Chapitre 3
Il ne pleuvait plus mais le vent restait fort. Fort et doux, comme une véritable brise d’ouest, charriant un air saturé d’humidité.
Mary traversa la place des frères Lammenais, puis la place du Pilori et enfin le marché aux légumes. La vieille ville avait des rues aux noms enchanteurs : il y avait la rue du Gras Mollet, de la Corne de Cerf, la rue de la Pie qui Boit…
L’aventure avait, au fil des siècles, tant imprégné les remparts de granit, que ni les tonnes de bombes qu’on y avait déversées pendant la dernière guerre, ni cette fin de millénaire veule et sans ambition n’avaient pu les en défaire. A la fin du XVIe siècle, les malouins, forts de leurs richesses conquises sur les mers, et qui ne craignaient ni Dieu ni Diable, s’étaient constitués en République Indépendante, à l’instar de Venise.
Depuis lors, l’air qu’on y respirait sentait la Liberté et l’Aventure, deux mots infiniment chers au cœur de Mary Lester.
Elle monta quatre à quatre les marches de l’hôtel, ouvrit sa chambre à la volée et jeta l’épais dossier sur le lit. Puis elle se défit de son duffle-coat et dénoua la lanière qui retenait les documents.
L’enquête, apparemment, avait été menée de la façon la plus régulière. Il y avait là le procès-verbal de l’interrogatoire du mari, du promeneur matinal qui avait découvert le corps, un nommé Raoul Chevallier, et puis les dépositions des relations de Simone Roch, de ses amies, de ses partenaires de tennis, de voile. Car la belle faisait de la voile. Peut-être accompagnait-elle son mari le week-end sur sa goélette, mais en semaine, elle pratiquait le catamaran de sport et même la planche à voile.
Deux hommes avaient particulièrement été mis sur la sellette, Patrick Slimane, 33 ans, entraîneur au tennis club et Ronald Cartridge, 29 ans, moniteur au centre de voile.
Ces deux hommes avaient été nommément cités par la rumeur, comme étant les amants de Simone Roch, bien que tous deux s’en fussent vigoureusement défendus.
L’enquête avait été menée par le commissaire lui-même, assisté par le lieutenant Maüer. Ce lieutenant Maüer avait minutieusement reconstitué l’emploi du temps de Simone Roch, depuis le moment où elle avait quitté la malouinière de Paramé où elle habitait avec son mari, pour aller à la grande plage de Rochebonne.
Des passants qui se rendaient à leur travail l’avaient vue courir en short et tee-shirt blanc, avec un bandeau également blanc sur le front pour retenir ses cheveux auburn.
Certains avaient l’habitude de la voir car elle courait ainsi trois ou quatre fois par semaine. Parfois, en longeant la plage, elle allait jusqu’aux remparts et revenait jusqu’à la pointe de Rochebonne où il lui arrivait, même en hiver, de plonger dans la mer et de nager pendant quelques minutes. Ensuite elle revenait, toujours en courant, jusqu’à la malouinière.
Mary eut une moue admirative. Quelle santé! Surtout quand on connaissait la température de l’eau sur cette côte Nord de la Bretagne.
Elle referma le classeur, songeuse. Il était donc avéré que la victime avait agi comme à son habitude, plusieurs personnes en attestaient, mais personne ne pouvait dire avec certitude où on l’avait vue pour la dernière fois.
Questionnés deux semaines après la date de sa disparition, les témoignages étaient évasifs et confus. Alors, huit mois après…
Le rapport d’autopsie, comme l’avait dit le commissaire Rocca, ne mentionnait pas d’eau dans les poumons, ce qui prouvait que la victime ne s’était pas noyée et il paraissait également établi qu’elle n’avait pas eu de rapports sexuels, avant sa mort.
Pour le reste, le corps était en si piteux état lorsqu’on l’avait retrouvé, qu’il avait fallu hospitaliser le malheureux Raoul Chevallier, ce retraité qui l’avait découvert sous un amas de goémons. Le corps était entièrement dénudé et lacéré d’affreuse manière. La tête était presque entièrement décollée du tronc, et des lambeaux de chair entiers avaient été arrachés des bras et des jambes.
Elle replia le document avec une moue de dégoût. Pas étonnant que le malheureux Chevallier en ait eu des cauchemars. Et dire que Rocca appelait ça une mort « honorable »!
– Je t’en foutrais, moi, des morts honorables! jeta-t-elle en sautant de son lit.
Elle dévala l’escalier et sortit en trombe sous l’œil éberlué du patron qui lisait le journal, assis derrière sa caisse.
•
En ce mois de novembre, le club de voile de la baie de Saint-Malo n’avait qu’une activité réduite et, sur la cale de Dinan, les catamarans de sport attendaient, bien rangés, les navigateurs audacieux.
