XI
Omwana était, depuis plusieurs semaines, toujours sur le coup de l’annonce de la grossesse d’Alene. Il en avait parlé avec sa mère, et cette dernière sentait bien que cette nouvelle le remplissait de joie mais qu’il se posait beaucoup de questions, trop importantes pour trouver des réponses fiables tout de suite. Elle lui conseilla donc, à l’image des humains, d’apprécier chaque jour sans trop se poser de question. Elle ne se faisait pas d’illusion concernant le tempérament de son fils, mais elle savait que sa nouvelle situation le rendrait plus réceptif à certains de ses conseils. Il passait des heures à observer le ventre de sa compagne qui n’était pourtant pas encore bien gros. Il s’en amusait en se disant qu’il avait été lui-même un jour aussi petit, aussi discret, aussi imperceptible. Il comprenait mieux cette présence qu’il avait perçue autour d’Alene. Ce n’était rien d’autre que l’aura de son fils.
Quelques temps après qu’ils aient appris pour leur fils, nos deux tourtereaux commencèrent à se préparer en conséquence. Omwana décida qu’ils vivraient tous chez lui, il avait décidé de mettre la maison de la jeune femme en location ainsi que sa petite échoppe. Pour une fois Alene n’eut rien à redire. Un premier enfant, elle préférait de loin passer son temps à pouponner qu’à tenir la boutique. L’homme se réjouit de l’entendre parler ainsi. Avec le temps il s’était fait à la présence de cette autre personne pas encore née, il savait désormais faire la différence entre, cet aura subtile, et la présence d’une personne bien vivante.
Toutefois il commença à entendre comme un appel, à certains moments. Il pensa d’abord que son fils tentait peut-être de communiquer avec lui, mais il se rendit compte que cet appel, venait d’une personne bien vivante et qui paraissait savoir comment le faire venir à elle. Il se rendit auprès de sa mère et l’interrogea à ce sujet :
_ On dirait que tu es lié à cette personne qui tente de te contacter, mais elle est trop faible, et semble sortir de l’un de tes passés lointains, elle espère certainement te faire venir en tant que génie
_ Dois-je y aller mère ? Demanda l’homme
_ Je crains que tu n’aies pas le choix, cette personne est en danger de mort et tu ne peux refuser ton aide à un membre de l’une de tes anciennes familles, surtout s’il s’agit d’un des plus jeunes enfants de tes autres parents, affirma la grande femme assise à ses côtés, ils sont tous sous ta responsabilité
_ Bien mère, mais comment saurais-je de qui il s’agit ?
_ Pure logique, lesquels de tes frères et sœurs peuvent encore être en vie ? Interrogea la grande dame
Omwana se tut un instant, puis comme sorti d’un rêve il releva la tête :
_ Je vois très bien de qui il s’agit Ifili et son jeune frère doivent être vieux maintenant mais sont surement encore en vie, je vais m’en quérir de leur situation
La grande dame lui sourit en hochant la tête. En revenant de son entrevue avec sa mère Omwana discuta de tout ça avec Alene. Avec le temps elle entrevoyait de mieux en mieux ce que son compagnon représentait dans son monde à lui et elle faisait de son mieux pour l’épauler. Elle écouta le récit qu’il lui faisait de sa discussion avec sa mère et trouva que la grande dame avait raison et qu’en effet il lui fallait retrouver les membres de son ancienne fratrie et savoir ce qui se passait. Omwana acquiesça et promis de faire un tour dans son ancien domaine.
