Chapitre 2

2679 Words
« Encore un mot ! pria le reporter… Comment expliquez-vous que Jacques Cotentin ait justement choisi le cerveau de Bénédict Masson ? – Il ne l’a pas choisi, monsieur ! Le cerveau de Bénédict Masson est arrivé au moment psychologique… On m’a dit que notre prosecteur croyait à l’innocence du relieur, je ne crois point que ce soit cette manière de voir qui l’ait déterminé… Je pense, tout simplement, qu’il s’est servi de ce cerveau parce qu’il l’a jugé parfaitement à point !… sans tare, sans maladie, nullement épuisé comme la plupart des cerveaux qu’il pourrait trouver sur les tables de « travaux pratiques »… Enfin, un dernier détail… Bénédict Masson était mort bravement, la tête lancée en avant, et le couteau avait respecté le bulbe, ce qui rendait l’opération infiniment plus facile quand il s’est agi de procéder à la réunion des différentes parties physiologiques du personnage et à la suture des nerfs… Je prie mes confrères de m’excuser si je parle ici une langue volontairement simple et même vulgaire, mais je tiendrais à être compris de tous, au moins grosso modo !… – En somme, monsieur le professeur, reprit le journaliste qui ne demandait plus maintenant qu’à s’en aller… en somme, la poupée sanglante existe ! – En tout cas, il est possible qu’elle existe ! oui !… – C’est votre conclusion ?… – Parfaitement ! – Et c’est la conclusion aussi de ces messieurs ?… » Tous inclinèrent la tête… Le reporter remercia le célèbre praticien et se dirigea vers la porte, accompagné du docteur Pasquette… « Vous n’avez rien dit, vous, monsieur ? lui fit le reporter… En votre âme et conscience, que pensez-vous ? – En mon âme et conscience, je pense que c’est rigolo ! répliqua le docteur Pasquette… – Vous ne croyez pas que c’est possible ? – Je crois que c’est possible, mais, en mon âme et conscience, permettez-moi de vous dire que c’est rigolo ! – C’est épouvantable ! s’écria le reporter. – Mais, monsieur le journaliste, nous sommes d’accord : c’est épouvantablement rigolo !… » On conçoit l’effet produit par les déclarations d’une aussi haute personnalité. La plupart de ceux qui hésitaient encore, malgré les faits, à adopter l’idée de la possibilité de la poupée, durent s’incliner, L’Époque tira à des centaines de mille d’exemplaires le numéro où se trouvait l’interview du professeur Thuillier… On se l’arrachait, on la lisait tout haut dans les cafés… Les transparents des grands journaux la reproduisaient et attiraient sur les grands boulevards, malgré le froid excessif, une foule qui arrêtait toute circulation… « La poupée sanglante !… » « La poupée sanglante !… » On n’entendait que cela !… Une machine à assassiner le monde qui courait en liberté sur les routes, dont vous pouviez être victime d’un moment à l’autre et contre laquelle « il n’y avait rien à faire », puisqu’elle pouvait recevoir un coup de couteau jusqu’au manche sans en être plus dérangée que si on lui avait fait une caresse – et qui était en conséquence à l’épreuve de la balle… Que n’entendait-on pas ?… On aurait pu décharger sur elle une mitrailleuse !… les balles ne faisaient que la traverser sans lui donner même une démangeaison… et quant à ses parties vitales (le siphon, la tubulure, la « résistance », le « barbotage », tout le truc dont avait parlé le professeur Thuillier), vous pensez si elles devaient être garanties par un sérieux blindage, telle la chambre des machines d’un cuirassé !… Ah ! ce Jacques Cotentin qui avait fait revivre Bénédict Masson dans cet appareil de guerre, méritait, plus que lui, l’échafaud !