Mary descendit sur les gros pavés de grès et s’approcha d’un homme en combinaison bleue qui bricolait l’accastillage de mâts métalliques posés sur des tréteaux.
Quand il l’entendit approcher, il se retourna.
– Bonjour, dit-elle, je cherche un certain Ronald Cartridge.
– C’est moi, dit l’homme en posant son démanilleur et sa clé à molette. Il sortit de la poche de sa salopette un morceau de chiffon et s’essuya les mains sans quitter Mary des yeux.
– C’est à quel sujet?
Bien qu’il parlât parfaitement le français, on percevait un accent anglais très marqué. Tout dans son physique annonçait le citoyen britannique : des cheveux blonds filasse un peu clairsemés sur le dessus du crâne et de longues dents jaunâtres qui se chevauchaient l’indiquaient mieux qu’une carte d’identité.
Mary sortit sa carte de sa poche :
– Police.
L’homme se rembrunit et rempocha son chiffon essuie-mains.
– C’est à quel sujet? redemanda-t-il.
Il sembla à Mary que son accent était plus présent encore, comme si ce simple mot « police » l’avait troublé. Elle jeta un coup d’œil sur le chantier désert.
– Il n’y a pas un endroit où l’on pourrait causer tranquillement?
Il soupira et montra de la tête une porte vitrée :
– Le bureau?
Elle acquiesça :
– Allons-y.
Le bureau, comme disait pompeusement Ronald Cartridge, était une baraque de briques posée sur une dalle de béton à même la plage. Il s’y entassait des chemises poussiéreuses sur des étagères de bois blanc, de simples planches qui avaient été fixées à la cloison au fur et à mesure des besoins. Il y avait néanmoins un meuble métallique avec des tiroirs derrière lequel Cartridge s’assit, désignant une vieille chaise paillée à son interlocutrice.
Mary s’y posa avec circonspection car le meuble lui paraissait passablement branlant, ce que Cartridge confirma :
– Méfiez-vous, je crois qu’elle a un pied plus court que les autres.
Puis il la regarda, interrogatif.
– Vous êtes responsable de ce club de voile, monsieur Cartridge?
Les sourcils froncés, Cartridge acquiesça.
– Je suis venue vous voir au sujet de la mort de madame Simone Roch.
Cartridge soupira :
– Encore!
Et Mary ne put dire si c’était là un soupir de soulagement ou de lassitude.
– Madame Roch, poursuivit-elle, fréquentait assidûment votre club de voile.
– Oui, dit Cartridge, mais j’ai déjà dit tout ça à la police.
– C’est ça, fit-elle en consultant son carnet, à l’inspecteur Maüer.
Il répondit en écho :
– C’est ça, l’inspecteur Maüer.
Puis il soupira, accablé :
– Vous voulez savoir quand elle a loué le catamaran, la planche à voile?
– Non, monsieur Cartridge.
Le moniteur de voile parut soulagé :
– Ah… Parce que s’il avait fallu rechercher tout ça…
Il regarda les classeurs d’un œil désabusé :
– C’est noté, bien sûr, mais quel boulot!
Mary lui sourit. Il n’avait pas l’air d’apprécier la paperasse plus qu’elle.
– Rassurez-vous, il ne s’agit pas de ça. J’aimerais que vous me parliez de madame Roch.
Devant l’air surpris de son interlocuteur, elle précisa :
– De son comportement, quelle femme était-elle, connaissait-elle bien la navigation…
Ronald Cartridge grattait de l’ongle de son index droit une tache de cambouis sur son pouce gauche.
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « connaître la navigation », dit-il, mais en tout cas, elle savait parfaitement barrer un « cata » de sport, et elle se débrouillait parfaitement en planche à voile.
Elle lui sourit de nouveau :
– C’est ce que je voulais savoir, monsieur Cartridge. Je sais que vous avez été un spécialiste des courses au large…
L’homme lui sourit de toutes ses dents, un sourire à faire peur aux petits enfants. Visiblement il appréciait qu’on se souvienne de son glorieux passé. Avant d’être devenu homme à tout faire dans cette école de voile, il avait été un navigateur renommé qui avait, à plusieurs reprises, bien figuré dans les transats en solitaire.
– Simone, dit-il, venait ici deux ou trois fois par semaine.
– Avait-elle des jours réguliers?
– Non, elle venait quand les conditions météorologiques lui convenaient.
– C’est-à-dire?
– C’est-à-dire quand il y avait du vent. Naviguer par temps calme ne l’intéressait pas. Il lui fallait de la « piaule », un bon quatre ou un cinq bien établi pour le catamaran, au-dessus elle préférait la planche à voile.
Il s’agissait de la force du vent sur l’échelle de Beaufort. Les régimes qu’indiquait Ronald Cartridge étaient déjà des conditions difficiles où la plupart des plaisanciers restent au quai.
