Partie 1 : Les Dettes de Sang

4590 Words
Chapitre 1 : Le Roi de Marbre ​La voiture, une BMW X7 blindée et noir mat, arriva silencieusement, glissant hors de la brume comme un prédateur marin. Elle s'arrêta à quelques mètres d'Aisha. ​Hector se pétrifia, les yeux écarquillés. Ce n'était pas normal. Kael ne venait jamais sur le terrain. Jamais. ​La portière arrière s'ouvrit. Une botte en cuir italien poli toucha le sol boueux. Puis, l'homme sortit. ​Il était grand. Massivement bâti, mais avec une élégance décontractée qui rendait son pouvoir physique d'autant plus terrifiant. Il portait un costume trois-pièces d'un gris anthracite impeccable, une anomalie choquante dans l'environnement crasseux du port. ​Kael était l'incarnation de la violence raffinée. ​Il avait la trentaine, peut-être le début de la quarantaine. Son visage, ciselé comme du marbre, était dominé par des yeux d'un bleu polaire, presque blanc, qui semblaient absorber toute la lumière. Ses cheveux noirs, coupés court, étaient saupoudrés d'un grain de poivre et sel prématuré qui ne faisait qu'accentuer son aura de domination. Il était un métis, dont la lignée complexe du Cap (hollandaise, malaise, et xhosa) avait enfanté un homme d'une beauté dangereuse. ​Il n'avait pas besoin de parler pour imposer le silence. Même le vent semblait s'être calmé en sa présence. ​Il jeta un coup d'œil indifférent au sac de cuivre, puis il porta toute son attention sur Aisha. Ce regard la frappa comme une vague d'eau glacée, analysant, jugeant, dénudant. ​« Tu es celle qui veut effacer la dette de Sang de ton père », dit Kael. Sa voix était profonde, gutturale, avec l'accent riche et trainant de l'élite du Cap. C'était la première fois qu'Aisha l'entendait. Elle ne s'attendait pas à ça. Elle s'attendait à un rugissement, pas à cette mélodie glaciale. ​« Oui », dit Aisha, se forçant à ne pas cligner des yeux. ​« Et tu as la témérité de me le demander ici ? Sans intermédiaire ? » ​« Mes intermédiaires ne sont pas en mesure de m'offrir ce dont j'ai besoin », répondit-elle, choisissant ses mots avec soin. « Je suis ici parce que je suis la seule responsable, et je préfère traiter directement avec le chef. » ​Un léger sourire étira les lèvres de Kael, un mouvement subtil qui ne diminua en rien le danger. « Un sens de l'honneur mal placé. Ton père n'en avait pas. » ​La remarque la toucha. « Mon père est mort pour moi. Il est parti pour que je puisse vivre. J'ai hérité de sa dette, pas de sa lâcheté. » Elle mentait. Son père avait fui, mais cette version était la seule qu'elle pouvait se permettre. ​« Intéressant. Huit kilos de cuivre, n'est-ce pas, Hector ? » ​« Oui, M. Kael. » ​Kael tourna le dos à Hector. « Le cuivre ne vaut rien, ma chère. Ce que ton père a volé valait vingt millions de rands. Une somme que tu ne paieras jamais, même en vingt vies de trafic de ferraille. » ​Il fit un pas vers elle, réduisant l'espace qui les séparait. Aisha ne bougea pas, mais chaque fibre de son corps hurlait de courir. ​« Tu as dit que tu ferais n'importe quoi pour effacer le principal. Je n'offre pas d'argent. Je n'offre pas de "grosse tâche". J'offre une transaction unique. » ​Aisha sentit son cœur battre un rythme de tambour frénétique. « Laquelle ? » ​« La Pieuvre a besoin de nouveaux yeux. Elle a besoin d'entendre ce qui se passe dans les cercles que nous ne fréquentons pas. Le Cap est grand. Ses secrets sont gardés par l'élite. Le gouvernement, les multinationales, les familles d'hommes d'affaires respectables qui blanchissent pour nous. Des endroits où une femme comme toi, qui sait se taire