Le voyage vers Londres fut un supplice de silence. Assise en face de Julian, Arabella observait le paysage défiler, les collines verdoyantes du Kent cédant la place aux faubourgs brumeux et encombrés de la capitale. À l'intérieur de la voiture, l'air semblait chargé d'une électricité statique. Julian ne lui adressa pas la parole, absorbé par ses correspondances qu'il annotait d'une écriture nerveuse.
Parfois, la voiture cahotait sur une ornière, et leurs genoux se frôlaient. À chaque contact, Arabella se rétractait comme si elle avait touché un fer brûlant, tandis que Julian ne cillait même pas, son regard de pierre restant fixé sur ses parchemins.
Lorsqu'ils atteignirent enfin *Blackwood House*, Arabella ne put étouffer un mouvement de surprise. Ce n'était pas une de ces vieilles demeures Tudor aux poutres sombres et aux couloirs étroits. C'était un palais de briques rouges et de pierres blanches de style palladien, une merveille d'architecture moderne dont les immenses fenêtres semblaient défier le ciel gris de Londres.
— « Vous l'avez fait construire ? » demanda-t-elle malgré elle, impressionnée par la symétrie arrogante de l'édifice.
— « Les vieilles pierres ne m'intéressent que lorsqu'elles servent de fondations solides », répondit Julian en l'aidant à descendre de voiture. Sa main se referma sur son coude avec une fermeté qui ne laissa aucune place à la dérobade. « Bienvenue chez vous, Madame. »
Le hall d'entrée était un désert de marbre noir et blanc. Pas de portraits d'ancêtres, pas d'armoiries poussiéreuses. Tout ici respirait la richesse neuve, l'efficacité et le vide. Un majordome au visage de marbre, prénommé Hedges, les accueillit d'une inclinaison de tête millimétrée.
— « Faites monter les malles de Lady Blackwood dans ses appartements », ordonna Julian. « Et préparez le dîner pour deux dans la petite salle à manger. »
— « Je préférerais dîner seule dans ma chambre », intervint Arabella, la voix ferme.
Julian se tourna vers elle, un sourcil levé.
— « Vous êtes ici chez moi, Arabella. Et chez moi, nous dînons ensemble. C’est la seule occasion que j’aurai de m’assurer que vous ne complotez pas contre votre nouvelle condition. »
Il l'escorta lui-même jusqu'à sa suite. Les appartements d'Arabella étaient d'un luxe écrasant : de la soie bleue de Lyon aux murs, un lit à baldaquin dont les rideaux auraient pu vêtir une armée, et des miroirs partout. Trop de miroirs. Elle y voyait son propre reflet se multiplier, une mariée pâle et égarée dans un océan de richesses qu'elle n'avait pas demandées.
— « Tout ceci est… excessif », dit-elle en effleurant une coiffeuse en marqueterie de Boulle.
— « C’est ce que l’on attend de l’épouse d’un homme de mon rang », rétorqua Julian depuis le seuil. « Demain, vous recevrez la visite de modistes et de joailliers. Nous sommes attendus au bal de la Duchesse de Portsmouth dans trois jours. Le Roi sera présent. »
Arabella sentit son sang se glacer.
— « Vous voulez me montrer à la cour ? Comme un trophée de chasse ? »
Julian fit un pas dans la chambre, son ombre s'étirant sur le tapis de Perse.
— « Je veux que le monde sache que les Vance sont désormais sous ma protection. Et je veux que vous portiez ces diamants avec la fierté d'une femme qui a enfin quitté la poussière pour la lumière. »
— « La lumière d'une cage reste une lumière de prisonnier », répliqua-t-elle.
Il s'approcha, si près qu'elle put sentir la chaleur de son corps sous son habit de velours. Il leva une main, et pendant une seconde, elle crut qu'il allait toucher sa joue. Mais il se contenta de replacer une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille. Le geste était d'une intimité troublante, presque tendre, s'il n'y avait pas eu ce mépris poli dans ses yeux.
— « Apprenez vos chaînes, Arabella. Elles sont en or. C’est déjà plus que ce que la plupart des femmes de ce pays peuvent espérer. »
Il sortit, l'abandonnant à sa nouvelle splendeur. Arabella s'approcha de la fenêtre. En bas, dans les rues de Londres, elle voyait des silhouettes pressées, des marchands, des mendiants. Pour la première fois, elle envia leur liberté. Elle était Lady Blackwood, maîtresse d'un palais de verre, mais elle se sentait plus pauvre que jamais.
Et alors qu'elle s'asseyait devant son miroir, elle remarqua un petit coffret posé sur la table de chevet. Elle l'ouvrit. À l'intérieur se trouvait une clé en argent et un mot d'une seule ligne, de la main de Julian :
*« Pour la bibliothèque. Puisque vous prétendez aimer les livres, essayez de ne pas brûler la maison avec votre ennui. »*
Une insulte et une attention dans le même geste. Voilà qui résumait parfaitement Lord Blackwood.