Chapitre 1
La Trahison
La bibliothèque de l'Académie Nocturne sentait toujours le parchemin vieilli et la cire fondue, un parfum que j'aimais assez pour y passer mes soirées, loin du brouhaha des couloirs. C'est là que je l'ai trouvé. Ou plutôt, c'est là que je les ai trouvés.
Ethan avait les mains dans les cheveux de Lila, appuyée contre les rayonnages du fond, celui réservé aux textes interdits que personne ne consultait jamais. Sa meilleure amie. Sa meilleure amie depuis huit ans, celle qui avait dormi dans son lit pendant les orages, celle qui savait tout d'elle, absolument tout, y compris qu'Ethan était son petit ami depuis six mois.
Le silence qui a suivi n'a duré qu'une seconde, mais il m'a paru s'étirer sur des heures.
« Mia... » Ethan a reculé si vite qu'il a fait tomber une pile de livres. « Ce n'est pas... »
« Ne dis pas que ce n'est pas ce que ça a l'air d'être, » ai-je coupé, la voix étrangement calme. Plus calme que je ne me sentais. « Parce que j'ai des yeux qui fonctionnent très bien. »
Lila, elle, n'a pas eu la décence de paraître désolée. Elle a juste redressé les épaules, ce geste qu'elle faisait toujours avant de dire quelque chose de cruel.
« Tu sais quoi, Mia ? Épargne-toi la comédie de la victime. »
« La comédie de la— »
« Tu crois vraiment qu'Ethan allait rester avec toi indéfiniment ? » Elle a ri, un son sec, sans joie. « Une sans-pouvoir. Ici, à l'Académie Nocturne. Tu sais ce que les gens disent de toi dans mon dos, dans ton dos, pardon. »
Les mots ont atterri comme des pierres. Je savais qu'elle le savait, c'était le secret que j'avais gardé depuis mon inscription, celui que je n'avais confié qu'à elle, une nuit, terrifiée à l'idée qu'on découvre que j'étais entièrement, complètement, irrémédiablement humaine dans une école où même les elfes de seconde zone possédaient un don.
« Tu n'oserais pas, » ai-je dit, et ma voix a tremblé pour la première fois.
Elle a souri. C'est là que j'ai compris que si.
« ELLE N'A AUCUN POUVOIR ! » Sa voix a résonné dans toute la bibliothèque, amplifiée par un sortilège de projection qu'elle avait dû préparer, pas improviser, ce qui rendait tout encore pire. « Mia Ashworth est une SANS-POUVOIR ! Depuis le début ! »
Le silence, cette fois, n'a pas duré une seconde. Il a explosé en un chuchotement collectif, des têtes qui se tournent entre les étagères, des élèves qui se lèvent de leurs tables pour voir la scène, des regards, tant de regards, qui passaient de moi à Lila avec une avidité presque animale.
Une sans-pouvoir. Le pire mot qu'on puisse prononcer dans cette école. Pire qu'un crime. Pire qu'une trahison, ironiquement, alors même que j'en vivais une en direct.
J'ai regardé Ethan, cherchant peut-être un sursaut de décence, un mot pour me défendre. Il a détourné les yeux.
Je suis partie avant que quelqu'un ne voie les larmes. C'était la seule victoire qu'il me restait.
• • •
Les couloirs de l'Académie Nocturne s'étendent sur cinq étages de pierre noire et de vitraux representant les quatre grandes lignées surnaturelles, vampires, démons, elfes, lycans, entrelacées autour d'un blason central que personne n'avait su m'expliquer clairement. J'avais toujours trouvé ça beau. Ce soir-là, je n'ai vu que des ombres qui me suivaient du regard.
« C'est elle, » ai-je entendu chuchoter alors que je passais devant le dortoir des secondes années. « Celle qui n'a rien. »
Rien. Comme si dix-neuf ans d'existence pouvaient se résumer à une absence.
J'ai atteint ma chambre, que je partageais, jusqu'à ce soir, avec Lila, et j'ai fermé la porte à double tour, bien que je sache qu'aucune serrure ne pouvait arrêter une sorcière déterminée. J'ai posé le front contre le bois froid et j'ai laissé, enfin, les larmes couler.
Ce n'était pas seulement la trahison d'Ethan. C'était huit ans d'amitié qui venaient de se révéler être une arme que Lila avait gardée en réserve, prête à dégainer au moment le plus douloureux possible. C'était l'humiliation publique, calculée, chirurgicale.
C'était surtout la confirmation d'une peur que je portais depuis mon premier jour ici : que je n'étais pas à ma place. Que je ne le serais jamais.
Mon téléphone a vibré. Un message de ma mère, qui ignorait tout de l'Académie, de sa vraie nature, du monde entier qui existait sous le vernis d'une "école privée pour enfants surdoués", le mensonge qu'on m'avait fait répéter pendant trois ans.
*Comment se passe ta journée, chérie ?*
Je n'ai pas répondu. Comment aurais-je pu résumer ça en un texto ?
J'ai fini par m'endormir, épuisée par les larmes plus que par le sommeil, avec une seule pensée tournant en boucle : demain, je devrais affronter toute l'école. Toute l'école qui savait, désormais, exactement ce que j'étais. Ou plutôt, ce que je n'étais pas.
Je ne savais pas encore, je ne pouvais pas savoir, que cette nuit-là serait la dernière où je me considérerais comme rien du tout.