et qui a l'instinct de survie, peut se fondre. » ​Kael leva la main. Du bout des doigts, il toucha le contour de sa joue, une caresse qui ressemblait à une menace. Aisha se figea. Elle était habituée à la rudesse des rues, mais pas à cette intimité glaciale. ​« Tu vas vivre dans mon monde. Tu vas devenir mon espionne personnelle, mon ombre. Tu vas me rapporter tout ce qui respire. Et en échange… » ​Il laissa sa main glisser vers son cou. ​« En échange, la dette de Sang de ton père est effacée. Tes proches seront à l'abri, protégés par mon nom. C'est tout. » ​Aisha déglutit difficilement, le poids de cette promesse et de cette servitude la submergeant. « Et si je refuse ? » ​Le sourire de Kael disparut. La glace dans ses yeux se transforma en acier. « Si tu refuses, tu retournes à Tepito. Tu continues à payer les intérêts. Et un beau matin, Hector trouvera ta petite sœur devant son école, avec un message. » ​Il n'avait pas besoin de dire quel genre de message. Le Syndicat était connu pour sa cruauté chirurgicale. ​« Laisse-moi un jour », souffla Aisha. ​« Non », répondit Kael, sa voix coupante. « La Pieuvre a déjà attendu assez longtemps. L'accord est scellé maintenant, ou jamais. Ce soir, tu commences ta nouvelle vie. » ​Il retira sa main, et la perte de contact fut un soulagement étrange. ​« Bienvenue au Kraken, Aisha Masondo. Ta première leçon : l'obéissance est une forme de liberté ici. » ​Chapitre 2 : L'Ascension Inattendue ​Six mois plus tard. ​Aisha n'était plus la même. Le cuivre et la poussière du port avaient été remplacés par la soie, le cuir et le parfum coûteux. ​Elle était désormais "Zola", l'assistante personnelle discrète, efficace, et surtout invisible, de M. Elias Thorne, un magnat de l'immobilier et de la finance, l'un des plus grands "blanchisseurs" du Syndicat. ​Kael ne l'avait pas simplement libérée de la dette ; il l'avait transformée en une pièce maîtresse dans son échiquier. ​Sa base était Camps Bay, un monde de villas en verre donnant sur la Montagne de la Table et l'océan turquoise. Elle vivait dans une petite annexe luxueuse sur la propriété de Thorne. Mais elle ne vivait pas pour elle ; elle vivait pour Kael. ​Chaque semaine, elle lui fournissait des rapports détaillés : les appels secrets de Thorne, ses rencontres avec des politiciens locaux, les schémas de transfert de fonds des investisseurs de Johannesburg. Elle était l'oreille et l'œil de Kael dans un monde qu'il ne pouvait pas infiltrer directement sans risquer d'exposer la structure du Kraken. ​Mais l'obéissance était une prison, et Aisha commençait à sentir les murs se rapprocher. Sa seule consolation était de savoir Nomusa en sécurité à l'université, loin de tout, grâce à l'argent versé par Kael. ​La rencontre hebdomadaire. ​C'était toujours le même rituel. À minuit, le jeudi. Une villa abandonnée dans les hauteurs de Constantia, surplombant les vignobles. ​Aisha entra dans le salon. La pièce était vide, mais elle savait que Kael était là. Il était toujours là. ​« Le rapport, Zola », murmura Kael depuis le grand fauteuil en cuir, le dos tourné à la baie vitrée. ​Aisha s'approcha de la table basse, déposant une tablette cryptée. « Thorne a finalisé le transfert des actions de la compagnie minière Mzansi. Les fonds proviennent de Dubaï. Il a également une rencontre secrète demain avec le ministre de l'Intérieur concernant le port de Durban. Il y a un conflit d'intérêts sur la concession d'exploitation. » ​Kael se leva lentement. Il portait un col roulé noir et un pantalon de costume, moins formel que la première fois, mais son aura