… Voilà où en étaient les esprits quand, à dix heures du soir, une édition spéciale du Quart d’heure, journal en guerre ouverte avec L’Époque, publia, en réponse à l’interview du professeur Thuillier, les déclarations du doyen de l’École de médecine, M. le professeur Ditte, membre de l’Institut. Elles aboutissaient sans ambages à cette conclusion : « La poupée sanglante est impossible ! » Alors les discussions reprirent de plus belle, avec un acharnement et une violence encore inégalés : « Qu’est-ce qu’il en sait si elle est impossible ? s’écriait un « partisan » de Thuillier. Il n’a rien vu, rien entendu. Il n’a fait aucune enquête ! Il n’a interrogé personne, cette « vieille barbe » ! Il en est resté à Raspail ! Le père Thiers, non plus, ne croyait pas aux chemins de fer ! Votre doyen est le dernier des imbéciles ! – Et votre Thuillier, monsieur, est le premier des idiots ! » Pan !… Pan !… gifles, bataille, verres cassés. « Voilà peut-être ce que l’on a voulu ! faisait entendre un pacifique vieillard dans le coin où il s’était réfugié, loin de la bagarre. N’oublions pas, expliquait-il, que nous traversons une heure difficile, que « l’horizon extérieur » est sombre, qu’il ne nous reste plus de notre alliance avec l’Angleterre qu’un « pâle souvenir », enfin que les esprits sont inquiets, et j’ai toujours remarqué, dans ma déjà longue carrière, que, lorsque les esprits sont inquiets, les gouvernements ne trouvent rien de mieux pour calmer cette inquiétude que de leur verser l’épouvante par l’intervention de quelques faits divers ou procès nouveau dont on pourrait citer dix exemples. Je me bornerai, quant à moi, qui avais l’âge de raison au moment de la guerre de 1870, à rappeler la fameuse affaire Tropmann !… Messieurs, Tropmann n’a jamais existé !… – Tropmann n’a jamais existé !… Eh bien, et le champ Langlois, alors !… – Un champ, monsieur, peut toujours exister, mais Tropmann est une invention de l’empereur comme votre poupée sanglante est l’invention de M. Bessières, de la Sûreté générale !… Je vous donne mon opinion, monsieur ; vous n’êtes pas obligé de la partager !… Vous êtes jeune encore ! quand vous aurez mon âge, il y aura des choses qui ne vous étonneront plus !… » Le vieillard qui parlait ainsi, dans une brasserie du boulevard Poissonnière, et qui, du reste, se vit traité de gâteux, s’appelait M. Thibault. C’était un petit rentier des Batignolles. Nous aurons l’occasion d’en reparler avant peu… Malgré tout cet émoi que nous venons de décrire, nous pouvons avancer qu’il ne s’était passé rien encore à Paris, à propos de la poupée sanglante, en comparaison des événements qui s’y succédèrent les jours suivants. Ce fut comme un souffle de folie sur la capitale ! On gardera longtemps le souvenir de cette semaine fantastique qui débuta par la découverte du petit pistolet chirurgical et de son trocart ! Nous n’avons pas oublié que Christine, lors de son premier voyage a Corbillères, avait apporté, dans son sac à main, cet instrument fatal, et qui s’en était échappé. Ce fut un inspecteur de la Sûreté qui le découvrit entre les deux marches du perron qui conduisait chez l’homme de Corbillères, le surlendemain du jour où éclata l’affaire de la poupée sanglante… Pour permettre au lecteur d’apprécier l’importance d’une telle découverte, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire ici le communiqué quasi officieux des agences : « On vient de faire à Corbillères une découverte sensationnelle, c’est celle de l’instrument avec lequel Bénédict Masson atteignait ses victimes avant de les étrangler… Il s’agit d’un petit pistolet automatique garni d’un trocart, construit sur le modèle de ceux qui servent en chirurgie et que l’on peut voir dans les vitrines des spécialistes de la rue de l’École-de-Médecine… Ce trocart est une aiguille creuse dans laquelle l’homme de Corbillères introduisait, avant de la lancer, quelques gouttes d’une sorte de poison somnifère qui lui livrait sa victime sans défense… C’est tout ce que l’on peut dire pour le moment, et les experts chimistes ne se sont pas encore prononcés sur la nature précise du liquide employé par Bénédict Masson ; mais voici, de ce fait, bien des choses expliquées : par exemple, l’assassinat sans combat, on peut dire sans résistance, du garde-chasse, le père Violette, qui était cependant un gars autrement solide que le petit relieur de la rue du Saint-Sacrement !