L’état de santé de maman Djamila repose entièrement sur Nabila. Elle met tout en œuvre pour lui redonner la vie, au moins le sourire, quitte à se perdre elle-même. Quitte à baisser la tête. Quitte à sacrifier ce qu’il lui reste de dignité.
Elle n’a pas osé avouer à sa copine qu’elle s’apprêtait à vendre son corps pour de l’argent. Zita ne comprendrait pas. Elle ne comprendrait pas qu’une fille puisse être prête à bafouer sa dignité de femme pour sauver sa mère. Et surtout, Nabila n’a pas envie d’être jugée. Ce n’est pas le moment d’écouter des remontrances. Ce qui compte, ici et maintenant, c’est le rétablissement immédiat de sa mère.
Dans sa chambre, Nabila enfile la robe rouge. Elle lui va comme un gant. Trop sexy. Trop voyant. Idéal pour ce genre de rendez-vous. Son cœur se serre. Elle commence à se maquiller, maladroitement. Elle n’y connait pas grand-chose, alors elle met l’essentiel. Ensuite, elle pose la perruque blonde sur sa tête et se regarde dans le miroir.
_ C’est pour toi que je fais ça maman, murmure-t-elle pour se rassurer.
Avant de sortir de sa chambre, Nabila enfile un kaba afin de ne pas éveiller les soupçons de sa petite sœur. Elle prend également l’ordonnance de sa mère qu’elle met dans son petit sac à main. Elle arrive au salon.
_ Euh Corine, j’arrive.
_ Tu vas où ? Et pourquoi tu es maquillée ? C’est quoi cette perruque sur la tête ?
_ Tu poses trop de questions. Je ne mettrai pas long. Veille sur maman.
_ Tu peux au moins retirer ce vieux kaba sur toi. On dirait une grand-mère.
Nabila sourit et sort. Une fois arrivée au portail, elle retire le kaba et le cache dans un coin. Puis, elle prend la direction du carrefour. La dame est déjà là, assise dans sa voiture en train d’attendre. Nabila la repère aussitôt et s’avance vers elle. Lorsqu’elle monte dans le véhicule, ses mains tremblent légèrement. Elle est crispée, stressée, un détail que la dame ne manque pas de remarquer.
_ Eh ça va ?
_ Oui madame je vais bien. Je ne vous ai pas demandé comment vous vous appelez.
_ Il y a beaucoup de choses que tu n’as pas demandé. Tu étais très insistante. Appelle-moi madame Hortense. On peut y aller ?
_ Oui allons-y, dit Nabila en respirant profondément.
La dame démarre, ils quittent le quartier.
_ Alors Nabila, tu es sûr que tu vas t’en sortir, tu m’as l’air stressée.
_ Dites-moi plutôt si mon physique est comme vous voulez. Parce que je ne veux pas être rejetée.
_ Tu es très belle. Teint clair, exactement ce que le client préfère. Sexy pour l’occasion, j’aime beaucoup.
_ Ah d’accord. Ouf !
_ Alors dis-moi, quelle est ton histoire ?
_ Mon histoire ? Je ne comprends pas.
_ Vu la façon dont tu m’as supplié pour avoir cette place ce soir, ça cache quelque chose. Je veux savoir.
_ Euh c’est pour ma mère. Elle est mourante et je n’ai pas d’argent pour lui acheter les remèdes. Ça coûte vraiment très cher. Vous allez me demander de chercher du travail, oui je le fais déjà. Mais je ne peux pas attendre la fin du mois pour être payé. Elle serait déjà morte. Du coup je passe par cette voix juste pour lui acheter les remèdes le temps de survivre encore pour quelques semaines.
_ Ah d’accord je comprends. Il faut être passé par là pour te comprendre.
_ Merci de me comprendre et de ne pas me juger.
_ Te juger ? Je tiens un commerce de sexe et je te juge par rapport à quoi ? Qui suis-je ma belle ? Si je te raconte ma vie tu n’y croiras pas donc je te comprends. Rassure-moi que tu n’es pas vierge.
_ Pas du tout.
_ Tant mieux. Et s’il te plait détends-toi. Tu es trop crispée. Le client ne doit pas savoir que c’est ta première fois. Ces hommes aiment les femmes qui s’investissent.
_ D’accord. Je vais y arriver.
_ J’espère bien.
Nabila tourne le regard vers la route. Les maisons et immeubles défilent sur ses yeux mais son regard est ailleurs. Une larme s’échappe de ses yeux, elle essuie aussitôt. Madame Hortense a pu le voir.
_ Nabila tu pleures ?
_ Non, ça va.
_ Ecoute, si tu ne peux pas le faire ne le fais pas.
_ Ce n’est pas ça qui me fait pleurer, c’est ma mère. Je ne sais pas pourquoi j’ai l’impression qu’elle ne tiendra pas cette nuit. J’ai des petits frères. Si elle meurt je vais m’en sortir comment ? Je suis trop jeune pour être responsable d’eux.