de pouvoir était décuplée. Il s'approcha de la tablette, sans la toucher. ​« Durbans, hein ? C'est le territoire des Zulus. On ne s'entend pas. » Il regarda Aisha, ses yeux bleus perçants. « Tu as bien fait ton travail. Très bien. » ​Un éloge de Kael était plus froid qu'un reproche. ​« J'ai une question », dit Aisha, brisant le silence. Elle avait décidé de tester les limites. ​« Je ne suis pas ton confesseur », répondit Kael. ​« Je me demande pourquoi vous m'avez choisie. Il y a des espions professionnels. Des gens qui font ça pour le plaisir. Moi, je le fais pour ma famille. » ​Kael fit le tour de la table. « Les professionnels se vendent au plus offrant. Ils ont un prix. Toi, tu as une corde sensible. Une famille. Une petite sœur. Je n'ai pas besoin d'acheter ta loyauté, Aisha. Je la possède. C'est beaucoup plus sûr. » ​Il se rapprocha encore. Il y avait une tension palpable entre eux, une force invisible et électrique qu'Aisha ne pouvait pas ignorer. Pendant six mois, elle s'était concentrée uniquement sur la haine qu'elle éprouvait pour lui, l'homme qui avait détruit son père et contrôlait sa vie. Mais il y avait quelque chose dans son calme, dans son intelligence tranchante, qui commençait à l'intriguer malgré elle. ​« L'obéissance, tu te souviens ? », chuchota-t-il. ​« Je n'ai jamais oublié. » ​Kael toucha le cristal d'un verre à whisky sur la table. « Thorne a une fille. Une fille de son âge. Tu vas te rapprocher d'elle. » ​Aisha fronça les sourcils. « Pourquoi ? C'est un maillon faible ? » ​« Non. C'est l'héritière. Et elle a un fiancé. Un héritier du clan Ngwenya, des rivaux du Syndicat à Pretoria. Thorne veut marier sa fille pour sceller une alliance politique. Et je ne peux pas laisser cela arriver. » ​« Vous voulez que je la sabote ? » ​« Non », répondit Kael, sa voix s'assombrissant. « Je veux que tu t'empares de sa place. » ​Aisha le regarda, abasourdie. « Vous voulez que je... épouse le fiancé ? » ​Kael sourit, ce sourire cruel et fascinant. « Tu as dit que tu ferais n'importe quoi pour ta famille, Aisha. Prouve-le-moi. Tu vas devenir la mariée Ngwenya. Tu seras mes yeux au sommet de l'Afrique du Sud, au cœur même de nos ennemis. C'est le prix, et la seule façon d'effacer la dette définitivement. » ​Il fit un pas en avant et la coinça entre la table et son corps. Son parfum, bois de santal et danger, l'enveloppa. ​« Soit tu épouses cet homme pour moi, soit je récupère tout, y compris ta sœur. » ​Chapitre 3 : L'Échange de Masques ​Trois semaines plus tard. ​La cible s'appelait Lila Thorne. La fille de l'homme qu'Aisha espionnait. Une blonde flamboyante, gâtée, mais pas méchante. Juste faible. ​Aisha avait minutieusement étudié Lila. Ses habitudes, ses faiblesses, ses amis. Elle avait découvert que Lila était une toxicomane discrète, consommant de l'OxyContin pour gérer son anxiété face au mariage arrangé. ​L'opportunité se présenta lors d'une fête décadente à Clifton, une des plages les plus chics du Cap. Une soirée remplie de jeunesse dorée, d'alcool onéreux et de drogues dissimulées. ​Le plan de Kael était simple dans sa brutalité : droguer Lila suffisamment pour la rendre incompétente et vulnérable, puis la remplacer temporairement, le temps de se faire présenter officiellement à Zuko Ngwenya, le fiancé. ​Aisha réussit. Elle remplaça les pilules de Lila par une dose massive de sédatifs. Elle changea de vêtements dans la salle de bain d'une suite, revêtant une robe de soirée qui révélait plus de peau qu'elle n'aurait jamais voulu. Lila, endormie, fut emmenée discrètement par Hector, déguisé en chauffeur. ​Aisha