Chapitre 2

2116 Words
Chapitre 2 Le commissaire Rocca n’y croyait pas. Son visage eût pu servir d’illustration pour l’allégorie du scepticisme, si elle avait figuré dans quelque dictionnaire. – Mais alors, demanda Mary, de quoi est-elle morte cette dame Roch? Rocca croisa et décroisa ses mains avant de répondre. C’était un quadragénaire qui avait conservé la tête de premier de la classe qu’il avait dû être à douze ans. Ses cheveux bien peignés n’étaient ni trop longs ni trop courts, sa chemise blanche était impeccable et son nœud de cravate dans l’alignement parfait d’une veste de tweed portée d’une manière un peu trop rigide. Il fixa ses ongles parfaitement manucurés et laissa tomber, ennuyé : – D’un arrêt du cœur. – Tout simplement? – Je ne fais que reprendre les termes du médecin légiste… Il eut un léger mouvement de tête vers un épais dossier cartonné, sanglé par une lanière de toile : – Tout est là-dedans… – Pouvez pas m’en dire plus? demanda Mary, irritée par ce mutisme qu’elle prenait pour du mauvais vouloir. Le commissaire soupira, comme si on lui demandait de faire un insupportable effort. A cet instant, elle décida qu’il avait une tête à claques et se douta que son séjour à Saint-Malo n’irait pas sans heurts. – Vous en dire plus! reprit-il, avec un détachement teinté de condescendance, vous en avez de bonnes! Je ne peux tout de même pas inventer! Le corps de madame Simone Roch a été découvert sur la grande plage, face à l’épi de la Hoguette, au début du printemps, le 15 mars exactement… – Le 15 mars! s’exclama Mary. Et c’est maintenant… Elle n’acheva pas sa phrase. Il y avait bientôt huit mois que la jeune femme était décédée. Elle marmonna : – Tu parles d’un cadeau! Le commissaire la regardait avec un petit sourire en coin, d’un air de dire : « vous comprenez maintenant mon manque d’enthousiasme? » – Mais si je me souviens bien, dit-elle, elle avait disparu plusieurs jours auparavant? – Vous vous souvenez bien, en effet, dit le commissaire Rocca. Madame Simone Roch est partie faire son jogging un samedi matin, le 4 mars, il me semble, et elle n’est jamais rentrée. – Quand sa disparition a-t-elle été signalée? – Le jour même, dit le commissaire, par le mari. Mary réfléchit un moment, puis demanda : – Il s’est donc écoulé plus d’une semaine entre sa disparition et la découverte de son cadavre… – Onze jours exactement, dit Rocca pour montrer qu’il savait compter et qu’il connaissait parfaitement son dossier. – Le corps devait donc être en piteux état. – Affreux, dit le commissaire en plissant les yeux, comme si de se remémorer cette vision le faisait souffrir. Et, après un instant de silence, il précisa : – Le cadavre avait séjourné dans l’eau, il avait dû flotter au fil des courants, être drossé sur les rochers, attaqué par les crabes, les goélands… Il était en état de décomposition avancée. Il grimaça douloureusement, puis il alluma une cigarette blonde, espérant peut-être que le fantôme mutilé de Simone Roch disparaîtrait derrière son écran de fumée. – Quel âge avait la victime? demanda Mary. – Trente-quatre ans, dit Rocca. Trente-quatre ans, et c’était une très jolie femme… Il tira deux grosses bouffées de fumée, les yeux dans le vague. La mort de Simone Roch semblait l’avoir réellement affecté. – Vous la connaissiez? demanda Mary. Il hocha la tête en signe d’acquiescement mais ne parut pas désireux d’en dire plus. – A votre avis, de quoi est-elle morte? Il la regarda, surpris : – Je vous l’ai dit, d’une crise cardiaque. Et, comme elle le fixait, muette, il ajouta : – Le rapport d’autopsie