… « Ainsi se trouveraient également expliquées les singulières piqûres à la nuque ou au bras et même à la cuisse, des immolés de Corbillères… piqûres dont la répétition sur chaque cadavre avait intrigué la justice sans qu’elle fût arrivée à leur donner un sens !… Maintenant on ne peut plus en douter !… Bénédict Masson piquait ses victimes à distance !… » Ce communiqué, qui devait avoir bientôt une répercussion foudroyante sur la population parisienne, n’apparut réellement avec toute son importance que quelques heures plus tard, quand L’Époque, dans son édition de deux heures, reprit le texte même du communiqué pour lui donner toute sa portée judiciaire : « Ce que le communiqué oublie de dire, précise L’Époque, c’est que les dernières victimes de Corbillères portent, elles aussi, comme le père Violette, cette mystérieuse blessure qui aurait été faite (on ne saurait plus en douter maintenant après les expériences de la matinée) par le trocart du pistolet automatique ! La poupée sanglante était donc armée du même instrument fatal que Bénédict Masson ! Voilà qui vient corroborer singulièrement l’opinion du professeur Thuillier !… Le jour n’est peut-être pas loin où nous retrouverons les cadavres de Christine Norbert et du prosecteur, marqués du même sceau : de cette petite tache funeste qui signale le passage du monstre ! « Et maintenant, continuait L’Époque, comment le pistolet à trocart se trouvait-il entre ces deux marches ?… De toute évidence, il a été perdu à cet endroit, sinon le redoutable Gabriel l’aurait encore sur lui !… Mais il y a, hélas ! une autre hypothèse qui paraît déjà aux inspecteurs de la Sûreté plus vraisemblable, c’est que Bénédict Masson possédait chez lui, dans un endroit insoupçonné, plusieurs de ces armes singulières, et que celle-ci n’était pas nécessaire à la poupée pour continuer son œuvre de mort !… Le pistolet à trocart que l’on a trouvé a pu être perdu par Bénédict Masson lui-même avant la découverte de ses crimes, mais la poupée n’est pas désarmée !… » Un frisson passa sur Paris. La poupée pouvait piquer à distance ! et on ne pouvait plus lui résister !… Voilà maintenant où menait la science ! trop de science !… Il y eut, dans les journaux les plus graves, des « premiers-Paris » où l’on déplorait le temps des diligences et des voleurs de grand chemin !… Au moins on pouvait prendre ses précautions et l’on savait ce qu’on risquait !… Mais allez donc vous garer des mauvais desseins d’un monsieur qui, habillé comme vous et moi, et doué d’une figure honnête, a dans la poche de son pardessus un petit pistolet à trocart !… Perdu dans la foule, il vous atteindra et vous ne saurez pas ce qui vous arrive !… Vous vous dites : « Tiens, je me sens piqué ! » Vous n’y attachez pas d’importance, vous prenez le chemin du retour… vous vous sentez un peu étourdi !… Un inconnu s’approche de vous pour vous porter secours… Vous êtes mort !… dévalisé !… étranglé !… est-ce qu’on sait ?… Est-ce qu’on sait au juste ce que ce monsieur-là fait de ses victimes ?… On n’a pas retrouvé tous les cadavres faits par Bénédict Masson !… surtout les cadavres de femmes !… Or, voilà que le lendemain du jour où parurent ces articles, il se produisit un événement qui acheva de tourner les têtes… Une dame, jeune et jolie, qui était entrée dans un grand magasin des environs de l’Opéra pour acheter une paire de gants (du 6¼), fit entendre un cri, porta la main à sa hanche et dit dans un soupir : « On m’a piquée !… » Elle tourna la tête, n’aperçut que des indifférents qui passaient… Mais elle répéta avec plus de force : « On m’a piquée ! on m’a piquée ! » Alors on se précipita… Le chef de rayon, accompagné déjà d’une foule inquiète, conduisit la jeune dame défaillante à la porte d’un vestiaire où elle resta enfermée avec une employée de la maison pendant quelques minutes, au bout desquelles l’employée réapparut en disant au chef de rayon : « Vite, un taxi ! » Et cette employée avait les mains rouges !