Le matin de la cérémonie, le ciel était d'un gris de plomb, comme si le soleil lui-même refusait de cautionner cette union. La petite chapelle familiale des Vance, autrefois fleurie et parfumée d'encens, n'était plus qu'une carcasse de pierre glacée. Les murs étaient nus, les tapisseries ayant été vendues des mois plus tôt pour éponger les premières dettes d'Arthur.
Arabella se tenait devant le miroir piqué de rouille de sa chambre. La robe de satin crème que Julian avait imposée tombait sur elle avec une fluidité insultante. Elle était magnifique, et elle se détestait pour cela. Les diamants de la mère de Julian pesaient lourd autour de son cou, comme un collier de fer dissimulé sous l'éclat des pierres.
— « Tu es prête ? » demanda Arthur en apparaissant sur le seuil, le regard fuyant.
— « Prête à être vendue ? Oui, mon frère. Allons-y avant que le prix du marché ne change. »
Le trajet jusqu'à la chapelle se fit dans un silence de tombeau. À l'intérieur, il n'y avait personne, hormis le vieux révérend Miller, dont les mains tremblaient sur son livre de prières, et Julian Blackwood.
Julian attendait devant l'autel. Il portait un habit de velours noir si sombre qu'il semblait absorber la faible lueur des cierges. En le voyant, Arabella sentit son cœur rater un battement. Ce n'était pas de l'admiration, se jura-t-elle, mais la peur de l'inconnu. Il ressemblait à un conquérant prenant possession d'une ville fortifiée.
Alors qu'elle atteignait l'autel, Julian ne lui offrit pas de sourire. Il se contenta de lui saisir la main. Ses doigts étaient chauds, puissants, et le contraste avec la peau glacée d'Arabella provoqua une décharge qu'elle s'efforça de masquer par un froncement de sourcils.
Le révérend commença l'office d'une voix chevrotante :
— « Si quelqu'un s'oppose à cette union... »
Arabella eut envie de hurler, de supplier les ancêtres enterrés sous les dalles de se lever. Mais rien ne bougea. Seul le vent s'engouffra par une vitre brisée, faisant vaciller les flammes.
— « Julian Blackwood, consentez-vous à prendre pour épouse... »
— « Je le veux », coupa-t-il, sa voix résonnant avec une autorité qui n'admettait aucune hésitation.
Le révérend se tourna vers elle. Le moment de vérité. Elle aurait pu dire non, s'enfuir dans la lande, devenir gouvernante ou mendiante. Mais elle vit le regard désespéré d'Arthur derrière elle, et la silhouette de la maison Vance qui s'effondrerait sans l'or de cet homme.
— « Je le veux », murmura-t-elle, les mots brûlant sa gorge comme de la suie.
— « Par l'anneau que voici... »
Julian fit glisser un anneau d'or massif à son doigt. Il était trop lourd, trop présent. Puis, le prêtre prononça les paroles fatidiques : « Je vous déclare mari et femme. »
Julian se tourna vers elle. Le protocole exigeait un b****r. Arabella ferma les yeux, s'attendant à une agression, une marque de possession brutale. Au lieu de cela, elle sentit à peine l'effleurement de ses lèvres sur sa joue, un contact aussi bref que méprisant.
— « Félicitations, Lady Blackwood », souffla-t-il à son oreille, son souffle chaud provoquant un frisson involontaire le long de sa colonne vertébrale. « Vous avez sauvé votre nom. À présent, commencez à apprendre le mien. »
Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Il se tourna vers Arthur et lui jeta une bourse de cuir qui heurta le sol avec un bruit métallique pesant.
— « Voici pour votre voyage, Arthur. Une voiture vous attend pour Londres. Ne revenez pas à Vance Hall avant que j'en donne l'ordre. »
— « Mais... et ma sœur ? » bégaya Arthur.
— « Votre sœur appartient désormais à la maison Blackwood », trancha Julian. « Et nous partons à l'instant. »
Dehors, une berline noire attelée de quatre chevaux piaffait d'impatience. Arabella jeta un dernier regard vers la demeure de son enfance. Elle n'était plus une Vance. Elle était l'épouse d'un homme qui l'avait achetée par pure ambition, et elle entrait dans une voiture qui ressemblait étrangement à un corbillard.
Alors que la voiture s'ébranlait, Julian s'installa en face d'elle et ouvrit un dossier, l'ignorant totalement. La guerre des nerfs ne faisait que commencer.