À miami
**Steven Watson**
C’est mercredi. Et, comme chaque semaine, je dîne chez Clive et Sarah. Ce petit rituel est devenu presque une tradition familiale que personne ne remet en question. Ma sœur prépare toujours ma part, comme si elle savait que je finirais par venir, même lorsque je prétends avoir d’autres plans. Et, évidemment, ce soir encore, elle avait prévu une assiette supplémentaire à la table, posée à ma place habituelle, près de la fenêtre.
L’appartement de Clive et Sarah offre une vue directe sur South Beach, avec les lumières de Miami en arrière-plan. Après le dîner, Clive me parle avec enthousiasme du dernier contrat signé avec Gray Corp., mais j’ai du mal à suivre le fil. Sa voix se mêle au bruit lointain de la mer et au brouhaha de la circulation. Car mon attention est ailleurs.
Sur l’autre côté du salon, Sarah, confortablement installée sur le canapé, rit doucement devant l’écran de son ordinateur portable. Je n’ai pas besoin de m’approcher pour deviner avec qui elle parle. C’est son rituel du mercredi soir, un appel vidéo avec Diana.
Diana. Rien que son prénom suffit à m’ôter tout calme. Même à travers l’écran, sa présence me fait toujours le même effet. Ses cheveux sont attachés en une queue de cheval négligée, laissant échapper quelques mèches rebelles qui encadrent son visage fatigué. Ses yeux, que j’ai toujours trouvés trop expressifs, sont cernés, et pourtant, elle reste naturellement belle, dénuée de tout artifice. Rien à voir avec les photos parfaites qu’elle publie sur les réseaux sociaux et que je regarde depuis des mois, depuis un compte anonyme. Un compte que j’aurais dû supprimer depuis longtemps.
_ Tu m’écoutes au moins ? fait soudain Clive en remarquant que je suis ailleurs.
Je détourne vaguement les yeux de l’écran.
_ Non, avoué-je. Pas vraiment.
Il suit mon regard et, en voyant l’objet de mon attention, laisse échapper un soupir qui ressemble presque à un rire étouffé.
_ Toujours elle, hein ?
Je l’ignore ostensiblement.
_ Pourquoi diable ne vient-elle pas à Miami ? Je lui ai proposé du travail plus d’une fois.
_ Peut-être parce que la dernière fois que tu l’as vue, tu lui as dit, et je cite : “Une graphiste aussi médiocre que toi ne tiendrait pas deux jours chez Watson Companies.”
Je me tends malgré moi.
_ C’était il y a trois ans, je grommelle. Et c’était... différent.
_ Différent ? répète Clive en arquant un sourcil, visiblement amusé.
_ Oui. Maintenant, je lui ai offert un vrai poste, un salaire confortable et même appartement de fonction. Tout ce qu’elle pourrait souhaiter.
_ Et pourtant, elle préfère rester à Chicago, dit-il simplement avant de boire une gorgée de whisky. Intéressant.
Je le fusille du regard. Il ne dit rien de plus, mais le sourire qui étire ses lèvres suffit à me faire bouillir. Clive sait pertinemment que le sujet “Diana” me rend incapable de raisonner. Je reporte mon attention sur l’écran où elle rit encore. Ce son me donne des frissons. Il y a, dans son rire, quelque chose de douloureusement familier. J’en ai rêvé et j’en ai eu besoin. Et pourtant, elle est à des milliers de kilomètres, comme si la distance était devenue son ultime protection contre moi.
Sarah penche la tête en observant l’écran avec ce mélange d’affection et d’inquiétude qu’elle ne parvient jamais à masquer.
_ Tu as l’air épuisée, remarque-t-elle doucement. Tu dors un peu, au moins ?
Diana hausse une épaule, un sourire las au coin des lèvres.
_ Autant que je peux. Les nuits sont longues, tu sais.
_ Ce n’est pas une réponse, réplique Sarah en plissant les yeux. Tu tires trop sur la corde, comme d’habitude.
_ Et toi, tu t’inquiètes trop, comme d’habitude, souffle Diana.
Un bref silence s’installe. Sarah sourit malgré elle, mais son regard reste grave.
_ Tu pourrais prendre des vacances, dit-elle à mi-voix. Juste quelques jours. Ça te ferait du bien.
Diana détourne les yeux, son sourire s’effaçant peu à peu.
_ Tu sais que je ne peux pas.
Elle inspire, puis relève la tête.
_ Je dois y aller, dit-elle soudain, d’une voix fatiguée. Mon service commence dans une demi-heure.
Je me redresse instinctivement. “Service” ?
_ Si tôt ? s’étonne Sarah, et son ton se fait plus inquiet. Diana, tu devrais peut-être…
_ S’il te plaît, Sarah. Ne commence pas, la coupe-t-elle d’une voix douce, mais ferme. On en a déjà parlé.
Sarah fronce les sourcils. Elle baisse la voix, pensant sans doute que Clive et moi ne pouvons pas entendre, mais le salon est silencieux, et chaque mot m’atteint distinctement.
_ Ce club de strip-tease n’est pas un endroit pour toi, même si ce n’est que pour servir des verres, murmure ma sœur. Si tu acceptais l’offre de Mike, tu n’aurais plus à…
Diana esquisse un sourire sans joie.
_ Je n’ai pas besoin qu’on m’arrange un poste de pitié, Sarah. Je vais bien.
Le verre de whisky se brise dans ma main.
