Chapitre 1
Comme l’avaient prévu les services de la météo, la tempête arriva par l’ouest. Le ciel, jusque là d’un bleu léger, à peine voilé de petits nuages blancs flottant comme un duvet, se couvrit peu à peu. Sur la mer, venant du fond de l’horizon, des nuées plombées, lourdes de menaces, apparurent.
Puis le vent forcit. D’abord en courtes rafales, comme pour prévenir les marins qu’il fallait amener la toile, et les terriens qu’il était temps de ramasser le linge étendu aux séchoirs et de clore solidement portes et fenêtres.
La mer, soudainement devenue toute sombre, presque noire, se creusait de courtes lames rageuses crêtées de blanc. Là-bas, au grand Bé, on les entendait monter à l’assaut de la roche en grondant et le môle des Noires, qui fermait le port de plaisance des Sablons, était par moments recouvert d’écume.
Du haut des remparts de Saint-Malo, le spectacle était grandiose. Mais il restait bien peu de monde pour l’admirer. Deux petits vieux se hâtaient pour descendre l’escalier qui les amènerait rue Sainte-Anne d’où, à l’abri du vent, ils pourraient regagner leur domicile.
Mary Lester continua sa promenade, ravie d’être seule. Elle trouvait que ce temps convenait mieux à la cité corsaire que la bonace qu’on avait eue jusqu’à fin octobre.
Ce nom, Saint-Malo, était porteur de telles senteurs d’aventure, qu’oubliant le XXe siècle, on s’attendait presque à voir une escadre anglaise venir donner du canon contre la citadelle, et on n’aurait pas été autrement surpris de voir sortir du Bastion de Hollande porteur d’une longue-vue de cuivre, le grand Surcouf lui-même, venant diriger la défense de la ville.
Des canons étaient encore à poste, braqués sur cet océan d’où venaient tous les dangers, lourdes masses de fer noirci, portées par des chariots de bois aux petites roues épaisses, cerclées de fer. Pendant des siècles, ces armes depuis longtemps obsolètes avaient protégé la cité contre les incursions des « Sauzons », l’ennemi héréditaire venu de la grande île de l’autre côté du « Channel ».
Avec quelque raison, ces orgueilleux Saxons rêvaient de détruire ce « nid de frelons » où de hardis navigateurs édifiaient d’insolentes fortunes en pillant leurs navires marchands.
En dépit de leurs efforts et de leur domination sur toutes les mers du monde, ils n’avaient jamais pu venir à bout de ces capitaines d’exception et, lorsqu’ils avaient tenu en leurs geôles le plus hardi d’entre eux, Robert Surcouf, ils n’avaient su l’empêcher de regagner la France sur une mauvaise barque, munie de deux avirons dépareillés. Rude gaillard qui avait coûté bien cher au royaume de Sa Très Gracieuse Majesté…
Son bateau, le Renard ou du moins sa fidèle réplique, n’était-il pas là, dans le bassin Vauban, paré à l’appareillage?
Las, le Renard ne mettait plus à la voile que pour promener les touristes, et s’il portait toujours ses canons, c’était uniquement pour lancer, aux jours de fête, d’inoffensifs pétards produisant bruit et fumée pour la plus grande joie des petits enfants.
En songeant à ces glorieuses pages d’histoire, Mary Lester marchait à grands pas contre le vent au long du chemin de ronde désert.
La pluie se mit soudain de la partie, portée presque à l’horizontale par la rafale, cinglant le granit comme une mitraille.
Mary se couvrit la tête de la capuche de son duffel-coat. L’ombre tombait sur la vieille ville avec une rapidité surprenante. Dans un renfoncement de la tour Bidouane, un couple se tenait serré, bien abrité de la pluie derrière un redan de pierre jailli de la muraille. C’étaient de très jeunes gens, presque des adolescents, vêtus de cirés fluorescents. La fille en avait un rose, le garçon un jaune. A moins que ce ne fût le contraire, car il sembla à Mary que le plus grand d’entre eux portait de longs cheveux blonds retenus en une sorte de queue de cheval par un élastique tandis que le petit - ou la petite - était presque tondu.
Elle passa en leur jetant un coup d’œil discret. Eux, tout à leurs effusions, preuve vivante que « les amoureux sont seuls au monde », n’avaient rien vu venir. Savaient-ils seulement qu’il pleuvait et que la bourrasque se déchaînait?
Car elle se déchaînait, la bourrasque. En se tenant légèrement voûtée, Mary, protégée par la ceinture de granit, évitait le plus fort du vent et de la pluie, mais néanmoins, il était temps d’aller se mettre à l’abri.
Elle emprunta l’escalier de grosses pierres pour regagner la rue du Château Gaillard, et par là, son hôtel qui se trouvait rue Sainte-Barbe, au cœur de la vieille ville.
Dans les étroites rues désertes, le vent hurlait, faisant battre les volets qu’on n’avait pas eu le temps d’assujettir. Les rares passants attardés filaient en rasant les murs, comme Mary, se méfiant des tuiles ou des ardoises qu’un tel vent pouvait aisément transformer en missile meurtrier.