En arrivant devant la maison de son père, il eut une étrange impression. C’est un vieux voisin du nom de Mboumba, qui vivait dans le quartier depuis des lustres et dont personne ne pouvait dire l’âge exact, qui s’approcha de lui inquiet de le voir debout dans la rue les yeux fixés sur la grande demeure :
_ Fils que fais-tu là ? Connais-tu les personnes qui vivent dans cette maison ? Demanda le vieil homme
Omwana se tourna vers l’ancien et le reconnu. Cet homme vivait déjà dans le coin lorsqu’il était né dans cette famille. L’homme qui était son père à l’époque avait acheté cette maison quelques mois avant sa naissance. Et en ce temps-là, le vieux Mboumba vivait déjà dans ce quartier. En ce temps-là il avait une femme beaucoup plus jeune avec il avait de jeunes enfants, qui devaient maintenant être bien grands eux aussi. Il se tourna vers le vieil homme qui le fixa dans les yeux et paru savoir qui il avait en face de lui :
_ Oh mais tu es l’enfant génie né de mon ancienne voisine, ce couple qui vivaient ici avec leur deux fils et leur fille, dit le vieil homme
_ Tu me reconnais ? S’enquit Omwana surpris
_ Oui, ton regard et ta façon de te tenir, tu ne changes pas fils de la nature…
_ S’il te plait, coupa le jeune homme, peux-tu me dire où sont mon frère et ma sœur je ne ressens pas leurs présences dans cet endroit
_ Bien sûr, dit le vieil homme, mais viens chez moi, nous ne pouvons pas parler debout dans la rue, suis moi
Omwana suivit l’ancien en silence et sans plus poser de question. En arrivant chez lui, l’homme installa Omwana dans un fauteuil placé sur la terrasse et prit place près de lui, après lui avoir servi un verre de jus de fruit :
_ Après ta disparition qui précéda celle de vos parents, ta sœur et ton frère ont été tranquilles quelques temps, puis ton jeune frère est mort lui aussi dans d’étranges circonstances, c’est après sa mort que les problèmes ont commencé pour ta sœur, les frères et sœurs de vos parents lui ont tout prit…
_ Ils n’en avaient pas le droit, hurla Omwana
_ Bien sûr que non, mais tu sais ce que les familles font des orphelins, conclut le vieil homme
_ Où es ma sœur ? Questionna Omwana
_ Après avoir été chassée d’ici, elle a vécue quelques temps avec un homme qui lui aussi est décédé, ensuite je n’ai plus entendu parler d’elle jusqu’à il y a quelques mois
_ Et qu’as-tu appris ?
_ Qu’elle est très malade, il semble qu’elle vit misérablement dans une chambre qu’elle loue du côté du marché de la balise
_ Tu pourrais m’indiquer quelqu’un qui pourrait m’y mener ?
_ Non, je ne sais pas moi-même exactement où elle vit, mais si tu arrives à mini prix, à l’endroit où se trouve un atelier de menuiserie, tu n’auras qu’à demander Madame Ifili l’infirmière quelqu’un te conduira auprès d’elle, il semble qu’elle soit assez connue dans le coin à cause des nombreux services qu’elle a rendu aux femmes enceintes du coin
_ Elle a toujours eu bon cœur ! Fit Omwana
_ Oui, elle a fait accoucher certaines chez elles sans leur prendre le moindre sous, c’est cela qui lui a permis de continuer de vivre là malgré son manque de moyens depuis qu’elle a pris sa retraite, il parait même que les voisins l’aide en lui procurant de quoi manger
Omwana fronça les sourcils. Ces hommes et femmes qui avaient usurpés son héritage pour les siens, allaient le payer au prix fort. Mais l’urgence c’était trouver sa sœur, et la sortir de cette situation précaire dans laquelle elle vivait :
_ Merci vieil homme que tes ancêtres te comblent de bienfaits, fit Omwana en prenant congé
_ Je t’en prie fils, vas trouver ta sœur et prends soin d’elle
L’homme gardait le regard focalisé sur Omwana pendant que celui-ci s’éloignait. Il se disait en lui-même, que ceux sur lesquels ce type allait déverser sa colère, allaient se repentir même de choses dont ils se savaient innocents. C’est en fin d’après-midi que l’homme arriva dans la petite chambre de bonne dans laquelle vivait Ifili. C’était un gamin du coin qui l’avait mené à elle. Elle était allongée sur un matelas à même le sol. Dans des draps trop vieux, qu’elle remontait à peine tellement il faisait chaud dans la petite pièce :
_ Ma sœur ! Appela Omwana
Elle ouvrit les yeux. Et comme le vieux Mboumba elle aussi parut le reconnaitre, loin de voir en lui le jeune homme de trente et quelques années qui se tenait devant elle, c’est son frère ainé qu’elle voyait, au lieu de se réjouir elle fondit en larme :
_ Arrêtes de pleurer, lui dit l’homme devant elle, je suis là désormais il n’est plus temps de pleurer encore, racontes-moi plutôt pourquoi tu n’as pas fait appel à moi plus tôt ?
_ J’avais oublié tes consignes, ce n’est qu’au moment où mon mal s’est aggravé que j’ai eu comme un flash de notre dernière conversation, répondit-elle en se forçant à s’asseoir
_ Non reste allongée, tu n’as pas à faire bonne figure devant moi tu le sais
Elle s’allongea à nouveau et sourit à son frère :
_ Tu es encore plus beau que dans mes souvenirs, dit-elle, alors ta nouvelle famille vit dans cette ville aussi ?
