Chapitre 2Le commissaire n’avait pas eu à s’en plaindre, la mère Laurier non plus. C’est pourquoi la juge accueillit Mary presque aimablement.
Le coup de baguette magique que Mary lui avait accordé sans qu’elle le sache semblait avoir eu des effets bénéfiques3 : la juge avait meilleure mine, elle se tenait plus droite et semblait s’être remplumée.
Mary lui en fit compliment :
— Vous me paraissez en meilleure forme que la dernière fois que je vous ai vue, Madame. Sachez que je m’en réjouis !
— Je vous remercie, commandant. J’ai en effet essuyé un coup de fatigue et j’avoue que j’étais au creux de la vague lorsque je vous ai rendu visite. Mais maintenant, ça va mieux.
— Vous avez trouvé un traitement approprié, je suppose ?
— Pff, les médecins assurent qu’ils n’y comprennent rien.
— Bah, fit Mary d’un ton léger, seul le résultat compte, n’est-ce pas ?
— Assurément. Mais, commandant Lester, je ne vous attendais pas pour vous donner des nouvelles de ma santé !
Cette entrée en matière était tellement inhabituelle, voire contre nature, que Mary se demanda s’il y avait réellement un peu d’empathie derrière ce faciès moins revêche que d’habitude.
Elle se morigéna : « Allons, pas de délit de sale gueule ! ». Elle ne put pour autant s’empêcher de titiller un peu l’austère magistrate :
— Vous voulez encore m’envoyer au casse-pipe, Madame la juge ?
La greffière, la pâle madame Guyon, contemplait Mary, horrifiée. Elle n’avait jamais entendu quiconque interpeller sa patronne de la sorte et elle fut d’autant plus surprise que la juge Laurier ne reprit pas cette péronnelle avec sévérité mais qu’elle se contenta de la considérer avec surprise par-dessus son pince-nez aux verres épais :
— Qu’entendez-vous par là ?
Mary eut, de la main, un geste désinvolte :
— Bah, si vous l’avez oublié, inutile d’y revenir.
La juge posa son stylo devant elle et demanda :
— Ah, vous voulez parler de cette fâcheuse affaire de Roscoff ?
À cette évocation, Mary frissonna. Pour ce chat-fourré femelle, la vie d’un flic semblait avoir bien peu de prix.
Mary, qui avait manqué se noyer comme un rat au fond du port de plaisance de Roscoff, trouvait un peu léger le qualificatif de « fâcheux » pour nommer une opération où elle avait failli laisser sa peau. Sans Fortin…
— Un bain de minuit au mois de novembre dans un fond de port, vous êtes bien bonne de trouver l’incident fâcheux !
La juge balaya cette manifestation d’humeur d’un mouvement de main que Mary trouva particulièrement inconvenant.
— Bah, vous vous en êtes tout de même bien tirée, non ?
— Grâce au capitaine Fortin, oui.
— Et puis vous avez obtenu des compensations.
Mary s’indigna :
— Des compensations ? J’ai obtenu un arrêt de travail comme tout salarié qui est victime d’un accident dans l’exercice de son métier ! Rien de plus, rien de moins.
— Convalescence que vous avez passée dans un hôtel trois étoiles.
— Vous évoquez sans doute mon séjour à l’hôtel Les Vénètes ?
La juge fit la petite bouche en levant les épaules et laissa tomber :
— Un établissement de luxe, il me semble.
— Tout à fait. Je vous le recommande.
Et elle pensait : « … la prochaine fois qu’un prévenu mécontent de son sort vous fichera à la flotte évidemment. »
Mais ce sont là des répliques qu’on aimerait asséner mais qu’on n’assène pas, soit parce qu’elles vous viennent cinq minutes trop tard, soit, comme dans le cas présent, parce qu’elles sont à haut risque.
Elle ajouta simplement :
— Je déteste la médiocrité et, au passage, je vous prie de noter que j’ai payé ce séjour de mes deniers.
— C’est bien, dit la juge avec un sourire sans joie.
Elle ôta ses lunettes et se massa longuement les yeux avec les paumes des mains. Puis elle les remit et fit remarquer :
— Les victimes d’accidents du travail n’ont pas toutes cette chance.
Mary perçut le reproche sous-jacent :
— C’est sûr ! Certains, surtout chez les flics ou les gendarmes, voire chez les pompiers, en meurent, ou restent handicapés à vie.
— Je ne parlais pas de ça. Bien entendu, toute ma compassion va à ces pauvres gens.
