Chapitre 2

805 Words
Le Silence des Couloirs Le lendemain matin, je me suis réveillée avant l'alarme, le corps raide d'avoir dormi recroquevillée dans mes vêtements de la veille. Pendant quelques secondes, avant que le souvenir ne me rattrape, j'ai presque cru que la journée précédente n'avait été qu'un cauchemar. Puis j'ai vu le lit de Lila, vide, les draps encore froissés d'une nuit qu'elle n'avait clairement pas passée ici, et tout m'est revenu d'un coup. Je me suis habillée lentement, retardant l'instant où j'allais devoir sortir de cette chambre et affronter des couloirs qui, désormais, connaissaient mon secret le plus honteux. Quand je n'ai plus eu d'excuse pour rester, j'ai pris mon sac et je suis sortie. Le silence a commencé dès le premier pas dans le couloir. Pas un silence total, non. Un silence sélectif, celui qui se referme exactement autour de moi et se rouvre dès que je passe. Des conversations qui s'arrêtent net. Des regards qui se détournent trop vite pour être naturels. Une fille de troisième année, une salamandre si je me souvenais bien de son don, a même reculé d'un pas quand je suis passée près d'elle, comme si l'absence de pouvoir pouvait être contagieuse. « Regarde, c'est elle. » Le chuchotement n'était même pas discret. « La sans-pouvoir. » J'ai gardé les yeux fixés droit devant moi, le menton haut, en répétant intérieurement ce que ma mère me disait toujours enfant quand les autres enfants du quartier se moquaient de son accent : ils ne méritent pas tes larmes, ma chérie. Ne leur donne pas ce plaisir. Ça a marché jusqu'au cours de Théorie des Lignées, en tout cas. Le professeur Halloway, un homme au sang à moitié elfique qui n'avait jamais caché son mépris pour les élèves qu'il jugeait "sous-performants", m'a désignée devant toute la classe pour répondre à une question sur la manifestation des dons chez les hybrides. « Mademoiselle Ashworth, » a-t-il dit, un sourire fin étirant ses lèvres. « Vous devez avoir une opinion particulièrement... éclairée sur le sujet, vu votre situation. » Des rires étouffés ont parcouru la salle. Je n'ai rien répondu. Il n'attendait pas de réponse, de toute façon. Il voulait juste que tout le monde regarde. À la pause déjeuner, j'ai trouvé ma table habituelle occupée par des élèves qui ne m'avaient jamais adressé la parole auparavant, installés là comme si c'était leur place depuis toujours. Personne n'a levé les yeux quand je me suis approchée. Personne n'a bougé pour me faire de la place. J'ai fini par manger seule, debout, dans un coin de la cour intérieure, en évitant soigneusement de croiser le regard de qui que ce soit. C'est là, entre deux bouchées d'un sandwich que je n'avais aucune envie de finir, que j'ai vu Ethan. Il traversait la cour avec deux de ses amis, riant à une blague que je n'entendais pas, comme si la veille n'avait jamais existé. Comme si je n'existais plus. Je n'ai pas cherché Lila. Je savais qu'elle serait entourée, comme toujours, mais cette fois auréolée d'un prestige nouveau : celle qui avait démasqué la sans-pouvoir. Une héroïne, dans un sens tordu que seule cette école pouvait produire. L'après-midi n'a pas été meilleur. Dans mon casier, quelqu'un avait glissé un mot plié en quatre. Je l'ai ouvert avec des mains qui tremblaient légèrement, redoutant déjà son contenu. Une seule phrase, en lettres capitales : RENTRE CHEZ TOI, TU N'AS RIEN À FAIRE ICI. Je l'ai froissé et jeté dans la première poubelle venue, mais les mots sont restés gravés derrière mes yeux tout le reste de la journée. Le soir, allongée sur mon lit, j'ai ouvert l'application de réservation de billets sur mon téléphone sans vraiment réfléchir à ce que je faisais. Mes doigts ont tapé "Académie Nocturne vers gare la plus proche" presque de leur propre volonté. Partir. Simplement partir, avant que la situation ne s'aggrave encore. Rentrer chez ma mère, inventer une excuse plausible, un problème de bourse ou une envie soudaine de changer d'orientation. Personne ne saurait jamais que j'avais fui. Sauf que fuir voulait aussi dire abandonner les trois années que j'avais passées ici. Abandonner l'idée, aussi ténue soit-elle, que j'avais ma place quelque part. J'ai fermé l'application sans réserver. Un bruit à la fenêtre m'a fait sursauter. Rien qu'une branche contre la vitre, poussée par le vent, mais mon cœur battait comme si quelque chose m'avait suivie jusqu'ici. Cette sensation, cette impression d'être observée, ne m'a pas quittée de la soirée, comme si l'école entière avait les yeux braqués sur moi même dans l'obscurité de ma chambre vide. Je me suis endormie tard, épuisée d'avoir tenu bon toute la journée, sans savoir que le pire restait encore à venir. Que demain, un incident dans la salle d'entraînement de combat allait changer bien plus que ma réputation. Allait tout changer, purement et simplement.
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