_ Oui, sinon je ne serais pas venu sous cette apparence, alors petite sœur, de quoi as-tu besoin en urgence ?
_ Un bon chirurgien, et tu sais depuis cinq ans que j’ai pris ma retraite je n’ai toujours pas touchée ma pension…
_ Je vois, coupa Omwana,
Il prit son téléphone et parla quelques minutes avec une personne puis il raccrocha. Puis il sourit en regardant Ifili, dont les yeux coulaient encore :
_ Une ambulance va venir te chercher, si ton mal peut être soigné, tu guériras et moi je m’occupe du reste…
_ Grand-frère !
_ Dis-moi,
_ Je voudrais que tu retrouves les jumeaux de notre frère, il a fait des enfants à une jeune femme à l’époque ils doivent être grands maintenant, je les aie cherché mais…
_ Je m’occupe de tout, contente toi de guérir, dit encore l’homme en sortant de la chambre
Il réalisa que partir sans s’assurer que les siens n’étaient pas hors de danger n’avait pas été une bonne chose. On ne l’y reprendrait plus. Il marcha jusqu’à la route et attendit l’ambulance, il resta auprès de sa sœur jusqu’à ce qu’on l’emmène à l’hôpital. Dans le quartier certains étaient sortis de leurs maisons et regardaient tout ça d’un air suspicieux. La vieille dame était connue pour être sans soutien, sans famille, alors qui était ce jeune homme qui était arrivé et avait fait venir l’ambulance ? Parmi tout ce petit monde, un seul eu le courage de poser la question au concerné, c’était le proprio de la chambre qu’occupait la vieille dame :
_ Bonsoir jeune homme !
_ Monsieur !
_ Vous êtes de sa famille ?
_ Oui, je n’apprends que maintenant ce par quoi elle passe, c’est pour cela que je suis venu la chercher, dit Omwana en fixant l’homme
_ Ah c’est bien, alors il vous faut fermer sa chambre à clé de peur que quelqu’un lui dérobe les quelques affaires qu’elle possède
_ Bien sûr, merci pour tout
L’homme sourit à ce jeune homme fort poli, qui était venu au secours d’une vieille parente. C’était rare. En général on ne les voyait qu’après la mort, pour venir disputer un héritage lorsqu’il y en avait un, ou alors venir parader en donnant de grosse contribution au décès, alors que tout cela aurait été plus utile à la personne de son vivant. f****e simulacre de civilisation. Où était passées nos traditions, dans lesquelles tous savaient que nous devions prendre soin les uns des autres ? Ce qui était sûr c’est que ce temps-là était bien loin, se dit l’homme. Il alla se tenir sur sa véranda et regarda Omwana alors que celui-ci fermait la chambre d’Ifili, et emportait les clés.
En rentrant cette nuit-là, il trouva Alene allongée dans le canapé, elle semblait y avoir passé la journée :
_ Tu as l’air fatiguée,
_ Un peu, mais je n’avais pas très envie de faire quoique ce soit aujourd’hui, alors je me suis allongée là et j’ai passé la journée à regarder la télé,
_ Je t’ai manqué ? S’enquit Omwana en souriant à sa compagne
_ Oui beaucoup, mais surtout parce que je m’inquiétais de savoir si tu avais fini par trouver ta sœur et comment elle allait,
_ La curiosité de mademoiselle Alene pour tout ce qui touche son homme hein !!!!
Alene sourit. C’était vrai. Elle avait besoin de savoir ce qu’il faisait lorsqu’il n’était pas avec elle. Et cela faisait toujours sourire l’homme. Il lui fit donc un résumé de sa journée. La jeune femme s’attrista, décidément il y avait bien trop de méchantes personnes dans ce monde. Elle était cependant certaine d’au moins une chose, en ce qui concernait celles qui avaient détruit la vie de cette vieille dame, elles auraient à faire à son homme et elle savait qu’il allait le leur faire payer au prix fort. Tout ce qu’elle souhaitait maintenant, c’était qu’elle guérisse. Elle se redressa sur le canapé et alla s’assoir sur les genoux de son compagnon qui lui, avait pris place sur l’un des fauteuils en face d’elle :
_ Tu es trop loin, fit-elle en s’asseyant
L’homme sourit. Il la regarda faire puis l’entoura de ses bras, après avoir déposé un b****r sur son front :
_ Je suis content d’être rentré, tu m’as manquée toi aussi, avoua l’homme en soupirant, tu sais quoi ma belle ?