sortit de la pièce, son cœur battant à tout rompre. Elle était Zola, l'espionne. Maintenant, elle devait devenir Lila, l'héritière. ​« Zola ! Te voilà. Zuko t'attend. » ​C'était Lindiwe, la meilleure amie de Lila, une femme-lézard mince et glamour qui buvait des martinis. Aisha sourit, l'imitant. ​« J'avais besoin de me rafraîchir », répondit Aisha, se forçant à parler avec la nonchalance hautaine de Lila. ​« Il est par là », dit Lindiwe, pointant vers le balcon. ​Aisha se dirigea vers l'homme. ​Zuko Ngwenya était l'antithèse de Kael. Kael était le danger silencieux, le marbre froid. Zuko était le feu visible. Il était grand, musclé, avec un sourire facile et charmant, et il riait trop fort avec ses amis. Il portait un costume beige clair, parfait pour l'été. Un héritier de bonne famille, élevé pour la politique et les affaires, pas pour le sang. ​« Zola ! Enfin ! », dit Zuko, l'accueillant avec une chaleur inattendue. Il prit sa main. ​Aisha se sentit mal à l'aise. Zuko avait l'air... gentil. Trop gentil pour être une pièce dans l'échiquier de Kael. ​« Tu es superbe ce soir, mfazi (femme) », murmura Zuko, approchant ses lèvres de l'oreille d'Aisha, un contact qui fit tressaillir l'espionne en elle. « J'ai hâte que ce mariage arrive. » ​Avant qu'Aisha ne puisse répondre, une voix vint du fond du salon, une voix qui fit s'arrêter le cœur d'Aisha. ​« Je n'ai pas entendu parler d'un mariage. » ​C'était Kael. Il se tenait à l'entrée du balcon. Il n'était pas invité. Il était arrivé comme une tempête. ​Zuko lâcha la main d'Aisha, un air confus sur son visage. Kael portait le même costume anthracite que la nuit de leur rencontre. Il n'était pas élégant ; il était menaçant. ​« M. Kael. Quel honneur », dit Zuko, se redressant. « Je ne savais pas que vous étiez à cette soirée. C'est privé. » ​« Je suis toujours là où l'argent circule, Ngwenya. Et je suis un ami de la famille Thorne. » Il regarda Aisha/Zola, son regard insistant. « N'est-ce pas, umhlanga (roseau) ? » ​Aisha comprit. Il venait de lui donner un nouvel ordre, un nouveau nom. Umhlanga faisait référence à la danse zouloue des roseaux, une cérémonie où les jeunes femmes étaient présentées. Il venait d'affirmer sa propriété devant le fiancé. ​Aisha sourit à Zuko, faisant semblant d'être surprise et charmée par Kael. « M. Kael. Je ne savais pas que vous veniez. C'est une surprise agréable. » ​Le jeu était lancé. Kael était là pour compliquer la tâche d'Aisha. Il n'allait pas la laisser s'en tirer facilement. Il allait la torturer psychologiquement, l'obligeant à danser sur le fil du rasoir entre le Syndicat et la famille Ngwenya. ​Chapitre 4 : La Première Danse ​Kael ne la quitta pas de la soirée. Il s'insinua dans chaque conversation, chaque échange, jouant le rôle de l'associé distant mais omniprésent d'Elias Thorne. Son magnétisme était indéniable. Les gens le craignaient et le respectaient. ​Aisha, jouant le rôle de Lila, devait alterner entre l'affection affectée pour Zuko et les regards furtifs vers Kael. Elle devait être Lila, tout en étant Zola l'espionne. ​« Tu es étrange ce soir, Zola », lui dit Zuko plus tard, alors qu'ils dansaient lentement. « Tu es si silencieuse. D'habitude, tu es la reine de la fête. » ​« Peut-être que je deviens sérieuse, Zuko », murmura-t-elle, posant sa tête sur son épaule. Elle détestait ça. Ce n'était pas elle. ​« J'aime ça », répondit-il en la serrant un peu plus fort. ​Soudain, la musique s'arrêta. Kael se tenait devant eux. ​« Puis-je voler la mariée, Ngwenya ? J'ai un message urgent de son père. » ​Zuko hésita, puis