Par bonheur, les constructeurs qui avaient rebâti la cité des corsaires après que les incendies consécutifs à la guerre l’eurent détruite en 1944, avaient pourvu les immeubles de ces ardoises rustiques épaisses, tenues à leurs toitures non par des crochets, mais par des clous à large tête qui ne lâchaient pas facilement prise.
Elle dut s’abriter sous un auvent car maintenant c’était un déluge qui s’abattait sur la vieille ville. Les gouttières qui n’arrivaient plus à évacuer ces masses d’eau, dégorgeaient sur la chaussée et les regards des égouts, saturés eux aussi, laissaient monter l’eau jusque sur les trottoirs.
Elle n’eut que trois rues à traverser pour arriver au petit hôtel de la rue Sainte-Barbe où elle avait élu domicile.
Par-dessus ses lunettes de myope, le patron la regarda passer, la saluant d’une courte inclinaison de tête, semblant se demander ce qui poussait une jeune fille à venir visiter Saint-Malo au mois de novembre.
Quand elle eut disparu dans l’escalier, il se pencha sur son registre avec un gros soupir. Ses vacances approchaient, et il rêvait déjà de plages blanches, de palmiers, de mer bleue…
On en était loin. La tempête redoublait de violence; la pluie, chassée par le vent, cinglait les façades et, en dépit du double vitrage, on entendait la bise hurler au détour des venelles.
Au sortir de ce maelström, la chambre de Mary était un havre de calme et de douceur. Son duffle-coat imbibé d’eau avait doublé de poids. Elle le suspendit soigneusement au-dessus du lavabo pour qu’il ne goutte pas sur la moquette et entreprit de ranger ses affaires.
Quand ce fut fait, et ça ne lui prit guère de temps, elle poussa son sac de voyage au fond de la penderie qui produisit, lorsqu’elle en referma la porte, un grincement lugubre.
Au mur, il y avait une affiche d’un festival passé, représentant une b***e de forbans en alerte. C’était un dessin magnifique qui avait illustré L’île au Trésor, le fabuleux roman de Robert-Louis Stevenson.
Au premier plan, sur une terre ocre, un squelette; courbé près de lui, ayant perdu son chapeau noir, un homme en prière. Derrière, cinq autres pirates : l’un avec un bonnet rouge tirant un sabre à large lame du fourreau, les autres portant des chapeaux noirs, brandissant qui un pistolet, qui un fusil, qui une pelle, prêts à parer un invisible danger.
L’artiste avait réussi à faire passer dans son dessin l’extraordinaire tension de ces hommes sur le qui-vive, faisant face à l’ennemi comme une meute de loups défendant griffes et dents une proie en temps de disette. Et la proie de ces loups à face humaine, c’était l’or, les doublons, les ducats, les pièces de huit… La richesse des coloris à elle toute seule évoquait la mythologie du trésor : le sang et l’or pour le rouge et le jaune; et, pour le noir des chapeaux, la mort.
Mary, qui s’était approchée du mur pour examiner les détails, recula de deux pas pour mieux admirer l’ensemble. Jamais illustration n’avait mieux collé à une œuvre. Pourtant, son auteur resterait anonyme. Etait-il toujours de ce monde? Elle le souhaita car cette affiche répandue par milliers dans la France entière, consacrait de la plus belle des manières un talent qui n’avait peut-être jamais pu sortir de l’ombre.
Elle se déshabilla et entra dans la salle de bains. Pendant un temps, le bruit de la douche couvrit celui du vent, mais quand elle entreprit de se sécher, elle entendit de nouveau la clameur furieuse de la tempête qui se brisait contre les épaisses murailles de granit.
Alors, elle repensa à l’affiche : depuis le douzième siècle, combien d’équipages, plus ou moins ressemblant à celui-là, s’étaient-ils élancés du port de Saint-Malo sur des esquifs de fortune à la poursuite de la Toison d’Or?
Combien de voiles ces vieilles murailles avaient-elles vu s’éloigner en quête de trésor, et combien de navires étaient revenus, avec des équipages clairsemés, accablés de deuils et de misère?
On ne se souvenait que de ceux qui avaient touché le pactole, des retours glorieux, des prises fabuleuses, des vaisseaux ventrus qu’on déchargeait quai Saint-Vincent, porteurs de madras et d’épices pour la plus grande prospérité de toute la cité.
Au long de son histoire, le vaisseau de pierre, baignant de tous côtés dans la mer, avait connu des heures tumultueuses. Saint-Malo avait toujours été une cité guerrière et turbulente.
Et, le vent hurlant de plus belle, elle se demanda, comme si cette clameur lui rappelait des cris de détresse, combien de corps avaient roulé, pantelants du haut de ces remparts, combien de flots de sang ces caniveaux qui aujourd’hui s’engorgeaient d’eau, avaient-ils charriés vers la mer.
Aujourd’hui, on l’appelait à Saint-Malo pour ce qui était - peut-être - un crime.