est formel. Il n’y avait pas d’eau dans les poumons, elle ne s’est pas noyée. – Elle n’a pas été violée? Rocca se redressa vivement, comme si elle avait dit une incongruité. – Violée? Vous n’y pensez pas? – Pourquoi? C’est une mésaventure qui arrive plus souvent qu’on ne le croit à des jeunes femmes qui courent seules dans des endroits déserts. Et, comme le commissaire hochait la tête, refusant cette hypothèse, elle ajouta : – Une jeune et jolie femme en petite tenue, isolée dans le petit matin sur une plage déserte, ça peut donner des idées à certains maniaques. A nouveau Rocca hocha la tête négativement : – Le rapport d’autopsie n’a pas mentionné de trace d’une agression sexuelle. Mary ne voulut pas insister. Puisque le commissaire revenait à tout propos à son rapport d’autopsie, elle le lirait, comme elle lirait tout le dossier. – Alors, cette crise cardiaque, par quoi aurait-elle été provoquée? Rocca haussa les épaules : – Il arrive tous les jours que des joggers imprudents soient victimes d’eux-mêmes, d’une surestimation de leurs capacités. – Donc, vous pensez que madame Roch aurait fait des efforts trop violents et qu’elle aurait succombé à un infarctus sur la plage même. – Quelque chose comme ça, en effet. Il corrigea sa phrase : – C’est ce que tout le monde a pensé. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Elle court en lisière de l’eau, et elle s’écroule. Le flot l’emporte et, en redescendant, l’entraîne au large… – Et la dépose là où elle a succombé onze jours plus tard… Humpff… – Ce sont les conclusions auxquelles nous nous sommes arrêtés, dit Rocca. – Elles ne font pas l’unanimité, lui répondit Mary, puisque son époux a demandé un supplément d’enquête. – C’est son droit, dit le commissaire d’un air pincé. Et, après un silence, il ajouta : – C’est un homme qui a de l’entregent : vice-président de la Caisse nationale des notaires, suppléant du député, son étude est une des plus grosses affaires de la côte. Un type qui ne s’en laisse pas conter… En prononçant ces mots, le commissaire Rocca n’avait pu s’empêcher de serrer ses lèvres minces. Il avait dû en entendre de sévères de la part du tabellion, lors de l’enquête. Mary avait ouvert la chemise et la feuilletait. Elle s’arrêta sur un document : – Mais dites donc, il avait l’âge d’être son père! – En effet, dit Rocca. Maître Roch a des enfants plus âgés que son épouse. – Ils étaient mariés depuis longtemps? – Quatre ans, je crois. Maître Roch était veuf depuis une dizaine d’années quand il a connu Simone. Mary le regarda, surprise par cette familiarité, il n’était pas d’usage qu’un commissaire appelât une victime par son prénom. Elle referma le dossier et demanda : – Ça ne jasait pas trop? – Ça jase toujours trop, répondit Rocca. Surtout dans des circonstances aussi dramatiques. Avant qu’on ne découvre le corps, la rumeur a affirmé que Simone Roch était partie avec un homme. – On lui connaissait donc un amant. – Je n’ai pas dit ça! dit-il en la regardant avec irritation. Il inspira longuement, se contraignant au calme et ajouta : – Je vous ai fait part des « on-dit », des cancans qui courent dans toutes les petites villes. Ne prenez pas ça pour du pain bénit! Il haussa les épaules, comme s’il était furieux contre cette rumeur et contre celle qui, en face de lui, le forçait à en parler. Mary qui l’examinait, pendant qu’il prononçait ces paroles, baissa les yeux. La véhémence du commissaire la surprenait. Il n’aurait pas parlé autrement s’il avait été amoureux de Simone Roch. Elle finit par demander : – Et… cette rumeur, avait-elle