Mary faillit lui dire que la compassion de madame Laurier leur faisait une belle jambe, à ces « pauvres gens » et que si on leur demandait leur avis, ils préféreraient que cette compassion platonique des gens de justice n’aille pas de pair avec leur indulgence coupable à l’endroit des responsables de leur malheur.
Cependant, elle se retint. Il ne fallait peut-être pas envoyer le bouchon trop loin. Jusqu’alors, la mère Laurier s’était avérée une alliée efficace. Puisque Mary en subissait les inconvénients, autant ne pas s’en aliéner les avantages.
La juge poursuivit :
— Ce qui me surprend…
Elle se reprit :
— … ou plutôt, ce qui ne me surprend pas venant de vous, c’est qu’à chaque fois, vous vous arrangez pour vous trouver au cœur d’une bien étrange histoire, comme lors de votre récente enquête en pays bigouden !
Mary eut un geste de colère :
— Je m’arrange ? Mais je n’y suis pour rien ! Pas plus que je n’y étais pour quelque chose si mon nom figurait sur ce papier que la malheureuse Cathy Vilard avait dans sa poche4. Au fait, Hermann Köler vous a-t-il éclairée à ce sujet ?
— Il prétend que l’idée venait de Von Bulöw, qui pensait ainsi ajouter une charge contre Émile Biger, en utilisant votre notoriété. Voilà ce que c’est que d’être connue !
Mary sourit :
— « La célébrité est le deuil éclatant du bonheur. »
La juge salua d’un mouvement de tête :
— Joli ! C’est de vous ?
— Non, de madame de Staël.
— Je me disais aussi ! La fatalité vous poursuit, en quelque sorte.
Ça sentait le sarcasme.
— Au nombre des séjours que je fais dans ce bureau depuis quelque temps, je finirai par le penser.
Elle crut un instant que la juge allait la taxer d’insolence mais, après un instant d’hésitation, la mère Laurier prit une autre option :
— Vous aviez, pour votre enquête dans le golfe du Morbihan, une suppléante très dynamique, à ce qu’on m’a dit.
— Oh, mais ce n’était pas une suppléante ! À la demande du commissaire Chasségnac, et avec l’accord du divisionnaire Fabien, le lieutenant Le Quintrec s’est parfaitement acquittée de la mission qui lui avait été confiée.
Elle assura :
— Le lieutenant Le Quintrec est un officier de police parfaitement compétent et efficace.
— Et bien entendu, vous n’êtes pas intervenue dans cette affaire ?
Mary répondit vivement :
— Comment serais-je intervenue ? J’étais en convalescence !
— Pourtant, je me suis laissé dire…
— Vous vous êtes laissé dire que j’avais été mise en garde à vue…
Pour Mary Lester, ce n’était pas un bon souvenir. Son front se plissa, mais elle réussit à garder son calme en répondant à la juge d’une voix normale :
— C’est exact, Madame la juge. Et je tiens à préciser que cette garde à vue a été ordonnée et exécutée par le commandant Ponchon dont le lieutenant Le Quintrec a démontré, par la suite, la haute moralité.5
La juge avait l’oreille sélective. Elle n’épilogua pas sur la « haute moralité » du commandant Ponchon, convaincu de collusion avec le banditisme et d’assassinat. L’entendit-elle seulement ? Elle poursuivit dans le sarcasme :
— Pour un commandant de police, ça doit être une expérience intéressante.
Mary frémit. Cette harpie la chambrait. Puisqu’elle voulait jouer à ce jeu-là, elle allait trouver à qui parler.
— Pas seulement pour un officier de police, dit-elle. Ça vaut pour toute personne ayant le pouvoir de mettre ses contemporains sous les verrous. À l’occasion, je vous engage à essayer.
Encore une fois, son insolence tomba à plat. La juge, habituellement si prompte à brandir la foudre sur les têtes qui osaient la défier, ignora superbement l’invitation de Mary. Finalement, le coup de baguette magique avait été bénéfique à tout point de vue.
— Cette demoiselle Le Quintrec me semble être une rude gaillarde !
— Elle l’est.
— On prétend qu’elle se serait débarrassée toute seule de trois agresseurs armés ?
Mary concéda prudemment :
— C’est ce qu’on a dit, en effet.
— Toute seule ? insista la juge.
— Il paraît…
La juge tiqua :
— Il paraît ?
— C’est ce qui m’a été rapporté, fit Mary. Je n’y étais pas.
La juge leva les yeux au ciel :
— Ça m’épate !
