pouvoir, tel le nectar vénéneux des fleurs-crânes, a corrompu son âme.
La richesse et la gloire lui ont tourné la tête. Gérald le Grand est devenu Gérald le Dictateur.
Je grandissais. Comme un plant de maïs béni par les dieux, je gagnais en stature, en sagesse, en parole.
Mes actions, guidées par les préceptes de mon père, étaient saluées par les anciens.
À quatorze ans, l’inquiétude a commencé à ronger mon oncle. Ma simple existence était une menace.
Un soir, après mon quatorzième anniversaire, ma cousine Béla est venue me trouver dans ma chambre. Ses yeux pétillaient d’une excitation qui, aujourd’hui, me semble terriblement feinte.
« Katia, viens ! Un bal masqué ! Rien que nous deux, une aventure ! » J’ai refusé.
Mes études sur les traités de paix m’absorbaient. Mais elle a supplié, cajolé, avec une insistance qui, sur le moment, m’a touchée. J’ai cédé.
Ce fut le piège. Une toile d’araignée tissée avec soin.
À notre retour, la colère de mon oncle était un orage. Il m’a accusée d’indiscipline, de perversion, d’avoir entraîné sa fille innocente sur la voie de l’immoralité.
Un procès en place publique a retourné le peuple contre moi. Je suis devenue l’inutile, l’indigne. Celle qui ne méritait pas de porter le flambeau.
La punition pour cette escapade fut la réclusion. Interdite de sortir, de m’entraîner, d’étudier.
Une punition « temporaire », avait-il décrété, le mensonge coulant de ses lèvres comme un miel empoisonné.
Isolée. Maltraitée. Mise en cage. Pendant ces trois longues années à pourrir dans l’ombre, une question hantait mes nuits sans lune : une fête de bal masqué méritait-elle un tel chagrin ?
La réponse m’a frappée avec la violence d’un coup de tonnerre. Il ne me punissait pas pour une faute. Il m’éliminait à petit feu.
Alors, j’ai décidé de lui tenir tête. Une audace née du désespoir.
Je suis entrée dans sa chambre sans invitation, le cœur battant la chamade contre mes côtes.
Il était en pleine discussion avec Covas, leurs visages éclairés par la lueur dansante d’un feu de cheminée.
Le silence est tombé, lourd comme une chape de plomb.
Mon oncle s’est levé, sa haute silhouette se découpant, menaçante, devant les flammes.
Sa voix, calme et tranchante comme une lame de givre, a profané la mémoire de mon père.
Il m’a accusée de conspiration et d’usurpation, rien que par ma présence. Poussée par une colère sacrée, j’ai laissé la vérité exploser : « Cet homme n’est pas le roi ! Le trône est à moi, je suis la reine ! »
Ces mots, criés avec toute la force de mes seize ans, ont scellé mon sort. Ce fut mon arrêt de mort.
À partir de cet instant, aux yeux du peuple aveuglé, je ne fus plus une princesse, mais une menace existentielle pour le règne.
Pourtant, même dans la nuit la plus noire, une étoile résiste.
Un petit groupe de fidèles, mené par la vieille intendante de ma mère, a plaidé ma cause.
« Elle est si jeune, Votre Majesté, le chagrin l’égare, » ont-ils menti pour moi, par amour.
Je leur dois la vie. La sentence de mort fut commuée en esclavage.
Esclave dans la maison de mon père. Le palais de mon enfance, avec ses couloirs de marbre veiné de lumière, est devenu ma prison.
Ma tâche : laver le linge de la princesse Béla, du roi et de la reine. Je frotte les taches de vin et de festin sur leurs vêtements de soie, tandis que mon propre cœur saigne.
Le fouet a lacéré mon dos plus de fois que je ne peux compter. Chaque cicatrice est un sillon de trahison.
La douleur, cuisante comme une morsure de braise, a sculpté mon âme et aiguisé ma résolution. Je suis Katia, héritière légitime de Gjih, et au plus profond de mes ténèbres, tandis que résonnent les cloches de mon mariage forcé, je sais que la partie n’est pas encore finie.