un fondement? – Que voulez-vous dire? fit Rocca en posant ses mains bien à plat sur le buvard vert qui couvrait son bureau en imitation acajou. – Avait-elle des fréquentations qui auraient pu alimenter… Il ne la laissa pas finir sa phrase : – Des fréquentations, bien sûr qu’elle avait des fréquentations, des amis, des amies… Simone était une excellente joueuse de tennis, dans cette discipline, aucune femme ne lui arrivait à la cheville. Alors, forcément, elle jouait avec des hommes… – Ah! fit Mary. Le commissaire lui jeta un regard noir et ajouta : –… Qu’elle battait souvent! – C’était donc une grande sportive… – Vous pouvez le dire! Quand son mari l’a connue, elle était monitrice en montagne. Elle accompagnait les randonneurs, faisait elle-même de l’escalade… – Et maître Roch? – Quoi, maître Roch? – Est-il sportif? – A sa manière. – C’est-à-dire? – Il fait du bateau. – De la voile? – Ouais… Pour perpétuer la tradition familiale, il a une superbe goélette au port des Sablons. Et, voyant Mary froncer les sourcils, il demanda : – Vous ne saviez pas que nous étions dans une région de tradition? – Si, comme dans toute la Bretagne. – Ici plus qu’ailleurs. Il y a même une association des descendants de corsaires. Mary sourit : – Sans blague? – Je ne plaisante pas, dit le commissaire, ils ont leur siège social dans un local, sur les remparts, comme au bon vieux temps… – Et maître Roch fait partie de la confrérie? – Evidemment! C’est un des membres les plus éminents. Ses ancêtres ont fait fortune sur les mers et ont grandement contribué à asseoir la renommée de la ville. – Et, tant qu’à faire, il a une goélette! – Ouais, un superbe bateau d’une quinzaine de mètres de long qu’il manœuvre avec maestria. Mais - et cette évocation lui arracha un maigre sourire - ce n’est certes pas lui qui irait courir le long d’une plage, et encore moins, suer sur un court de tennis. – En tout cas, dit Mary, c’est bien lui qui a demandé un supplément d’enquête sur la mort de son épouse. – Oui, soupira le commissaire. – On dirait que vous le regrettez! – Ça sert à quoi? demanda-t-il. Ça ne la fera pas revenir, alors, morte d’une crise cardiaque en faisant son jogging, c’est une mort honorable, non? – Je ne sais pas ce que vous entendez par là, dit-elle, très froide en se levant. Je n’ai jamais compris cette expression. La mort est toujours affreuse, surtout quand elle frappe un être jeune, apparemment heureux de vivre. Le commissaire se leva à son tour. – Je me comprends, bredouilla-t-il. Je voulais dire que c’est tout de même moins dur pour la famille… Elle le regarda sans aménité : – Vous pensez donc que c’est moins pénible pour le veuf de savoir que sa femme est morte naturellement plutôt qu’assassinée? – Voilà! Voilà! fit Rocca. Vous me comprenez n’est-ce pas? – Je comprends ce que vous dites, bien sûr! Cependant, je suis plutôt de l’avis de maître Roch. Le pire serait que Simone Roch ait été assassinée et que son assassin coure toujours Et, croyez-moi, je ferai tout pour que, si meurtre il y a, le coupable paye sa dette! Elle prit le dossier sur la table, et, le regardant sous le nez : – Vous me comprenez, n’est-ce pas? Le commissaire Rocca regarda la porte se fermer sans faire un geste. Il demeura un moment immobile, les yeux dans le vague, puis il secoua la tête, comme quelqu’un qui vient de faire un mauvais rêve et qui reprend pied dans la réalité. Mais qui était cette bonne femme? Quel aplomb! Il n’y avait pas un de ses hommes qui aurait osé lui parler sur ce ton! On frappa à la porte, alors il s’en fut s’asseoir