recula, visiblement intimidé. « Bien sûr, M. Kael. Mais ramenez-la-moi. » ​Kael attrapa le poignet d'Aisha. Sa prise était ferme, possessive. Il la tira loin de la piste de danse, vers la terrasse sombre. ​« Tu l'as touché », siffla Kael, le visage impassible. ​Aisha était en colère. Elle se dégagea de sa prise. « Je joue le rôle que tu m'as donné ! Je dois être convaincante, ou il se doutera de quelque chose. » ​« Il ne doit pas y avoir de conviction. Tu es mon esclave. Tu dois te souvenir de ton maître. » ​« Tu n'es pas mon maître ! Tu es mon tortionnaire ! » ​« Et tu es ma propriété, Aisha. Ta performance est trop bonne. Ce n'est pas bon. Il pourrait tomber amoureux. Et tu n'es pas destinée à ça. Tu es destinée à être mes yeux, mon arme. Rien d'autre. » ​Il la poussa contre le mur. La chaleur de son corps était une fournaise. Le danger était là, brûlant, palpable. ​« Tu as des yeux trop vifs pour une mariée soumise, » continua-t-il, sa voix s'abaissant. « Tes mensonges sont trop parfaits. Ça me dérange. » ​Aisha se sentit rougir sous l'effet de sa proximité. Elle voulait lui crier dessus, le frapper, mais elle savait que cela ne ferait qu'aggraver sa situation. ​« Que voulez-vous que je fasse ? Que je sois grossière avec lui ? Que je sabote le mariage tout de suite ? » ​« Non. Je veux que tu maintiennes la tension. Je veux que tu lui donnes juste assez d'espoir pour qu'il te signe la bague. Mais je veux que tu me rencontres demain à minuit. Au lieu habituel. Et tu m'expliqueras pourquoi tu as posé ta tête sur son épaule. » ​Il y avait de la jalousie dans sa voix, un ton qu'Aisha n'aurait jamais cru entendre chez cet homme de marbre. Cela lui donna un instant de pouvoir. ​« Et si je ne peux pas me libérer de M. Ngwenya ? » ​Kael sourit. « Tu te libéreras. Ou je le ferai pour toi. » Il s'éloigna. « Maintenant, retourne à ta cage dorée, Lila. Et n'oublie pas de laisser un message de détresse pour ton maître. » ​Il la laissa seule, tremblante, entre la lumière de la fête et l'obscurité de l'océan. Elle comprit que ce n'était plus seulement une mission. C'était un jeu personnel pour Kael. Un jeu de contrôle et de possession. ​Chapitre 5 : L'Ombre de la Montagne ​Le lendemain fut un calvaire. Aisha, sous le masque de Lila, se réveilla aux côtés de Zuko, dans une chambre d'hôtel tape-à-l'œil. Heureusement, elle avait réussi à éviter toute intimité réelle, prétextant une migraine. ​Elle rentra à la villa Thorne. Sa première tâche fut de vérifier que Lila était toujours en sécurité, sédatée mais vivante. Le Syndicat avait aménagé une cachette sous la piscine de la villa, une chambre froide et insonorisée où la vraie Lila était enfermée, sous la garde d'Hector. ​Le cœur d'Aisha se serra. Elle n'aimait pas ça. Elle n'était pas une kidnappeuse, mais elle était Kael. ​« Elle dort toujours », dit Hector, qui l'attendait dans l'annexe. « Et toi ? Comment était le futur marié ? » ​« Insipide », répondit Aisha. « Trop propre, trop prévisible. » ​Hector ricana. « C'est mieux pour nous. Facile à manipuler. » ​« Où est Kael ? » ​« Il t'attend. Pas ici. Il veut te voir à un endroit... moins conventionnel. » ​Hector lui tendit une clé USB. « L'adresse est là. Ce soir, à minuit. Seule. Et ne te fais pas suivre. » ​Aisha prit le volant d'une des voitures de Thorne, une Porsche Cayenne, et roula nerveusement vers la Montagne de la Table. Le Cap était magnifique, mais cette beauté cachait trop de noirceur. ​L'adresse la mena à une ancienne usine désaffectée à Paarden Eiland, un secteur industriel lugubre. C'était un piège, elle le savait. Mais elle ne