_ Non dis-moi,
_ Tu es mon oasis de calme et de quiétude, je ne sais pas comment je fais pour apprécier chaque moment que je passe avec toi comme un cadeau, et ça même lorsque tu es en colère et que tu cries
Alene sourit. Elle aussi préférait mille fois être à ses côtés même lorsqu’il était en colère ou qu’il faisait la tête. Elle se blottie dans ses bras et ferma les yeux. Elle savourait l’odeur de sa peau, sa douceur, ses bras puissants qui l’enveloppaient, et elle se sentait bien :
_ Je suppose que comme son chéri était absent mademoiselle ne s’est pas fait à manger, murmura l’homme à son oreille
Alene éclatât de rire :
_ Tu supposes bien, mais j’ai grignotée
_ Quoi dis-moi,
_ Un sandwich beurre, jambon et fromage avec des cornichons et quelques tomates
_ Sacré mélange, tu veux que je te cuisine quelque chose de plus consistant ?
_ Non je risque d’avoir mal au ventre il est presque 22h
_ Alors une tasse de lait et un autre sandwich ???
_ Je veux bien d’un sandwich mais avec des frites,
L’homme sourit, mais lorsqu’il voulut se lever, elle refusa de quitter ses bras :
_ Tu es certaine d’avoir faim ?
_ Oui mais tu m’as trop manqué, répondit Alene en se pliant en position fœtale dans les bras de l’homme
Il la laissa faire et l’embrassa de nouveau sur le front :
_ On va rester là encore un petit moment, dit-il, alors à toi de me dire ce qui s’est passé ici en mon absence
Elle commença à lui raconter sa matinée à la boutique, avec ses clients et comment après sa pause de midi elle avait décidée de ne pas ouvrir. Préférant s’allonger dans le canapé et regarder la télé. Ensuite elle lui raconta quelques films qui étaient passé à la télé, et puis elle s’était endormie jusqu’au moment où elle se réveilla pour se faire un sandwich. Et puis encore un film jusqu’à ce qu’il rentre. Omwana l’écoutait en silence, rire en lui racontant les films drôles qu’elle avait regardés, ou être critique en racontant les films plus dramatiques. Il se disait que sa vie ici n’aurait surement pas été la même sans elle. Alene avec son franc parlé, et ses bouderies, avec ses rires et ses pleurs, et ses moments de pure tendresse. Elle était une nymphe, aimante à souhait et insupportable parfois, cependant il était impossible de se passer d’elle.
Il aurait tellement voulu qu’elle voit son chez lui, le véritable. Pas cette maison dans laquelle ils allaient bientôt aménager ensemble. Mais il ne le pouvait pas. C’était bien trop compliqué, les codes de son monde était bien trop différents de ceux du monde dans lequel elle évoluait. Il se dit que cela n’était pas si grave après tout, elle était à lui. Et cela ne changerait pas. Il tenait la jeune femme serrée entre ses bras puis il repensa à Ifili. Il avait fait une erreur en les laissant seuls son jeune frère et elle, il serait là pour Alene, et ne s’en irait pas avant elle, il serait encore là après son départ et veillerait sur leurs enfants et s’assurerait qu’ils étaient en sécurité avant de rejoindre son monde. Il se le promit à lui-même.
Il était encore perdu dans ses pensées lorsqu’elle posa sa main sur son ventre, c’est de sentir le petit donner des coups contre le ventre qui le sortit de ses pensées, il sourit :
_ Tu crois que c’est sa façon à lui de dire qu’il est là ? Demanda-t-il à Alene
_ Je ne sais pas, peut-être, ou alors il me demande d’abréger mon récit parce qu’il a faim
Omwana éclata de rire, décidément, mais il se dit que cela pouvait être vrai. Le pauvre devait se plier aux caprices de sa mère et bien souvent ceux-ci ne servaient pas ses intérêts à lui. Il se leva donc et convainquit la jeune femme de le suivre dans la cuisine. Elle prit place sur une chaise autour de la table pendant que l’homme lui préparait un en-cas. Il plaisanta en lui demandant si elle était certaine que ce petit plat était du gout du gamin car à son avis elle n’avait passé que sa commande à elle sans s’enquérir de celle de son locataire. Alene en rit à gorge déployée. Ils étaient chez eux et si le petit avait des revendications il les donnerait certainement après qu’elle ait mangé sa part. L’homme se dit que sa compagne n’avait pas tort. Il se fit un en-cas lui aussi et ils allèrent manger devant la télé.