derrière son bureau, et fit mine de consulter un dossier avant de crier : – Entrez! Le lieutenant Maüer, qui attendait dans le couloir, fronça les sourcils : il n’était pas dans les habitudes du commissaire de brailler de la sorte, ni d’ailleurs de faire attendre avant de répondre. Il entra. – Monsieur le commissaire, c’est au sujet de l’organisation du triathlon de dimanche prochain, les coureurs doivent faire le tour des remparts… Le commissaire regardait droit devant lui, visiblement, les propos du lieutenant ne l’atteignaient pas. – Dites donc Maüer, fit il, vous avez vu cette fille qui sort d’ici? Maüer fixa son chef. Ce n’était tout de même pas cette jeune femme qui l’avait mis dans cet état! – J’ai croisé une femme dans l’escalier, dit-il. Elle portait un duffle-coat beige et avait un gros dossier sous le bras. – C’est ça, fit Rocca. Savez-vous qui c’était? Maüer écarta les bras d’un air de dire : « comment le saurais-je? » – Eh bien mon vieux, c’était Mary Lester! – Mary Lester, répéta le lieutenant Maüer, tout surpris de se faire appeler « mon vieux » par le commissaire. Ici les familiarités n’étaient pas de mise. Le commissaire Rocca ne tutoyait personne et donnait à chacun son grade exact. Quand on s’adressait à lui, on lui donnait du « Monsieur le Commissaire » et un nouveau venu qui s’était risqué à l’appeler « patron » s’était vertement fait remettre en place. « Où vous croyez-vous? s’était exclamé Rocca, à la halle au poisson? Dans un chantier de construction? » Le malheureux s’était ramassé, la mine piteuse et avait donné à Rocca ce surnom qui lui était resté et qui l’aurait fait bondir s’il l’avait connu : « Coco ». – Mary Lester, dit lugubrement « Coco » Rocca, la souris qui a piégé Amédéo à Lorient et qui a démantelé la filière narco à La Baule… Il fixa son subordonné et ajouta : – Entre autres choses… – Je croyais, dit Maüer, que c’était le commissaire Graissac qui avait débrouillé cette affaire. Rocca eut un bref ricanement : – Graissac n’est arrivé que pour manger les marrons. C’est elle, Mary Lester, qui les a tirés du feu. – Mais, on n’a pas parlé d’elle dans cette affaire, s’étonna Maüer. – C’est bien ce qui m’inquiète, dit Rocca, elle a fait tout le boulot, et n’a pas cherché à s’en glorifier. Comme à Concarneau… Ça a été la même chose. Elle fait arrêter quatre dangereux gangsters belges, récupérer cinquante kilos de cocaïne, et puis elle a l’air de s’en tamponner. Elle n’assiste même pas à l’interrogatoire! – Ah, fit Maüer, à Concarneau, c’est donc elle qui a tendu une souricière sur un pont… Les quatre types ont été cueillis en douceur… Je me souviens, on en a parlé comme d’un petit chef-d’œuvre de stratégie policière. – Voilà, fit Rocca. L’auteur du chef-d’œuvre est dans nos murs. Vous allez voir ça! C’est une nature, je vous le jure… – Mais, que vient-elle faire ici, Monsieur? – Enquêter sur la mort de Simone Roch. – Je croyais que le dossier… – Etait classé? demanda Rocca, eh bien, moi aussi. Actuellement, il ne l’est plus. Maître Léonard Roch a demandé un supplément d’enquête, et c’est le lieutenant Lester qui en est chargée. – Depuis le temps, s’exclama Maüer, elle va bien s’amuser, le lieutenant Lester. Et comme Rocca le regardait, pensif, Maüer revint à ce qui l’avait amené : – Et pour le triathlon, monsieur le commissaire? – Ah… le triathlon… Qui s’en est occupé l’an dernier? – C’est moi, monsieur le commissaire. – Si je m’en souviens, tout s’est bien passé? – Oui. – Eh bien, faites comme l’année dernière, Maüer!
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