Je sens les éclats pénétrer la paume, mais la douleur reste lointaine. Ma pensée est accrochée à un seul mot : strip-tease. C’est là où elle en est maintenant ? Elle en est réduite à travailler comme serveuse dans ce genre d’endroit ? Et moi qui pensais que si elle a refusé mon offre c’est parce qu’elle a trouvé mieux.
_ Mike... fait Clive, surpris.
Je me lève si brusquement que la chaise bascule et heurte le parquet. Le bruit fait taire la conversation entre Sarah et Diana. L’image sur l’écran vacille mais sa voix continue de s’éteindre en fond. Je refuse de la regarder car je sais que si je croise son regard, même à travers la vitre de l’ordinateur, je perdrai le contrôle.
_ Je dois partir, dis-je d’une voix rauque.
_ Steven, tu saignes, remarque Sarah.
Elle s’approche avec une serviette, mais je la repousse sans douceur. Je ne peux pas rester une minute de plus. Je ne peux pas rester serein en imaginant Diana en imaginant ce qu’elle pourrait subir entourée de tas d’hommes prêts à se jeter sur elle à la moindre petite occasion. Je sens la colère me monter à la tête.
J’ouvre la porte et sors en claquant derrière moi avec plus de force que nécessaire. Les protestations de Sarah s’évanouissent dans le couloir. Dehors, je sens l’air nocturne me frapper au visage. Un sentiment de culpabilité et d’impuissance m’étouffe. Je dois mettre fin à cette situation aujourd’hui.
*
Je sors de l’immeuble à grandes enjambées, le souffle court et la main encore tâchée de sang. Ma tête bourdonne, mon cœur bat trop vite. En quelques minutes, je rejoins ma voiture garée devant l’immeuble. Le moteur rugit dès que je tourne la clé, et je file vers Brickell, sans un regard pour les feux rouges. La colère me tient éveillé et lucide.
Quand j’arrive dans mon appartement, tout est comme je l’ai laissé. D’ordinaire, cet endroit m’apaise mais pas ce soir. Je me rends directement à la salle de bain et me glisse sous la douche. L’eau froide coule sur ma main, entraînant avec elle le sang et les minuscules éclats de verre. La douleur me rattrape enfin, mais je serre les dents et continue.
Je mets une compresse, puis un bandage sommaire, et c’est réglé. Je traverse ensuite la chambre, ouvre le dressing et enfile des vêtements propres, un pantalon noir, une chemise grise, et une veste foncée. Le tout sans réfléchir. Je saisis mon téléphone et compose un numéro enregistré.
_ Oui, monsieur Watson ? répond une voix calme à l’autre bout du fil.
_ Prépare le jet. On décolle en destination de Chicago. Ce soir.
_ Pour quelle heure, monsieur ?
_ Dans trente minutes.
Je raccroche sans attendre la réponse. Je prends mes clés, mon passeport et mon téléphone, puis compose un second numéro, celui de mon assistante.
_ Viola, fais-moi livrer au hangar les dossiers sur l’Eldorado, un club de Chicago. Et dis à Andrew d’être prêt à décoller dès que j’arrive.
_ Bien, monsieur.
Je coupe la communication, attrape ma montre sur la table et quitte l’appartement sans un regard en arrière. Dehors, les néons des bars et le bruit de l’océan accompagnent ma marche rapide jusqu’à la voiture.
Une demi-heure plus tard, je me tiens sur le tarmac privé de l’aéroport de Miami-Opa Locka. Le jet est prêt, les turbines tournent doucement et les phares découpent la piste. Je monte à bord sans dire un mot tandis que l’hôtesse m’accueille d’un signe discret. Je m’assois, boucle ma ceinture et regarde par le hublot.
L’avion démarre et les lumières de Miami commencent à s’éloigner peu à peu. Ce soir, qu’elle le veuille ou non, Diana devra quitter Chicago.
*
**Diana Moran**
Un an. Trois cent soixante-cinq jours. Enfin, trois cent soixante-quatre maintenant que celui-ci touche à sa fin. C’est fou comme compter devient un sport de survie, ici. Si je tiens encore un an dans ce fichu club, je pourrai partir et recommencer ailleurs. Loin de cette lumière rose qui transforme tout en cauchemar sucré.
Je dépose un plateau sur le comptoir et regarde le barman aligner les verres avec la précision d’un chirurgien blasé. Le sol colle sous mes chaussures car quelqu’un a renversé une cascade de glaçons juste à côté de la piste. Je soupire, attrape un chiffon et pousse tout ça du bout du pied. Nettoyer les dégâts d’une soirée n’est pas dans ma fiche de poste, mais ici, tout le monde ferme les yeux tant que la musique couvre le reste.
Ce night-club, c’est l’Eldorado. Le nom me fait toujours rire. Il n’y a de doré ni d’éblouissant ici. C’est juste un vieux club de strip-tease au cœur de Chicago, où les rêves se fanent plus vite que les billets de vingt glissés dans les décolletés.
Je tire sur ma chemise bleue claire serrée et ma jupe bleue foncée beaucoup trop courte. C’est l’uniforme parfait pour qu’on te regarde sans vraiment te voir. J’ai l’impression de m’exhiber mais bon… Dieu merci, je n’ai pas à ma coincer le pied dans l’une de leurs chaussures de quinze centimètres, c’est déjà ça. Le reste… disons que j’improvise.
Si Sarah me voyait ici, elle ferait une syncope. Ou pire, elle me sermonnerait avec cette douceur assassine qu’elle maîtrise si bien. Je peux presque entendre sa voix me dire : « Tu devrais laisser ce travail, Diana. Si tu acceptes de travailler avec nous à Miami, tu gagnerais beaucoup plus. »