– Elle naviguait toute seule?
– Non, en catamaran de sport il faut être deux.
– Qui l’accompagnait?
– Parfois moi, parfois un stagiaire de l’école de voile.
– Elle était douée?
– Ouais, la glisse, ça la connaissait. Quand elle était jeune, elle avait été monitrice de ski.
– Trente-cinq ans, ce n’est pas bien vieux, dit Mary. C’était l’âge qu’elle avait, non?
– Je m’exprime mal, dit Cartridge. Bien sûr qu’elle n’était pas vieille. Mais comme ici la plupart des stagiaires n’ont pas vingt ans…
– Vous faites donc figure de vieillard, compléta-t-elle.
Cartridge sourit de nouveau :
– Il y a de ça, avoua-t-il. Ce que je voulais dire, c’est que Simone avait fait de la montagne quand elle était adolescente. Ensuite elle avait été monitrice de ski, aux Arcs, je crois.
– Cela a-t-il une relation avec la voile?
– C’est de la glisse! dit Cartridge. En planche, ajouta-t-il, elle y allait toute seule.
– Même par gros temps?
– Surtout par gros temps! Elle prenait une petite planche de saut, le « water start » n’avait plus de secret pour elle.
– Le quoi? demanda Mary en fronçant les sourcils.
– Le « water start », le départ dans l’eau si vous préférez. C’est une technique qui consiste, quand on est tombé à l’eau, à se faire soulever par sa voile. Tout le monde n’y arrive pas, il faut déjà y tâter car ces petites planches de saut ne flottent que lorsqu’elles sont en mouvement.
Par le carreau de la porte, Mary regarda l’alignement de planches profilées et peintes de couleurs multicolores. Elle s’imaginait mal, par un vent de force six, en train de faire du « water start » au milieu d’une mer bouillonnante.
– Elle pratiquait surtout l’été?
– Non. Plutôt en automne et au printemps, c’est à cette époque que les vents sont les plus favorables.
– Et autrement, quel genre de femme était-ce?
Cartridge la regarda en silence avant de lui répondre :
– Simone était une fille épatante. Gaie, enjouée, toujours de bonne humeur et pas bégueule pour deux ronds. Elle n’hésitait pas à donner un coup de main à un stagiaire pour régler son bateau ou à prodiguer un conseil à un débutant qui ne savait pas remonter sur sa planche. Jamais on n’aurait pu penser qu’elle était femme de notaire.
– Qu’avez vous pensé de sa mort?
– J’ai trouvé ça terrible. Terrible et injuste.
– Pensez-vous qu’elle ait pu décéder d’un arrêt du cœur?
– Ça arrive, dit Cartridge évasif. Je ne suis pas médecin, et puis, ce sont les conclusions de la police, n’est-ce pas?
•
•Patrick Slimane donnait un cours lorsque Mary Lester arriva au tennis club malouin, situé au parc des sports municipal.
Le moniteur, qui paraissait âgé d’une trentaine d’années, était un homme de taille moyenne, très brun, au type méditerranéen prononcé. Vêtu d’un survêtement marine à b****s blanches, il renvoyait des balles à un quinquagénaire poussif en lui prodiguant des conseils que l’autre avait bien du mal à suivre : « Pliez les genoux! Plus coulé le mouvement! Armez bien votre coup! »
Mary arrêta sa voiture près du court et resta regarder les deux hommes. Le temps était doux et la grosse pluie de la veille avait réveillé les odeurs de la terre. Quelque part on entendait une tondeuse à gazon, et le choc sourd des balles s’écrasant sur les raquettes, enfin, ce conseil qui revenait comme un leitmotiv :
– Les genoux! Pliez les genoux!
Le quinquagénaire, plus rouge qu’un bolchevik au matin du grand soir, s’efforçait de suivre les conseils du professeur, mais ses malheureux genoux se pliaient à contretemps et, supportant une surcharge pondérale accablante, ils avaient mille peines à se redresser.
Impitoyable, Patrick Slimane renvoyait les balles avec aisance, sans manifester le moindre signe de fatigue.
– Allons, pliez les genoux!
Mary avait entrouvert les vitres de l’Austin et introduit son dernier achat, un CD du Berliner Philharmoniker orchestra intitulé 4 Hornkonzerte de Mozart, dirigé par Karajan, dans son lecteur laser. La musique coula des baffles, légère, aérienne, céleste. Elle ferma un instant les yeux. Ah Mozart!
Puis elle revint sur terre, toujours sous le charme, et regarda d’un œil distrait les échanges en attendant que ça se termine. L’élève allait de plus en plus souvent jusqu’à son sac, déposé sur un banc près du filet. Il en sortait un grande serviette blanche et s’épongeait le front, buvait au goulot d’une bouteille de plastique, puis retournait bravement sur le court.