pouvait pas ne pas y aller. ​Elle entra dans le bâtiment désert. L'air était froid et sentait l'huile rouillée. Le seul éclairage venait d'une ouverture haute dans le mur de béton, laissant filtrer un rayon de lune pâle. ​Kael était au centre de la pièce, près d'une chaise. Il ne la regarda pas immédiatement. Il inspectait une carte d'Afrique du Sud étendue sur une table en métal. ​« Tu es en avance. C'est bien », dit-il. ​« Je voulais éviter les embouteillages », répondit Aisha, sarcastique. ​Il se redressa. « Le sarcasme est une faiblesse. » ​« La vôtre, ou la mienne ? » ​Kael la fixa, puis éclata de rire. C'était le son le plus inattendu, un son rauque et puissant qui résonna dans le grand espace. ​« C'est ça que j'aime chez toi, Aisha. Ce feu. Les autres sont des cendres. » Il fit signe vers la chaise. « Assieds-toi. Nous avons besoin de parler de la vraie mission. » ​Aisha s'assit, les nerfs à vif. ​« Tu crois que je t'ai demandé d'épouser Zuko Ngwenya juste pour espionner ? » demanda Kael. « Non. Je t'ai demandé de t'infiltrer pour voler le cœur du Syndicat. » ​Il frappa du doigt sur la carte, sur une zone au large de Port Elizabeth. ​« Le Kraken a toujours été centré sur le Cap, la porte d'entrée. Mais notre véritable pouvoir est dans ce que nous ne contrôlons pas : les diamants bruts de Kimberley et les gisements d'or. La famille Ngwenya contrôle les routes de contrebande intérieures. Ils utilisent Zuko pour blanchir leurs affaires dans le port de Durban. » ​« Et vous voulez que je vous donne les codes ? » ​« Non. Je veux que tu me donnes l'Œil du Karoo. » ​Aisha fronça les sourcils. « Qu'est-ce que c'est ? » ​« Une chose de légende. Le plus grand diamant brut jamais découvert dans le Karoo. Il y a un siècle, il a été divisé. Mais la rumeur dit que le Ngwenya, la branche de Zuko, détient encore la partie principale. Elle est cachée. Elle est leur héritage, leur source de pouvoir et leur assurance. Si nous l'avons, nous prenons leur empire sans tirer un seul coup de feu. » ​Aisha se leva, incrédule. « Vous voulez que je trouve un mythe ? C'est impossible. » ​« Non, c'est l'impossible qui est fascinant. Lila ne l'aurait jamais trouvé. Mais toi, tu es la fille des townships. Tu as la ruse. Tu as la détermination. Et tu as la bonne motivation. » ​Kael s'approcha, sa voix se faisant plus sombre. « L'Œil du Karoo n'est pas qu'un diamant. C'est un test. Pour moi, pour toi. Si tu réussis, tu seras libre. Réellement libre. » ​Il lui tendit un petit carnet en cuir usé. « Ceci était le carnet de mon père. Il contient des poèmes, des dessins... et une énigme sur l'emplacement de l'Œil. Il pensait que le Ngwenya avait le diamant. Lis. Apprends. Et trouve-le. » ​Aisha prit le carnet. Le cuir était chaud. C'était la première chose personnelle que Kael lui offrait. ​« Pourquoi ne pas le trouver vous-même ? » demanda-t-elle, suspecte. ​« Parce que je suis le chef de la Pieuvre. Je suis visible. Je suis traqué. Mais toi, tu es l'ombre. L'héritière. Et j'ai une autre raison. » ​Il se pencha, son souffle chaud sur sa nuque. ​« Il y a une clause secrète dans le contrat de mariage Ngwenya. Si Zuko se marie avec une femme qui n'est pas un umhlanga (une héritière de sang pur), les Ngwenya perdent la protection de leurs aînés. C'est une vieille superstition. » ​« Et Lila est de sang pur ? » ​« Non. Son père, Thorne, l'a fait passer pour telle. Mais le Ngwenya peut vérifier. Sauf... si la mariée est une femme de la Terre du Milieu. Une femme comme toi, avec des racines profondes dans ce pays, mais sans sang de clan. Tu es l'anomalie qui