La musique de la courante s'étira en une mélodie lancinante, mais Arabella ne voyait plus les dorures de Whitehall. Ses yeux restaient rivés sur l'homme à la redingote sombre qui se tenait près d'une colonne de marbre, tel un corbeau au milieu d'un champ de paons. Sa présence détonait : il n'avait ni perruque poudrée, ni dentelles. Son visage, marqué par une austérité presque religieuse, semblait être une relique de l'ère de Cromwell, une époque que la Restauration tentait désespérément d'oublier.
Julian remarqua la fixité du regard de son épouse. Lorsqu'il suivit la ligne de sa vue et aperçut l'inconnu, Arabella sentit sa main se crisper sur sa taille avec une force brutale, presque douloureuse.
— « Vous le connaissez ? » chuchota-t-elle, alors que la danse les forçait à se rapprocher.
— « Ne le regardez pas », ordonna Julian, sa voix n'étant plus qu'un grognement sourd. « Finissez cette danse avec le sourire, Arabella. C'est un ordre. »
Mais le sourire d'Arabella s'était éteint. Dès que la musique cessa, Julian l'entraîna vers les jardins sombres du palais, ignorant les salutations des courtisans. L'air frais de la nuit londonienne, chargé de l'odeur de la Tamise et du charbon, les frappa au visage.
— « Qui est cet homme, Julian ? » insista-t-elle en se dégageant de son emprise. « Il vous regardait comme si vous étiez le diable en personne. »
Julian s'arrêta près d'une fontaine dont l'eau clapotait tristement. Il tourna le dos à la lumière des fenêtres du palais.
— « C’est Silas Vane », finit-il par lâcher. « Le fils d'un juge qui a envoyé mon père aux galères pour une dette qu'il n'avait jamais contractée. Silas pense que ma fortune est un vol commis sur l'héritage de sa caste. »
— « Il vous en veut pour votre réussite ? »
— « Il m'en veut d'être vivant alors que son monde s'écroule. Il est le chef d'une faction de puritains radicaux qui voient en Charles II un débauché et en moi... son financier de l'ombre. »
Arabella s'approcha, surprise par la confession. C'était la première fois que Julian levait le voile sur les fondations sanglantes de son empire.
— « Pourquoi m'avoir épousée, alors ? » demanda-t-elle doucement. « Si vous détestez tant leur monde, pourquoi vouloir mon nom ? »
Julian fit volte-face. La lueur de la lune accentuait la cicatrice sur son sourcil.
— « Parce que pour détruire une forteresse, il faut d'abord en posséder les clés, Arabella. Votre nom est ma clé. Silas Vane ne peut pas m'attaquer frontalement si je suis allié à l'une des plus vieilles familles du royaume. »
Un frisson qui n'avait rien à voir avec la brise nocturne parcourut Arabella. Elle n'était pas seulement un trophée ou un investissement. Elle était un bouclier humain.
Soudain, un craquement de branches se fit entendre derrière un massif d'ifs taillés. Julian sortit instantanément sa dague de son fourreau de cuir, un mouvement si fluide qu'il trahissait des années de réflexes de survie.
— « Sortez de là ! » tonna-t-il.
Une silhouette s'avança. Ce n'était pas Silas Vane, mais un jeune messager, tremblant de tous ses membres, tenant un papier scellé de cire rouge.
— « Pour Lord Blackwood... de la part du magistrat de la City », balbutia le garçon.
Julian arracha le message, le lut à la lueur d'une lanterne proche, et son visage devint livide. Il froissa le papier et le jeta dans le bassin de la fontaine.
— « Qu'y a-t-il ? » s'enquit Arabella, l'angoisse nouant sa gorge.
— « La peste », répondit-il, le regard vide. « Elle vient de franchir les murs de la City. Trois cas suspects dans l'East End. Le Roi va bientôt ordonner la fermeture des portes. »
Il saisit le bras d'Arabella, non plus avec mépris, mais avec une urgence vitale.
— « Nous partons demain pour le domaine de Blackwood Manor, dans le nord. Préparez vos malles. Silas Vane n'est plus notre plus grand ennemi. C'est la mort elle-même qui vient dîner à Londres. »
Arabella regarda le papier flotter sur l'eau de la fontaine. La cage dorée de Londres se transformait en tombeau. Elle comprit alors que son mariage arrangé avec cet homme v*****t et mystérieux venait de prendre une tournure qu'aucun contrat n'aurait pu prévoir : ils allaient devoir survivre ensemble, ou mourir l'un contre l'autre.