Et elle ajouta :
— Et pour tout dire, ça me laisse un peu dubitative.
— Vous n’êtes pas la seule, reconnut Mary.
— Comment cela peut-il s’expliquer ?
— Ça tient en deux syllabes, dit Mary : For-tin.
— Le capitaine Fortin ?
— Je vois que vous le connaissez. Je lui dois la vie car il n’a pas hésité à plonger dans le port de Roscoff pour me sauver.
— C’est Tarzan, cet homme ! admira ironiquement la juge.
Mary confirma :
— C’est encore mieux que ça ! Avec le capitaine Fortin, le lieutenant Le Quintrec est à bonne école. En matière de self-défense, c’est un maître.
— Qui dispense sa science aux jeunes recrues, m’a-t-on dit.
— En effet.
— Nous n’aurons donc bientôt plus besoin d’armer les gardiens de l’ordre ?
La séance de chambrage continuait.
« Allons-y, se dit Mary. Plus on est de fous, plus on rigole. »
— Il y a bien longtemps que ce n’est plus une nécessité, Madame la juge.
Laurier regarda Mary sévèrement :
— Vous plaisantez ?
— Pas du tout. Vous savez mieux que personne ce que risque le malheureux flic qui serait tenté, fût-ce pour sauver sa vie, de coller du plomb dans les fesses d’un voyou… On en a vu passer aux assises pour moins que ça !
La juge tapa sur la table du plat de la main :
— Ne racontez donc pas n’importe quoi !
— Comme si c’était mon genre, bougonna Mary.
La juge ne releva pas. L’échange glissait vers des points trop sensibles.
— Quand on voit ce que votre capitaine Fortin a été capable de faire d’une faible femme…
— … Vous vous dites qu’avec les hommes, ce doit être encore plus redoutable.
— Ça paraît logique, non ?
— Sur le papier, oui, concéda Mary. Mais quand vous connaîtrez le lieutenant Le Quintrec, vous comprendrez que dans son cas, accoler le mot « faible » et le mot « femme » est tout à fait antinomique.
La juge eut un mince sourire et répéta :
— Antinomique ? Il faudra que vous me présentiez le phénomène.
Mary s’inclina :
— Quand il vous plaira, Madame la juge.
La juge hocha la tête sans faire d’autre commentaire. Mary revint à l’essentiel :
— Le commissaire Fabien m’a laissé entendre que vous aviez une mission à me confier ?
— En effet… Je suppose qu’il vous en a touché deux mots.
Mary hocha la tête :
— Deux, mais pas beaucoup plus. Il m’a simplement dit qu’un important industriel s’était tué dans un accident de vélo…
La juge continuait de la fixer sans mot dire. Mary poursuivit :
— Mais pour le reste, il m’a renvoyée vers vous.
Comme la mère Laurier ne semblait pas décidée à parler, Mary précisa :
— Je dois vous dire que ça sera bien la première fois que j’interviendrai dans un accident de la circulation sur une route de campagne. D’ordinaire, c’est l’affaire des gendarmes.
— C’est toujours l’affaire des gendarmes, dit la juge d’une voix lente. Cependant, cette fois, il s’agit d’un personnage de toute première importance, monsieur Robert Larnaca. Le rapport de gendarmerie que je vais vous confier classe l’affaire en accident.
— Et vous pensez que ce n’en est pas un ?
— Moi je ne pense rien, mais certaines rumeurs ont couru et les assurances ont demandé une contre-expertise.
Le front de Mary se plissa :
— Serait-ce moi la contre-experte ?
— Une des intervenantes, assurément. Souvenez-vous qu’en une autre circonstance, vous aviez découvert un crime machiavélique derrière ce que tout le monde pensait n’être qu’un banal accident de chasse.
— Décidément, mon passé me poursuit, marmonna Mary.
Elle se leva, prit le dossier et déclara avec une docilité qui dut complaire à la juge (à moins qu’elle ne la trouvât suspecte) :
— Bien, Madame la juge, je vais voir ce que je peux faire.
— Quel enthousiasme ! persifla la magistrate.
Mary ne releva pas la pique.
— Mon patron vous le dira, il n’est pas dans mes habitudes de sauter au plafond quand on me confie une mission. Mais soyez certaine que j’y apporterai tous mes soins.
— J’en suis persuadée, dit la juge avec un mince sourire. Bonne chance, commandant Lester !
3. Voir C’est la faute du vent, même auteur, même collection.
4. Voir C’est la faute du vent, même auteur, même collection.
5. Voir Fallait pas commencer, même auteur, même collection.