brisera leur structure, même s'ils croient que tu es Lila. » ​Aisha réalisa l'ampleur de la manipulation. Elle n'était pas un simple pion ; elle était la clé de voûte qui allait faire s'effondrer l'empire Ngwenya. ​« C'est monstrueux », souffla-t-elle. ​« C'est la survie », répondit Kael, sa main s'attardant sur son épaule. « Va. Fais-le. Et n'oublie jamais que la vie de Nomusa dépend de ton succès. » ​Chapitre 6 : Le Serment d'Acier ​Aisha retourna à la villa Thorne, son esprit un tourbillon de peur et d'excitation. Le carnet de Kael entre ses mains, elle n'était plus une esclave, mais une chasseuse de trésors. Une chasseuse au service de son ravisseur. ​Elle passa la nuit à décortiquer les gribouillis et les poèmes du carnet. C'était un mélange de Xhosa ancien, de vocabulaire afrikaans et de cartes stellaires. C'était un puzzle diabolique. ​Le lendemain matin, elle fut tirée de sa torpeur par le bruit de l'alarme de la villa. Une alarme puissante, urgente. ​Aisha courut au rez-de-chaussée. Elias Thorne, son patron, était pâle. ​« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle, jouant le rôle de l'assistante concernée. ​« Le Kraken », murmura Thorne, les mains tremblantes. « Ils ont été frappés. Une cargaison de cuivre a été interceptée par la police du Cap-Occidental. Un raid brutal. Des hommes de Kael sont morts. » ​Aisha se figea. Elle connaissait le cuivre. C'était sa cargaison de la première nuit. Elle n'avait pas été livrée. Quelqu'un avait vendu Kael. ​« Que s'est-il passé ? » demanda-t-elle, sentant l'adrénaline monter. ​« Un traître. Kael a été trahi. Le Cape Times parle déjà de la fin du Syndicat. Si cela continue, nous sommes tous fichus. » ​Soudain, le téléphone sécurisé de Thorne sonna. C'était Kael. Thorne activa le haut-parleur. ​La voix de Kael était calme, incroyablement calme, mais imprégnée d'une rage froide et létale. ​« Thorne. Le plan a changé. » ​« Monsieur Kael, que se passe-t-il ? » ​« J'ai été trahi de l'intérieur. Je me retire temporairement pour purger. Mais la mission Zola est maintenant critique. Tu dois sceller le mariage. Accélère tout. Dès que Zuko t'aura signé les documents de l'alliance, j'agirai. » ​Kael marqua une pause. « Et Zola... Aisha. Écoute-moi. » ​Aisha prit le téléphone des mains tremblantes de Thorne, le cœur lourd. « Oui. » ​« Le traître. C'est Angel. Mon ancien bras droit. Il veut prendre ma place. Il sait que tu travailles pour moi. Il va te chercher. Tu es ma seule assurance. » ​« Que dois-je faire ? » ​« Accélérer le mariage. Mais surtout... » ​Sa voix devint un murmure, incroyablement intime. ​« ... Zola. Il sait où se trouve Nomusa. Si je tombe, il la trouve. Le mariage est le seul chemin vers l'Œil du Karoo. Trouve l'Œil, et tu la sauves. » ​Il y eut un silence. Kael avait raccroché. ​Aisha réalisa l'horreur de sa situation. Elle était au milieu d'une guerre de cartels. Son protecteur, Kael, était traqué. Son seul moyen de sauver sa sœur était de s'unir à un homme qu'elle ne connaissait pas pour un diamant légendaire. ​Elle serra le carnet de Kael, sentant le cuir contre sa paume. Elle était à l'intérieur du Kraken. Et elle était seule. ​ ​En se regardant dans le miroir de la chambre de Lila, Aisha vit le reflet d'une femme brisée, mais avec des yeux d'acier. Elle n'était plus Lila. Elle n'était plus Aisha. Elle était Zola. ​Au même moment, son téléphone vibra. Un message anonyme. Un seul mot : ​"Je te vois, Umhlanga. Et je sais qui est ta sœur." ​L'expéditeur était Angel. Le jeu venait de devenir mortel.
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