… L’émotion fut considérable… Il n’y eut qu’un cri : la poupée ! la poupée !… Chez certains, la crainte l’emporta et ils quittèrent en hâte l’établissement ; chez les autres, la curiosité fut plus forte. Ils restèrent pour voir sortir la dame qui était fort pâle, que l’on soutenait, que l’on mit dans un taxi et qui fut accompagnée jusque chez elle par deux inspecteurs de la maison. Un agent requis monta sur le siège !… Ce fait divers, relaté dans la presse du soir, eut un retentissement considérable !… De toute évidence, la poupée était à Paris !… Il fallait bien qu’elle fût quelque part !… Du moment qu’on ne la trouvait pas en province, elle s’était réfugiée dans la capitale ! Où, mieux que là, eût-elle passé inaperçue ? Le Quart d’Heure mit alors les pouvoirs publics en demeure d’arrêter la poupée ! Car elle existe ou elle n’existe pas !… Si elle existe, arrêtezla !… Mais tout le monde maintenant était d’avis que la poupée existait et le terrible fut que tout le monde se fit un devoir de l’arrêter !… Un nouveau communiqué des agences affirmant que la jeune personne qui avait été piquée dans un grand magasin de la rive droite l’avait été par un accident des plus ordinaires n’eut aucun succès… Les Parisiens avaient raison de se méfier. L’affaire devenait trop grave maintenant pour que les pouvoirs publics n’en redoutassent point les conséquences. Même si l’accident avait été moins simple que ne l’affirmait le communiqué de la Sûreté générale, n’était-il point du devoir de M. Bessières de calmer, avant tout, les esprits ? Mais, comme nous l’avons dit, tout fut inutile… Le lendemain, une autre belle et jeune personne d’origine polonaise, nous précisons parce que nous avons le dossier sous les yeux, qui était entrée à l’église de la Trinité pour y faire ses dévotions, se dressa soudain sur son prie-Dieu, comme galvanisée. Elle aussi venait d’être piquée ! Elle poussa un cri d’effroi et de douleur qui attira le bedeau, cependant qu’une porte à tambour, qui se trouvait tout près d’elle, retentissait, comme se refermant sur la fuite de l’auteur de l’attentat… Le bedeau, n’écoutant que son courage, se précipitait déjà quand la jeune personne, d’origine polonaise, le supplia de ne la point quitter : « Je sens que je m’endors ! » gémissait-elle. Il la reçut dans ses bras. C’est dans cette pose qu’il fut surpris par le premier vicaire, auquel il fallut, naturellement, donner des explications. Tous deux conduisirent la dame à la sacristie et la police fut prévenue par téléphone. Le premier mot du commissaire fut de recommander le silence, mais une téléphoniste, qui avait surpris la conversation, n’eut rien de plus pressé que de raconter l’histoire (par téléphone) à ses amis et connaissances. Quelques heures plus tard, tout Paris la connaissait… La poupée ne respectait rien ni personne… et elle était partout ! Après les grands magasins, les églises ; après les églises, les tramways et autobus… Ce jour même, à cinq heures, Mme Sarah Tricoche, confectionneuse en chaussures, demeurant à Saint-Maur, avait pris place à l’arrêt, près de l’église de Belleville, « en compagnie de son garçonnet » (style des faits divers), dans un autobus Saint-Fargeau-Louvre, se dirigeant vers la porte Saint-Denis. Elle s’était assise sur une banquette de première classe du premier rang à l’avant et à gauche et avait installé son fils près d’elle. Sur la banquette, vis-à-vis, se tenait un seul voyageur, un monsieur correctement vêtu. Soudain, comme Mme Tricoche se baissait pour installer sous la banquette un paquet de marchandises qu’elle allait livrer, elle sentit près du poignet une violente douleur. Sans perdre son sang-froid, saisissant la main du voyageur d’en face qui s’était baissé en même temps qu’elle, Mme Tricoche s’écriait : « Vous m’avez piquée ! »
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